Lecture / Ecriture
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Les bienveillantes de Jonathan Littell

Jonathan Littell
  Les bienveillantes

Fils du romancier et grand reporter Robert Littell, Jonathan Littell est né à New York en octobre 1967. Sur sa demande, il a été naturalisé Français en mars 2007, sur proposition du ministre des Affaires étrangères "pour avoir contribué par son action émérite au rayonnement de la France" et ce après avoir obtenu le Prix Goncourt en 2006 pour son roman "Les bienveillantes".
Il réside ordinairement à Barcelone

Les bienveillantes - Jonathan Littell

Livre décrié, je n'ai pas pu le finir, mais il interpelle.
Note :

   L'histoire commence par "Frères humains, laissez-moi vous raconter comment ça s'est passé. On n'est pas votre frère, rétorquerez-vous, et on ne veut pas le savoir. Et c'est bien vrai qu'il s'agit d'une sombre histoire, mais édifiante aussi, un véritable conte moral, je vous l'assure. Ca risque d'être un peu long, …"
   Les bienveillantes retracent le parcours d'un personnage qui fut d'abord docteur en droit constitutionnel, puis juriste fonctionnaire de la sécurité, et enfin officier SS chargé d'améliorer la production des camps de la mort.
   
   Je n'ai pas pu lire ce livre …
   Stop. Page 116. Stop. Trop dur. Stop. Ca pue. Cadavres putréfiés. Sang. Sperme. Stop. Cœur bat. Sueur. Stress. Horreur. Stop. Cris dans tête. Regards dans yeux. Nœuds dans ventre. Stop. Urgence. Stop. Vomir. Stop. Survol au hasard. Pages hantées. Aucun répit. Stop. Pourquoi les Bienveillantes ? Ouf, la dernière ligne. Stop. J'abandonne. Stop.
   
   Mais pourquoi l'ai-je donc ouvert ? …
   Pourquoi ai-je regardé les documentaires sur le Procès Nuremberg, pourquoi ai-je regardé l'intégralité de la Shoah de Lanzmann, pourquoi ai-je regardé ceux sur les criminels nazis ? Pardon de le dire comme cela, mais la Shoah est fascinante. Comment a-t-elle été possible ?
   
   Mais je n'ai pu qu'ouvrir les Bienveillantes, et je l'ai refermé au bout de 3 jours, à bout de tant de boue. J'attendais sûrement de cette lecture qu'elle continue de nourrir ma fascination morbide. Ce qu'elle n'a pas fait. Me voilà rassurée sur moi-même, mais encore …
   
   Les faits me sont insoutenables, qu'ils soient perpétrés par les Bolcheviques ou par les Allemands. L'escalade institutionnelle et intellectuelle, qu'elle soit Nationale ou Sociale, n'est possible que par la "nécessité" des exterminations, et ces génocides ne sont exécutables que par des hommes libres … Nous y voilà …. Ni haine, ni passion. Du cynisme progressivement orchestré, progressivement industrialisé, comme la froideur factuelle du récit. Le récit de l'inéluctable rejoint les faits ineffaçables, j'ai abandonné la lecture des deux pour retrouver l'espoir.
   
   "C'est bien joli votre sentimentalisme, mais la compréhension des événements, ma bonne Dame ?!"
   
   
   Quelle cause peut donc servir Les Bienveillantes ? …
   Que les événements traumatiques de nos vies soient personnels, familiaux ou collectifs, les ouvrages spécialisés nous précisent le plus souvent que nous ne pouvons lutter constructivement contre qu'après les avoir acceptés d'abord, et pardonnés ensuite (rappelons tout de même que tout n'est pas pardonnable). Si cela ne signifie pas que nous devons partager le point de vue des bourreaux, le connaître, voire le comprendre est un plus pour le combattre. Les Bienveillantes oeuvrent dans ce sens-là."
   
   Les camps de la mort ont été un tel choc que des rescapés ont pu être amenés à justifier leur retour … Sans parler des négationnistes. Laissons de côté les sourds et les aveugles de l'histoire.
   
