Lecture / Ecriture
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La claire fontaine de David Bosc

David Bosc
  La claire fontaine
  Mourir et puis sauter sur son cheval

David Bosc est un écrivain français né en 1973.

La claire fontaine - David Bosc

Courbet, le peintre
Note :

   Voici un livre particulièrement nourri par la prose fraîche de David Bosc. Le verbe est recherché, les phrases se scandent mélodieusement et l'écriture éblouit par sa propreté. "La claire fontaine" décrit de façon romanesque les dernières années du peintre Gustave Courbet en exil en Suisse, fuyant le fisc français, s'adonnant aux plaisirs de l'existence (contemplation de la nature environnante, ébats sexuels à profusion -plus ou moins monnayés-, consommation immodérée d'alcool). Courbet envoie paître les communards et répond aux commandes de peinture (plus pour gagner sa vie que par plaisir artistique). Continuellement observé voire fliqué, il agit en homme libre, se fiche des recommandations médicales, s'entoure d'hôtes fidèles et plus stables que lui (le couple Alexandre et Marie Morel), côtoie un temps le spleen artist Baudelaire et conçoit volontairement une exposition avec de faux Rembrandt, Véronèse etc. achetés trois francs six sous. Bref, Courbet s'amuse et abuse à la Tour-de-Reiz, avant de tirer sa révérence.
   
   "La claire fontaine" dresse le portrait -la fiche d'identité un temps donné- ni flatteur ni morbide de ce grand peintre un peu sur le déclin mais toujours bouillonnant de désir, une bouffée d'oxygène malgré l'époque pesante de suspicion et d'assassinats fréquents où l'échafaud n'est jamais très loin.
   
    David Bosc réveille son écrit avec un brin d'humour et un sens indéniable de la répartie, produit un texte riche des recherches bibliographiques entreprises et un effort impressionnant sur la biographie aussi remarquable par la qualité des citations qu'il laisse sur son sillage. Très bien.
   
   
   page 33
   
   "Lorsqu'il était ivre de vin, ou de laudanum, sa présence devenait plus dérangeante que celle d'un mort, parce qu'il accaparait toute la solitude."
   
   
   page 36
   
   "Ils furent nombreux à relever le dénuement de cet étrange contemporain. On en était plus frappé, et pour tout dire, blessé, qu'il semblait volontaire ou pire, la conséquence d'une liberté. Les pauvres avaient au moins le tact d'avoir envie de toutes les choses dont ils étaient privés. Tandis que celui-là vous gâchait le plaisir par son indifférence, par ce ni chaud ni froid que lui faisait toute marchandise."
   
   
   page 72
   
   "Courbet disait : "je peins ce que je vois", mais il a travaillé, lui aussi, à se rendre voyant. Vraiment, les opinions n'ont aucune importance. La pensée des hommes se tient dans ce qu'ils font, et peu importe si leurs bavardages énoncent tout le contraire."
   
   
   page 73
   
   "..., le peintre laissa monter en lui un doux chagrin de peintre : l'espace ne s'ouvrait, ne se disposait qu'à l'oreille, au nez : la brise, le bruissement des feuilles, une barque dont les amarres grincent, un grillon qui se tait soudain à l'approche d'on ne sait quoi, d'un campagnol, d'un orvet, l'odeur des ifs, sur la gauche, l'odeur de la pierre qui fraîchit et, sous le pied, celle du pissenlit qu'on écrase ; par touches, par notes longues ou vives, le paysage se compose, laissant le peintre sans grand pouvoir de transposition. Courbet se prit à rêver d'une peinture au noir, sonore et odorante."
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critique par Philisine Cave




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Passionnant !
Note :

   Mon libraire ne perdant pas espoir m’a conseillé deux livres dont La claire fontaine de David Bosc. Pour vous dire comment il est fort, il m’a fait acheter un livre d’un auteur que je ne voulais plus lire tellement je m’étais ennuyée à la lecture de Milo.
   
   J’ai pourtant adoré ce livre. David Bosc raconte les dernières années de la vie de Gustave Courbet durant son exil en Suisse après la Commune. L’artiste devait, selon le nouveau président français Mac-Mahon, financer la reconstruction de la colonne Vendôme (devis estimé à 323 000 francs). Après négociations (qui dureront des années), Gustave Courbet obtient de payer 10 000 francs pendant 33 ans. Il mourra avant d’avoir versé le moindre sou.
   
   David Bosc dresse le portrait d’un homme et d’un artiste, avec creux et bosses. L’homme est montré comme entier, bon vivant, accueillant, généreux, ayant des idées de liberté et d’épanouissement qui ne conviennent pas à une vision politique de cette même liberté. L’auteur décrit Courbet comme un homme simple, plutôt rustaud, ne théorisant pas son art, n’ayant pas d’idées préconçues. J’avoue que ses difficultés avec l’orthographe m’ont fait sourire.
   
   Parallèlement David Bosc décrit un artiste inspiré et génial qui fait la différence entre la peinture de commande et l’art, qui a des facilités surprenantes. David Bosc montre l’œil du peintre, sa manière de voir la nature et de la ressentir mieux que n’importe quel humain. Cela a été l’argument décisif de mon libraire (et il avait raison). Je venais de finir Pietra Viva de Léonor de Récondo, livre pour lequel j’étais restée sur ma faim quant à la description des impressions de l’artiste. Dans ce livre, ce n’est pas du tout le cas et j’ai donc été servie.
   
   David Bosc emploie différents niveaux de langage pour nous parler du personnage : une langue pleine d’images poétiques pour décrire le peintre et une langue plus parlée pour nous décrire l’homme. Les deux ont en commun d’être rapides, véhiculant plusieurs idées, images, actions par phrase. Par exemple, les personnages sont décrits en quelques lignes comme dans le premier paragraphe (en le lisant j’ai tout de suite su que j’aimerais le livre) :
   
   "De corps fatigué, avec sur ses cheveux comme une pelletée de cendre, cinquante-quatre ans, les épaules chargées d’un sac, Courbet enquilla la rue de la Froidière, la barbe ouverte d’un sourire de bel entrain. Là où les pavés cessent, il se retourna, faisant se tordre l’écharpe bleue de sa pipe. Le jeune Ordinaire, son élève, s’était noué sur le visage une expression bien grave, jetant de droite et de gauche des regards de sentinelle et montrant, c’était drôle, qu’il était paré pour la bagarre, l’héroïsme même."

   
   De Gustave Courbet, je ne connaissais que deux tableaux, L’Origine du Monde et son Autoportrait où il se prend la tête, et pourtant ce livre m’a passionnée et m’a donné envie d’en savoir plus.

critique par Céba




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