Lecture / Ecriture
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Congo Inc. de In Koli Jean Bofane

In Koli Jean Bofane
  Congo Inc.
  La Belle de Casa

In Koli Jean Bofane est né en 1954 à Mbandaka, en RDC. Il vit en exil en Belgique depuis 1993.

Congo Inc. - In Koli Jean Bofane

Game over !
Note :

   Après le magnifique et exhaustif “Congo” de David van Reybrouck, resterait-il encore quelque chose à découvrir sur ce pays et sa capitale? Le nouveau roman d'un écrivain congolais de 60 ans vient brillamment répondre à cette question.
   
   Le pygmée Isookanga, jeune homme entreprenant et versé dans la mondialisation, sa technologie et sa finance, quitte la forêt de la province d'Equateur pour tenter sa chance à Kinshasa. Tel est le point de départ de ce roman d'aventures congolaises : In Koli Jean Bofane tisse les tribulations de suffisamment de personnages pour dessiner au présent les malheurs de la RDC.
   
   Au village, une compagnie chinoise ayant installé un pylône de communication, le jeune homme a découvert Internet en même temps que les jeux vidéo. "Face à son écran LCD, Issokonga, sous la dénomination de “Congo Bololo”, survolait un paysage aux commandes d'un hélicoptère de combat pour repérer des ennemis éventuels…" Plusieurs moments du jeu viendront rythmer le roman, contribuant à peindre le thème d'une modernité où les objets de la haute technologie voisinent avec ceux des marques de luxe et de la consommation ostentatoire.
   
   D'où un savant et violent contraste avec la misère incarnée par les enfants des rues de la capitale, les "shégués", auprès desquels Isookonga se retrouvera avec un autre acteur de la mondialisation, le chinois Zhang Xia abandonné par un patron corrompu qui a fui et lui a involontairement laissé un mystérieux DVD. Cette présence de la Chine au Congo nous vaut que chaque chapitre est sous-titré en chinois! Le mélange des cultures produit assurément une joyeuse cacophonie d'expressions en langues locales et de citations en pseudo-anglais dont le jeune Modogo use comme invectives et qui sont issues de films américains — merci les notes en bas de page — par exemple "Oo mag hhöd"! L'humour — "on se saurait cru dans un roman de Mabanckou" — et la création verbale sont au nombre des richesses du livre aussi abondantes que les minerais du sous-sol congolais, avec "déflagrer" pour exploser, avec les "blessés de guerre" pour des billets usagés, où encore ces “terres rares”, expression dont "Zhang Xia ne comprenait pas la pertinence de cet intitulé, vu qu'il y en avait à perte de vue".
   
   Isookonga vend ses sachets d'eau fraîche parfumée et rêve de créer un produit rival de Fanta. L'anthropologue Aude Martin perd son portable et connaît l'orgasme. Esclave sexuelle puis épouse de Bizimungu, Adoïto découvre le salut auprès de l'Eglise de la Multiplication divine (sic). Le révérend Jonas Monkaya imite Madoff et son église prospère. Shasha la Jactance, survivante d'un atroce massacre de masse dans le Kivu, se prostitue et se venge. Bizimungu le criminel de guerre alias Commandant Kobra Zulu est recherché pour être extradé vers la CPI. Waldemar Mirnas l'officier de la MONUCC a lui aussi trempé dans une sale histoire. Vieux Lomama qui a recueilli la dépouille du léopard rêve d'une termitière qui remplacerait ce fichu pylône au village. L'histoire amère du Congo (RDC) et les histoires tragiques et comiques d'une douzaine de personnages —dont Isookonga bientôt en panne de batterie— semblent s'égarer dans toutes les directions avant de converger d'une manière brutale et dramatique dans le dernier chapitre qui s'appelle évidemment "Game over!"
   
   Avec ce livre violent, cru et joyeux à la fois, le lecteur découvre un Congo où les richesses naturelles trop convoitées ont souvent apporté l'enfer depuis la fin du XIXe siècle (d'où le sous-titre : le testament de Bismarck). Il découvre aussi une métropole terriblement inégalitaire mais formidablement vivante : Kinshasa.
   
   Edifiant autant que savoureux à lire.
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critique par Mapero




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Le testament de Bismarck
Note :

   "Le testament de Bismarck", c’est le sous-titre de l’ouvrage, qui ne s’imposait pas particulièrement. Pour ma part, j’aurais pu donner comme titre à cette critique : "Promesses de vies fracassées".
   
   Jean Bofane In Koli est citoyen congolais, congolais du RDC (République démocratique du Congo) ex – Zaïre, à ne pas confondre avec la République Populaire du Congo, sur l’autre rive du fleuve du même nom. C’est peu dire que l’instabilité règne dans ce pays, de même que l’absence d’un véritable dessein qui aurait pour but de sortir le pays, aux richesses potentielles énormes, du sous-développement chronique auxquels semblent voués l’ensemble des pays d’Afrique noire peu ou prou. Paradoxalement, les richesses minières du pays font aussi son malheur, proie idéale des arrivistes, spéculateurs, trafiquants, pour qui la seule raison de vivre consiste à écarter de leurs routes tout ce qui peut – et ceux qui peuvent – les gêner. De même le voisinage immédiat d’un pays comme le Rwanda, dont les massacres ethniques Hutus/Tutsis ont durablement déstabilisé le sous – ensemble géographique de l’Afrique Centrale.
   
   Isookanga, lui, est Batwa, c’est-à-dire pygmée, c’est-à-dire encore unanimement méprisé aussi bien des Hutus que des Tutsis, et de tous les autres. Isookanga est un jeune homme qui vit mal sa condition d’homme de la forêt alors qu’il vient de découvrir les promesses et merveilles de la "mondialisation" et qu’il s’y initie assidûment via un jeu video pratiqué sur un ordinateur portable volé. Malgré le destin de chef de village qui lui est promis, lui n’a qu’une envie : gagner Kinshasa et ses promesses miraculeuses.
   
   Jean Bofane In Koli fait donc partir Isookanga à Kin où, bien entendu, la misère est rude pour un enfant des rues, où la prévarication, la violence, gangrènent tout. Il en profite pour démonter le système infernal qui fait cohabiter trafiquants, seigneurs de guerre, organisations mondiales parasites et règle du chacun pour soi. En cela Congo Inc. est presque un ouvrage politique qui met à jour les relations perverses entre ces différents éléments et qui font que, quoiqu’il arrive, c’est vers la violence et le chacun pour soi que les choses évoluent.
   Et Jean Bofane In Koli ne montre pas une once d’optimisme. Malheur aux petits, ils seront vaincus, écrasés. Promesses de vies fracassées…

critique par Tistou




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