   Plus courant est d'entendre : "plus jamais ça !". En quoi les crimes nazis sont-ils moins admissibles que ceux perpétrés avant 1945 ? En quoi ces crimes nazis sont-ils si différents ? Que sont à côté les crimes des Américains contre les Indiens ? Le placement en camps des japonais après Pearl Harbor ? L'extermination des Arméniens ou des Kurdes par les Turcs ? des Chinois par les Japonais ? Que dire des expériences chimiques et nucléaires des Européens colonisateurs chez les colonisés ?
   Tous ont été barbares et exterminateurs, mais aucun n'était nationalement organisé, verticalement orchestré au point d'industrialiser les processus "par nécessité". Là où les guerres ont fait de certains peuples des amateurs artisans en génocides, les nazis ont été de véritables professionnels industriels. Les Bienveillantes montrent cela.
   
   Les camps de la mort ont pris les démocraties en flagrant délit d'ignorance d'abord, d'inaction ensuite, de non-ingérence dit-on aujourd'hui. Les langues se délient et l'on crie à l'hypocrisie. Que s'est-il vraiment passé en Algérie ? La guerre du Vietnam, est-ce que c'était ce que l'on en voyait à la télé ? Notre vie quotidienne a-t-elle été bousculée par les massacres au Rwanda rediffusés au journal de 20h ? Qui se préoccupe des orphelinats roumains ? Combien ont fêté la mort en détention de Milosevic ? Qui soutient les Irlandais ? Qui a libéré Mandela ? Qui se préoccupe du Darfour ? et, et, et …
   
   Alors quoi ?! On s'en fout ? C'est trop, c'est trop et partout ! A moins que les crimes des uns relativisent ceux des autres ? Non, certes pas. Non. La solution finale a fait reculer la frontière de l'insoutenable, la frontière de l'inadmissible, la frontière de l'intolérable, la frontière de l'inimaginable. La solution finale a fait reculer la frontière de l'inhumainement possible.
   "La Wehrmacht n'a pas les ressources pour nourrir des dizaines de milliers d'inutiles femelles juives avec leurs gamins. On ne peut pas les laisser non plus mourir de faim : ce sont des méthodes bolcheviques. Les inclure dans nos actions, avec leurs maris et leurs fils, est en fait la solution la plus humaine au vu des circonstances."
   
   Voilà, les crimes contre l'humanité existent ET ils sont imprescriptibles. Quand on ne les empêche pas, on peut les condamner. Et quand on veut les éviter, l'affaire est compliquée. La guerre en Irak a déchu un dictateur, mais comme c'est pour le pétrole – dit-on – il ne fallait pas le faire !
   Si Staline n'a pas été puni, c'est que c'était avant. Ont rendu compte de leurs actes les Ceaucescu, Milosevic, Saddam Hussein, … Et les coréens ne perdent rien pour attendre.
   Les Américains, les Turcs, les Européens, les Inquisiteurs … tous, à un moment donné, ont prôné leur caste à mots couverts d'idéologie et/ou de territoires à conquérir. Il existe bien sûr des castes plus meurtrières (bolcheviques, nazis, palestiniens, israéliens, arabes, immigrés …) que d'autres (énarques, francs-maçons, nobles, catholiques ...), mais toutes sont consanguines ….
   
   Vous l'aimerez, peut-être, peut-être pas …
   
   Nombreux sont ceux qui confirment qu'il s'agit d'une longue confession "intéressante" de plus de 900 pages, qu'elles sont documentées, détaillées, froides, factuelles, qu'elles décrivent les arcanes de la machine de guerre allemande, les fosses communes de l'Ukraine, la bataille de Stalingrad, l'horreur d'Auschwitz, Himmler, Hitler.
   
   Certains vantent le style limpide, dense, haletant, mêlant violence et onirisme. J'en connais qui ont dévoré ce livre, habituels lecteurs ou non – ce qui semble ajouter à la performance. Ils me disent que ce roman est excellemment construit, qu'il traite (enfin ?) d'un sujet grave sous un angle inédit : "la mécanique implacable qui entraîne la transformation d'un intellectuel nazi comme il y en a eu tant d'autres en un officier SS qui perd progressivement le peu d'humanité qui lui restait encore".
   
