Lecture / Ecriture
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La mémoire est une chienne indocile de Elliot Perlman

Elliot Perlman
  Trois dollars
  Ambiguïtés
  L'amour et autres surprises matinales
  La mémoire est une chienne indocile

Elliot Perlman est un avocat et écrivain australien né en 1964.

La mémoire est une chienne indocile - Elliot Perlman

Holocauste
Note :

   "Ce fut alors que Lamont Williams vit une série de petits chiffres d'un vert bleuâtre tatoués au bras du patient"
   
   Accusé de complicité de vol à main armée, Lamont Williams, jeune Afro-Américain, se retrouve emprisonné pendant plusieurs années. A sa sortie de prison, on lui propose un poste, avec comme objectif de prouver qu'il est capable de se réinsérer sans causer de problème. Il accepte le deal et se retrouve employé au service entretien d'un centre de cancérologie. Il va sympathiser avec un patient, monsieur Mandelbrot, un vieil homme juif polonais, qui va peu à peu se confier à lui. Une amitié se noue entre les deux hommes. C'est ainsi que commence la mise à l'épreuve de Lamont, qui ne souhaite qu'une chose : retrouver sa fille, encore très jeune lors de son incarcération.
   
   Adam, quant à lui, professeur d'histoire à l'université, n'a plus produit depuis longtemps. Il remplit juste ses obligations d'enseignant, à savoir donner des cours et noter les copies de ses étudiants. Ce passage à vide professionnel se double d'une séparation avec sa femme. Alors qu'il est sur le point de faire une dépression, un ami lui propose d'enquêter sur un fait ignoré de l'histoire : la libération, par les soldats noirs, des déportés de camps de la mort. Pour ce faire, il met à sa disposition des enregistrements de déportés faits juste après la guerre, ce qui le touche d'autant plus qu'il est le petit fils d'exilés juifs. Par ailleurs, il n'a pas oublié le combat de son père, luttant pour les droit civiques des noirs et la fin de la ségrégation dans les écoles publiques.
   
   Ce roman sur l'oubli est très puissant, l'auteur a mis tout son talent d'écriture dans cette dramatique histoire qui est celle de l'holocauste mais qui est aussi l'occasion de parler des droits bafoués des Noirs il n'y a encore pas si longtemps. Il revient aussi sur un fait parfois méconnu dans l'histoire de l'holocauste, à savoir la présence de sonderkommandos dans les camps. Ces commandos étaient constitués de déportés choisis par les SS à la sortie des trains, qui se retrouvaient obligés de contribuer au processus de la "solution finale".
   
   La façon dont ce roman est construit est impressionnante. C'est un récit magistral et fort, inspiré de faits réels, formidablement bien documenté. Certains passages sont très durs à lire, notamment les descriptions du traitement des déportés dans les camps de concentration et leurs derniers instants dans les chambres à gaz. Un livre sur l'impensable et sur l'innommable, que l'auteur a mis plus de cinq ans à écrire.
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critique par Éléonore W.




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A propos d'un balayeur des rues
Note :

   Je me suis attelé aux 768 pages (en 10-18) de "La mémoire est une chienne indocile", traduction littérale de "The street sweeper"*, ahurissant n'est-il pas, de l'Australien Elliot Perlman. C'est une opération qui, en ce qui me concerne, a pris du temps. C'est un roman qui revient sur la Shoah, mais par des voies multiples qui égareraient presque le lecteur. Pourtant ce livre ne manque pas de grandeur pour peu que l'on s'attache avec soin aux différentes approches de l'horreur, de sa mémoire et de son enseignement. N'ayant pas lu "Les bienveillantes" de Jonathan Littell je ne peux comparer mais Elliot Perlman va très loin dans son analyse précise et quotidienne des camps. Parfois la sinistre comptabilité d'Auschwitz est insoutenable à la simple lecture et ce livre est vraiment très éprouvant. On mesure le travail de documentation qu'a dû effectuer l'auteur.
   
    Mais la solution finale n'est qu'une des dimensions de cette œuvre, fleuve et phare. Lamont Williams, balayeur des rues, est un modeste Afro-américain en probation post-prison qui recueille à l'hôpital les souvenirs d'un vieillard en phase terminale. Henryk Mandelbrot est un survivant d'Auschwitz. Par ailleurs, Adam Zignelik, professeur d'histoire, lui-même juif, exhume les premiers témoignages sonores de rescapés de l'Holocauste. Mais La mémoire... brasse bien d'autres thèmes et tisse une toile assez prodigieuse, laquelle enserre le lecteur et lui donne furieusement envie d'en savoir plus malgré la complexité parfois technique du texte. Notamment les pages sur la question, qu'Adam étudie aussi de très près, de la présence des noirs américains lors de la libération des camps. On connait la récurrence et le trouble de cette interrogation dans (une partie de) la société américaine.
   
    Allant et venant sur les décennies, comme toute mémoire, "The street sweeper" photographie aussi l'Amérique de notre instant, difficulté de réinsertion de Lamont, racisme ordinaire, quelques beaux moments aussi sur le très grand âge quand Adam visite de très rares survivants dans une maison de retraite de Melbourne (les fameuses boîtes à mémoire, Hannah qui réclament de l'eau comme en douce, encore un peu à Auschwitz), rigidité de systèmes éducatifs, Adam mis en cause en tant qu'enseignant, tyrannie des publications. Et une foule d'autres choses sur le mal vivre de tous ces personnages, nombreux à traverser le siècle, certains très peu de temps, vivants, morts, conscients ou non. Ils sont juifs, ils sont noirs, d'ici ou d'ailleurs, leurs grands-parents, leurs ancêtres ont vécu l'horreur. Nul n'en est indemne.
   
    La mémoire est une chienne indocile. Elle ne se laisse ni convoquer ni révoquer, mais ne peut survivre sans vous. Elle vous nourrit comme elle se repaît de vous. Elle s'invite quand elle a faim, pas lorsque c'est vous l'affamé. Elle obéit à un calendrier qui n'appartient qu'à elle, dont vous ne savez rien. Elle peut s'emparer de vous, vous acculer ou vous libérer. Vous laisser à vos hurlements ou vous tirer un sourire.
   
    On ne résume pas un tel livre. C'est le livre qui vous prend dès les premières lignes, dans le bus de Lamont, et ne vous lâche plus beaucoup. Le voyage est long, parfois compliqué, emprunte des méandres et bute sur des impasses. Et puis un jour, un beau jour finalement, un historien juif, une jeune oncologue, nommée Washington, et un modeste balayeur décident de se parler. C'est une lecture indispensable. Et j'ai eu tort de persifler sur le titre français.
   
   P.S. Je dédie cette chronique à Karel Schoeman dont j'apprends à l'instant la disparition (samedi 6 mai 2017, 19h). Ce Sud-africain était un écrivain fabuleux. Et ses romans ne sont pas sans rapport avec la mémoire ou le racisme. Ils sont en tout cas d'une profondeur...
   
   
   *Le balayeur de rue

critique par Eeguab




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