   D'autres considèrent la fresque historique particulièrement fastidieuse, la reconstitution maniaco-dépressive du contexte historique, le dépeçage à la Mengele de l'organisation SS, le texte truffé d'expressions germaniques et d'autant de fautes de vocabulaire et de syntaxe. Ils décrochent sur la forme.
   
   D'aucuns décrochent aussi sur le fond : devoir être "réellement" dans la tête du nazi, "sentir" tomber une à une toutes ses barrières morales, "voir" s'effondrer les fondements essentiels de la civilisation, "ressentir" l'horreur de l'extermination, le tout sans tabous est insoutenable et cynique.
   
   A noter qu'il s'agit d'une première œuvre littéraire, qui a obtenu le Prix du roman de l'Académie française 2006, ainsi que le Prix Goncourt 2006.
   
   Pour prolonger cette lecture, rendons à Jonathan Littell son angle d'attaque du sujet, il se met côté bourreau. Et de côté-là, l'on peut lire "La grande guerre pour la civilisation (l'Occident à la conquête du Moyen-Orient 1979-2005)" (Robert Fisk), qui donne un éclairage édifiant sur l'œuvre des démocraties n'industrialisant pas leurs crimes. Quoique ….
   
   Du côté victimes, il y en a beaucoup. En voici une brève sélection :
   "Le Non de Klara" (Soazig Aaron)
   "L'Espèce Humaine" (Robert Antelme)
   L'œuvre de Primo Levi
   "La destruction des juifs d'Europe" (Raul Hilberg)
   
   Sur là où peuvent nous emmener nos peurs : "Une brève histoire de l'avenir" (Jacques Attali).
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critique par Alexandra




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Sous le pavé les pages
Note :

   Mémoires de guerre du Docteur Aue, juriste et officier de la SS.
   Combien d'exemplaires vendus à ce jour ? Deux cent mille, peut-être plus, pour ce qui constitue le succès incontesté de cette rentrée littéraire. Combien d'exemplaires lus ? Beaucoup moins assurément, car l'entreprise n'a rien d'une sinécure, du moins dans un premier temps. Car tout semble fait, au premier abord, pour décourager le lecteur. La masse d'abord, ces neuf cents pages serrées, compactes, qui en valent bien douze ou treize cents d'un livre "ordinaire". Volonté de l'auteur ou de l'éditeur, ces pages sont presque toutes à cent pour cent couvertes de caractères, la mire est pleine : on refuse l'alinéa, l'espace, le paragraphe, même les dialogues sont étouffés dans la masse, n'amènent aucun retour à la ligne. L'ouverture ensuite : le lecteur est projeté au sein des troupes allemandes qui mènent la campagne d'Ukraine (1941 ou 42), bombardé de grades, de noms, de faits auxquels il ne comprend rien. C'est plein de Gruppenführer, de Generalfeldmarschall, d'Oberregierugsrat et autres joyeusetés gazouillantes. Il faut du temps, une bonne centaine de pages avant de prendre son souffle et ses marques, de comprendre que le narrateur "travaille" au sein d'un Einsatzgruppe chargé d'éliminer les Juifs au fur et à mesure de l'avancée allemande et qu'il n'en est qu'au début de sa carrière.
   Cet épisode ukrainien n'est pas placé tout à fait au début du livre. Il y a d'abord une sorte de préambule qui présente le Docteur Aue au moment où il entreprend d'écrire son récit, un Aue âgé qui mène une vie paisible de chef d'entreprise dans le nord de la France. C'est dans ce préambule que sont de suite réglés les problèmes de responsabilité, de culpabilité : "Je suis coupable, vous ne l'êtes pas, c'est bien. Mais vous devriez quand même pouvoir vous dire que ce que j'ai fait, vous l'auriez fait aussi. Avec peut-être moins de zèle, mais peut-être aussi moins de désespoir, en tout cas d'une façon ou d'une autre. Je pense qu'il m'est permis de conclure comme un fait établi par l'histoire moderne que tout le monde, ou presque, dans un ensemble de circonstances donné, fait ce qu'on lui dit; et, excusez-moi, il y a peu de chances pour que vous soyez l'exception, pas plus que moi." C'est dit, on n'y reviendra plus ou de façon très fugitive, lors de brefs moments d'introspection (on se souvient d'ailleurs que dans Les Euménides d'Eschyle, dont les Erynies servent de modèle revendiqué aux "bienveillantes" de Littell, Oreste est déclaré non coupable par le tribunal instauré par Athéna). Le reste du temps, le narrateur entraîne le lecteur sur un tapis roulant d'une histoire vécue quasiment au jour le jour, les pages défilent, s'entassent, se tournent toutes seules, les réticences et les difficultés du début s'évanouissent, Littell gagne son pari.
   Dans son parcours, Aue rencontre une nuée de personnages, des centaines qui, pour la plupart ne font qu'une brève apparition. La complexité de l'organisation allemande, le fait que trois hiérarchies mènent la danse côte à côte (la Wehrmacht, le Parti et la SS) entraînent une subdivision du travail telle que chaque homme a un rôle précis et presque infime dans l'organisation et dans l'économie du récit. Dans la masse, on trouve bien sûr des gens connus, les dignitaires du régime hitlérien, Céline, Rebatet, Brasillach mais aussi, de façon plus inattendue, Karajan et Cousteau. Aue n'est qu'un élément, mais un élément de plus en plus important dans le processus d'élimination finale de la population juive.
   
   Un tel succès, une telle réussite ne vont pas sans susciter quelques grincements de dents. Les Inrockuptibles ont dégainé les premiers, pour mieux se consacrer à la glorification de Christine Angot. Claude Lanzmann est monté aux barbelés comme il le fait à chaque fois qu'un importun vient brouter son pré-carré ("Je plaisante à peine si je vous dis que ce livre ne peut être compris de part en part que par deux personnes : Raul Hilberg et moi ..."). Un historien, Tom Ripley, est intervenu dans Le Monde pour souligner quelques invraisemblances et inexactitudes historiques. Sur le plan littéraire, on peut aussi trouver à redire. Une telle masse donne lieu, c'est normal, à certaines faiblesses. L'aventure familiale du héros, son désir d'inceste, son homosexualité apparaissent comme des ornements inutiles. Les récits de rêves sont pesants, tout comme l'épisode scatologique dans la maison de la soeur du narrateur. L'accumulation des personnages, présentés toujours de la même façon (un portrait rapide suivi d'une ou deux déclarations) finit par lasser. Il y a des bourdes (« Je me penchai. L’eau emplissait la fosse, les Juifs creusaient avec de l’eau boueuse jusqu’aux genoux. "Ce n’est pas une fosse, c’est une piscine", fis-je remarquer assez sèchement à Nagel », des âneries ("Un corbeau s'arracha pesamment d'entre les pins, en coassant..."). Le final, dans un Berlin en ruines, accumule les coïncidences improbables et tourne au grand-guignol. Mais ces défauts sont largement compensées par les morceaux de bravoure que constituent l'épisode de Stalingrad, celui de l'évacuation d'Auschwitz et, encore une fois par le déroulé implacable et sidérant des événements, d'Ukraine en Crimée (grandiose développement sur les langues caucasiennes), de Poméranie en Hongrie, de Paris à Antibes, de Berlin à Auschwitz. L'ensemble tient remarquablement debout, à tel point que Michel Crépu n'a pas hésité, dans un récent numéro du Masque et la Plume, à qualifier Littell de "nouveau Thomas Mann". C'est aller un peu vite en besogne, il ne suffit pas de produire des romans dépassant le kilo et plein de noms allemands pour être Thomas Mann mais le fait est que c'est un nom qui vient à l'esprit.
   Sur le plan économique, une telle réussite n'est pas sans danger. Bien sûr, un livre qui se vend fait du bien à l'édition et à la librairie, et on s'en réjouit. Cependant, d'après Le Monde, "plusieurs maisons d'édition constatent un certain assèchement du marché. Au Seuil, L'Amant en culottes courtes, d'Alain Fleischer, présent aussi dans les quatre listes, est encore loin des 10 000 exemplaires, malgré une presse très élogieuse. "Si tous les acheteurs du Littell se transforment en lecteurs effectifs, le reste de la rentrée littéraire sera comme aspiré par un trou noir", constate Olivier Nora, PDG de Grasset. Car le livre demande un temps de lecture important." Et le fait est que je n'ai pas mis les pieds dans une librairie depuis plusieurs semaines mais il y a d'autres raisons. Après tout, tout le monde n'a pas la chance d'avoir un enfant hospitalisé à (bien) veiller.
   Extrait.
    "Il n'y aurait eu que des mots dans notre langue si particulière, que ce mot-là, Endlösung, sa beauté ruisselante ? Car en vérité comment résister à la séduction d'un tel mot ? C'eût été aussi inconvenant que de résister au mot obéir, au mot servir, au mot loi. Et c'était peut-être là, au fond, la raison d'être de nos Sprachregelungen, assez transparents finalement en termes de camouflage (Tarnjargon), mais utiles pour tenir ceux qui se servaient de ces mots et de ces expressions - Sonderbehandlung (traitement spécial), abtransportiert (transporté plus loin), entsprechend behandelt (traité de manière appropriée), Wohnsitzverlegung (changement de domicile) ou Executivmassnahmen (mesures exécutives) - entre les pointes acérées de leur abstraction. Cette tendance s'étendait à tout notre langage bureaucratique, notre bureaucratische Amtdeutsche, comme disait mon collègue Eichmann : dans les correspondances, dans les discours aussi, les tournures passives dominaient, "il a été décidé que...", "les Juifs ont été convoyés aux mesures spéciales", "cette tâche difficile a été accomplie", et ainsi les choses se faisaient toutes seules, personne ne faisait jamais rien, personne n'agissait, c'étaient des actes sans acteurs, ce qui est toujours rassurant, et d'une certaine façon ce n'étaient même pas des actes, car par l'usage particulier que notre langue national-socialiste faisait de certains noms, on parvenait, sinon à entièrement éliminer les verbes, du moins à les réduire à l'état d'appendices inutiles (mais néanmoins décoratifs), et ainsi on se passait même de l'action, il y avait seulement des faits, des réalités brutes soit déjà présentes, soit attendant leur accomplissement inévitable, comme l'Einsatz, ou l'Einbruch (la percée), la Verwertung (l'utilisation), l'Entpolonisierung (la dépolonisation), l'Ausrottung (l'extermination), mais aussi, en sens contraire, la Versteppung, la "steppisation" de l'Europe par les hordes bolchéviques qui, à l'opposé d'Attila, rasaient la civilisation afin de laisser repousser l'herbe à chevaux. Man lebt in seiner Sprache, écrivait Hanns Johst, un de nos meilleurs poètes nationaux-socialistes : "l'homme vit dans sa langue."
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critique par P.Didion




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"Frères humains"
Note :

   Je vais faire la critique des "Bienveillantes" que j'ai lu il y a plus d'un mois et demi...
   
   Déjà, je tiens à préciser pourquoi je ne fais cette critique que maintenant : c'est un livre qu'il faut digérer, un peu comme "Voyage au bout de la Nuit" de Louis Ferdinand Celine. Il m'aurait été impossible d'en parler juste après avoir terminé ma lecture : je ne savais à l'époque pas du tout ce que je ressentais, et je ne le sais pas encore vraiment aujourd'hui, bien que le flou que m'a laissé ce livre se soit un peu dissipé.
   
   Je ne vais pas revenir sur l'histoire de Jonathan Littell à propos de son livre, de son agent, de Gallimard, des prix littéraires... tout ou presque a déjà été dit ! Je ne veux parler que de mes sentiments de lecteur.
   Le résumé, que vous avez tous probablement lu : c'est l'histoire de Max Aue, un ancien officier SS, qui, des années après la Shoah, raconte sa vie. Le tout sans aucun remord ni regret. Il a fait son travail, voila tout.
   «
   
   J'ai eu beaucoup de mal à lire ce livre, dans le sens où je devais arrêter ma lecture toutes les trente pages environ, car si j'en avais lu plus, cela aurait été infernal, peut être même au point de rendre fou. Tant de barbaries m'ont donné la nausée. Certains passages, notamment en ce qui concerne les tueries massives, ou la vie privé de cet homme, sont tout simplement si crus que j'en ai sauté des parties (oui, je ne l'ai pas lu "entier" : je suis arrivé à la fin avec une cinquantaine de pages sautées). Dans certaines scènes, l'auteur décrit les odeurs et les cris, et je peux vous dire que vous avez l'impression de sentir, de voir et de toucher les victimes, ce qui rend vraiment ce livre effroyable. Je pense qu'il faut avoir les tripes bien accrochées pour le lire, car il est tout simplement abominable. Le pire, c'est que, parfois, on se dit que l'on a des points communs avec cet homme, après tout il est lui aussi un être humain. Et puis on tourne une page, on voit encore l'horreur qu'il a commise, et on se dit, que au final, non, nous ne sommes pas comme lui. Et encore, aujourd'hui, je n'en suis pas si sûr.
   
   J'ai lu ce livre par curiosité, mais aussi par défi. Beaucoup de gens m'ont dit de ne pas le lire, que j'étais encore trop jeune, que ça allait me rendre malade (je l'ai été, c'est vrai !), et que je ne supporterai pas tout cela. Et bien, je suis encore là. Cela m'a fait réfléchir, même si je n'ai pas trouvé de "plaisir" de lecture, comme dans une fiction "ordinaire". Je dirais plutôt que j'ai été "intéressé" et "enveloppé" dans chaque page.
   
   A lire ? Uniquement pour ceux qui le veulent, il ne faut pas se forcer la main pour lire un pavé pareil. Mais surtout, il faut savoir que beaucoup arrêtent leur lecture en cours de route. C'est vrai que j'ai failli le faire, mais j'ai persévéré. Que me reste t-il vraiment de ce livre ? Je vous dirais probablement cela dans quelques années, car il me semble que c'est le temps qu'il faut pour le "digérer"...
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critique par Onlykey




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Le regard des Furies
Note :

   Il est rare que je lise le Goncourt l'année même où il a été décerné. D'abord parce que de manière générale le choix du lauréat m'apparaît trop souvent partial. Ensuite, il ne suscite pas nécessairement mon intérêt en ce qui concerne le sujet du récit où la manière dont il est traité. Et plus prosaïquement, je préfère acheter trois où quatre livres de poche plutôt que d'avoir à casser ma tirelire pour la seule et vaine satisfaction de posséder "le Goncourt."
   
   Mais comme on me l'a gracieusement prêté, je me suis donc attelé à la lecture de cet imposant pavé de neuf cents pages qui a fait ( et continue à faire ) couler beaucoup d'encre.
   
   Je viens donc de refermer “Les Bienveillantes” et, à l'instar des critiques et avis que j'ai pu lire avant et au cours de ma lecture, je suis partagé sur l'impression que m'a laissée ce roman.
   
   Tout d'abord, j'en ressors vaguement nauséeux après avoir dû suivre pendant près d'une semaine de lecture le parcours de Maximilian Aue, cadre de la SS et artisan de la "solution finale."Après avoir assisté à tous ces massacres, après avoir été l'auditeur de toutes ces conversations sur l'idéologie nationale-socialiste et après avoir enduré les délires pornographico-scatologiques du narrateur, j'éprouve, le livre achevé, une impression de malaise, voire de dégoût.
   
   Je pense que en cela Jonathan Littell a atteint le but qu'il s'était fixé en écrivant ce livre: nous inspirer de la répulsion pour les personnages qu'il met en scène, nous faire toucher du doigt l'abomination d'une idéologie perverse et mortifère.
   Pour arriver à ses fins, Littell ne nous épargne rien en usant de descriptions d'une violence trop souvent outrancière: on ne compte plus les litres de sang et les entrailles déversés, les yeux giclant des orbites, les crânes fracassés répandant la matière cervicale.
   On peut regretter aussi une phraséologie censée tomber à propos mais qui hélas s'égare parfois et frise le mauvais goût: "[...] mais très souvent dans la journée ma tête se met à rugir, sourdement comme un four crématoire." (p.14)
   
   Cette accumulation de descriptions sordides et sanguinolentes, si elle peut s'avérer nécessaire pour décrire la barbarie du nazisme, finit, à force de répétitions, par écoeurer le lecteur, voire même à susciter en lui une forme d'indifférence face à la souffrance d'autrui. Mais ne serait-ce pas là non plus le but recherché par Littell ? Ne cherche-t-il pas à faire de nous, à l'instar de ses personnages, des êtres insensibles et dénués de toute compassion? Des êtres pour qui la mort de l'autre, homme, femme ou enfant, n'est somme toute qu'une chose dérisoire? Car plusieurs fois au cours du récit, le narrateur veut nous démontrer que ces atrocités ne sont pas le fait d'abominables sadiques mais de personnages ordinaires:vous, moi, le voisin de palier...Que dans des circonstances différentes chacun de nous pourrait devenir un de ces tortionnaires.
   
    Robert Merle l'avait déjà démontré avec “La mort est mon métier” en dressant le portrait d'un Rudolf Hoess dévoué et obéissant aux ordres, sans états d'âme et reportant les responsabilités de ses actes sur ses supérieurs. Le personnage principal du roman de Littell, lui, assume pleinement ses responsabilités et justifie celles-ci par l'ambition et la foi qu'il porte envers l'idéal national-socialiste. Maximilian Aue et ses comparses, loin d'incarner des brutes sanguinaires, apparaissent plutôt comme des arrivistes soucieux de leur carrière, prêts à tout pour arriver au sommet: des Golden Boys du nazisme. Littell fait donc de ces personnages des êtres qui ne sont après tout pas si différents de certains d'entre nous, de ceux qui sont prêts à tous les compromis, de ceux qui sont prêts à sacrifier toute morale sur l'autel de la réussite sociale.
   
   Là où le bât blesse, c'est que, dans sa description d'un personnage qu'il voudrait ordinaire afin de nous faire ressentir le risque pour chacun d'entre nous de devenir un bourreau, Littell nous dresse le portrait d'un personnage qui, justement, n'est pas ordinaire. Maximilian Aue, frère incestueux, soupçonné de matricide et doté de pulsions et de fantasmes sexuels troubles ne peut que nous sembler différent, en marge, ce qui empêche le lecteur de s'identifier à lui et par conséquent de se positionner en tant que tortionnaire potentiel.
   
   Au crédit de ce livre, on peut également saluer l'énorme travail de reconstitution historique qui plonge le lecteur dans une immersion totale. La somme de détails et de faits de la grande et de la petite Histoire est proprement phénoménale et révèle un travail de documentation gigantesque.
   
   En bref, “Les Bienveillantes”, malgré son caractère parfois outrancier, son argumentaire troublant et dérangeant, est une oeuvre puissante et vertigineuse, un roman-miroir qui invite chacun de nous à s'interroger sur sa propre humanité.
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critique par Le Bibliomane




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La tentation du Goncourt
Note :

    L'un des incommensurables avantages d'être clouée au lit pendant 5 jours par une angine rétive aux médicaments, même à ceux à la pointe de la recherche pharmaceutique (eau chaude-miel-citron), en plus de la joie d'avoir une tête de déterrée et d'avoir complètement perdu le goût et l'odorat, est l'incapacité physique de se déplacer jusqu'à la librairie la plus proche pour renouveler son stock de livres à lire. Donc on fait avec ce que l'on a sous la main et on se résout à employer la bonne méthode de la relecture.
   
   Mais voilà, après avoir occupé les trois premiers jours avec Maugham et Wilde, le 4e jour je me suis trouvée bien démunie. C'est là que les effets prolongés de la fièvre conjugués au stress de l'immobilier m'ont conduite à commettre un acte non sans conséquence dans la vie d'une lectrice: lire un Goncourt. Oui, j'ai donc lu "Les Bienveillantes" de Jonathan Littell.
   
   Et pour le lire, je l'ai lu: je l'ai lu allongée sur le dos, sur le ventre, sur le côté, assise dans mon lit, je l'ai lu vautrée, le dos bien droit, les pieds en l'air, en tailleur dans mon canapé, je l'ai lu en regardant un film, avec mon iPod aux oreilles, en consultant mes mails.
   Conclusion ? Conclusion, le livre gît là, étendu sur mon lit, la couverture cornée, grand ouvert à la page 349. Je ne suis pas allée plus loin et d'heure en heure les chances de reprise de lecture s'amenuisent (surtout que le jour 5 a été occupé par une relecture de "Ce que savait Maisie" d'Henry James).
   
   Quel est cet objet étrange qui est sous mes yeux ? Difficile à dire: Les Bienveillantes m'ont fait penser au monstre de Frankenstein (et pas seulement parce que l'horreur est omniprésente dans le récit). Commençons donc l'autopsie de ce corps composite:
   Les vêtements, accessoires et ornements en tout genre. Premier de ces colifichets inutiles le prologue insipide, racoleur et même bêta. Car ai-je réellement besoin de me faire rappeler par le narrateur que, moi aussi, j'aurais pu lui ressembler, faire les même choix et commettre les mêmes crimes. Je ne doute pas que, comme l'ont montré diverses expériences, l'homme, sous le couvert d'une autorité et pour obéir à la hiérarchie, soit capable des pires atrocités. Alors pourquoi nous sortir le grand guignol de l'exécuteur des basses oeuvres qui sommeille tapi en nous, à part pour faire du sensationnel à quatre sous? Tout aussi inutile et ornementale: l'utilisation du pathos. Là encore, j'ai eu l'impression que Littell me prenait pour une poire et utilisait des procédés dignes de productions tire-larme hollywoodiennes en saupoudrant de scènes incroyablement larmoyantes sa description de l'exécution massives des Juifs d'Europe de l'Est, des tziganes et des communistes par les SS lors de l'avancée de l'armée allemande en URSS. Pourquoi cette petite fille juive qui vient prendre la main du SS alors que l'on est en train de massacrer sa famille? Pourquoi ce vieux juif investi de toute la sagesse du monde qui vient confronter l'officier allemand digne représentant de tout ce que l'Europe a pu produire de culture et de pensée? L'horreur du génocide n'a absolument pas besoin de ces procédés et je n'ai pas envie que l'on me souligne bien les passages du récit qui doivent me faire pleurer ou me révolter.
   
   La chair. Une grande partie du récit est composée d'une masse compacte d'informations historiques qui au mieux remettent au lecteur en mémoire ses cours d'histoire contemporaine et, au pire, l'assomment, par exemple en ne lui épargnant rien de la labyrinthique organisation hiérarchique de l'administration nazie, de la Wehrmacht ou des SS. La connaissance de Littell des faits historiques est certes impressionnante, mais je m'interroge sur l'utilité d'une telle – mauvaise – synthèse d'une grande partie des thèses d'historiens sur le nazisme, le génocide, les camps d'extermination. Littell simplifie, oublie, condense, agence et organise pour fournir un porridge dans lequel les faits historiques perdent de leur force et leur portée.
   
   Le squelette et muscles: Et maintenant, ce qui devrait être la structure articulée de ce roman: le personnage principal et l'écriture. Tout d'abord, le personnage principal, cet officier SS, qui n'a en fait rien d'un personnage de roman digne de ce nom, puisqu'il n'est constitué que de clichés mal cousus les uns aux autres. Pour donner un peu de relief à ce personnage sans saveur, Littell lui colle quelques perversions et traits de caractère qui doivent correspondre dans son esprit à ce que doit être un monstre à visage humain. Quant à l'écriture, qu'en dire à part qu'elle est inexistante? Les Bienveillantes méritent à peine le qualificatif de roman puisque le livre ne comporte en fait que quelques passages narratifs sans intérêt ou complètement attendus (il va à Paris : il rencontre Brasillach, il rencontre un scientifique: ils discutent de la validité de la théories des races, et, oh !, un petite visite d'Ernst Jünger).
   
   Le seul véritable intérêt que j'ai pu trouver aux Bienveillantes est celui de rehausser la force d'autres livres que j'ai pu lire sur la période, et en particulier de "L'histoire d'un allemand" de Sebastian Haffner, un témoignage très lucide d'un jeune homme de la bonne bourgeoisie allemande qui analyse la montée du nazisme et l'importance de la fraternité d'arme dans l'enrôlement presque généralisé du pays par le régime. Sobre, efficace et bien écrit, tout le contraire des Bienveillantes...

critique par Cécile




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