Lecture / Ecriture
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L'île du Point Némo de Jean-Marie Blas de Roblès

Jean-Marie Blas de Roblès
  Là où les tigres sont chez eux
  La montagne de minuit
  L'île du Point Némo

Jean-Marie Blas de Roblès est un écrivain français né en 1954 à Sidi-Bel-Abbès en Algérie
Il a obtenur le prix Médicis en 2008 pour "Là où les tigres sont chez eux".

L'île du Point Némo - Jean-Marie Blas de Roblès

Un plaisir jeune
Note :

   Rentrée littéraire 2014
   
   
   Un magnifique diamant de Lady MacRae vient d'être dérobé. Martial Canterel dandy richissime, ex-amant de Lady MacRae flanqué de l'incomparable Miss Sherrington, puis son ami Holmes, pas Sherlock, l'un de ses descendants, accompagné de son majordome Grimod de la Reynaudière partent à sa recherche. Le voleur est sans doute l'insaisissable Enjambeur Nô que recherche également Litterbag, le policier irascible et opiniâtre qui suit le groupe, l'aide et le sauve parfois de situations embarrassantes. Tout ce petit monde part dans des aventures rocambolesques, incroyables et jubilatoires.
   
   Que voilà un roman d'aventures foisonnant, et encore je ne vous ai pas tout dit! Dans mon résumé volontairement succinct, je ne vous ai pas parlé de Monsieur Wang, directeur d'une usine de liseuses électroniques, un pervers, ni de Charlotte et Fabrice deux de ses employés ; j'ai également omis de vous parler d'Arnaud, l'ancien propriétaire de cette usine qui de son temps, aidé par sa bien-aimée Dulcie atteinte d'une étrange maladie, sorte de coma dont elle ne sort pas, fabriquait des cigares, comme à Cuba où existaient dans de telles fabriques des lectures à haute voix pendant le travail ; et il me manque Dieumercie, impuissant dont la femme Carmen tente par tous les moyens de réveiller le sexe endormi. Tous ses personnages divers et variés sont dans ce livre absolument passionnant. Il est un hommage aux grands romans d'aventures de Jules Verne (L'île mystérieuse, Vingt mille lieues sous les mers, pour les plus flagrants), de H. Melville, RL Stevenson et bien d'autres, Agatha Christie également (Le crime de l'Orient-Express) ou Conan Doyle évidemment avec l'emprunt du nom Holmes voire même M. Leblanc, j'ai trouvé que M. Canterel avait des petits airs d'Arsène Lupin.
   
   JM Blas de Roblès a une imagination débordante dans tous les domaines pour nous emmener loin, très loin et quand on y est, il en rajoute encore un peu pour nous éloigner plus, jusqu'à l'île du Pont Némo, lieu absolument extra-ordinaire que je vous laisse découvrir par vous-mêmes. Il regorge d'idées pour mettre ses personnages dans des situations étonnantes, risquées, drôles (comme les inventions de Carmen pour que son Dieumercie puisse enfin la combler sexuellement) ; à chaque fois une péripétie en amène une autre tout aussi folle. C'est un vrai plaisir que de retrouver l'ambiance de mes lectures enfantines ou adolescentes. Mais là où l'auteur est malin, c'est que son roman n'est pas qu'une aventure, un récit pour jeunes hommes et jeunes filles, c'est aussi un ouvrage plein de questionnements et de réflexion :
   
   - sur la littérature, la lecture (de grands passages sont voués à la lecture à voix haute dans les ateliers de fabrique de cigares qui ont permis à beaucoup d'ouvrières d'accéder à la littérature), sur l'avenir du livre (Monsieur Wang fabrique des liseuses),
   
   - sur la philosophie, la médecine et la science qui n'en finissent pas de chercher et de trouver des solutions pour tel ou tel souci, qui repoussent ainsi les limites de l'humanité et posent des questions éthiques,
   
   - sur l'écologie, et la manière dont nous traitons la Terre, certains jusqu'au-boutistes pensant qu'elle se régénèrera seule,
   
   - sur la politique mondiale, cette course à la croissance dont on ne sait pas jusqu'au bord de quel gouffre elle nous mènera.
   
   L'écriture de JM Blas de Roblès est riche, très riche, tour à tour "vieille France", qui colle aux romans d'aventures auxquels il fait référence, lorsqu'il évoque l'épopée de Canterel, Holmes, Grimod et Lady MacRae : l'écriture pourrait faire penser qu'on évolue au début du XX° et puis on comprend qu'on évolue dans un monde inventé dans lequel la plus grande technique côtoie des us et coutumes du début XX°, un monde néo-rétro :
   "Après une courte nuit, abrégée par de légitimes récapitulations sur la poursuite qui s'engageait, mais surtout par l'aptitude de Holmes à renouveler son verre de whisky avant d'émettre le moindre avis, ils grimpèrent tous les quatre dans un cab aux alentours de midi. Depuis la réouverture des mines de houille et le retour du coke dans tous les domaines de l'industrie, un épais brouillard pesait désormais sur les métropoles européennes. Autrefois célèbre, le fog londonien avait repris sans peine ses lettres de noblesse, si bien que même à cette heure du jour il réduisait les rues à de lugubres canyons peuplés de silhouette vagues."(p.68/69)

    elle se fait beaucoup plus moderne lorsque l'écrivain s'intéresse à Monsieur Wang et ses employés ou à Carmen et Dieumercie, ce qui personnellement me plaît beaucoup, ce télescopage d'époque tant dans la description des lieux, des personnages, des habitudes, des vêtements que dans l'écriture.
   
   Vous comprendrez aisément que j'ai plongé avec délices dans le roman de JM Blas de Roblès, que j'en suis encore à peine remis, que je le conseille à tous ceux qui veulent lire à la fois de l'aventure, une "critique radicale des idéologies et des gouvernances anonymes, tentaculaires, doublée d'une piquante réflexion sur l'art littéraire" (4ème de couverture), un livre totalement maîtrisé et vachement bien écrit et en plus magnifiquement illustré de cette couverture signée David Pearson (comme toutes les couvertures Zulma). Je le classe dans "Culture polar" sans que cela le réduise à cet aspect : il est plus vaste, il enjambe plusieurs genres ; un vrai roman d'aventures!
    ↓

critique par Yv




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Prodigieux !
Note :

   Que dire de ce roman prodigieux, qui défie toutes les lois du récit et de l’écriture? J’ai été complètement emportée par cet univers fabuleux dans lequel nous plonge le formidable Jean-Marie Blas de Roblès, conteur hors pair, qui sait inventer des histoires extraordinaires et nous entrainer dans une intrigue riche et inventive.
   
   Mais quel est point de départ de ce roman? Un simple bijou dérobé à une riche femme écossaise –un diamant de 18 carats- entraine nos trois personnages principaux à la recherche de ce joyau volé, mais aussi de son cambrioleur, un homme unijambiste. Cette folle équipée, qui démarre dans les wagons du transsibérien, est financée par Martial Canderel, un dandy opiomane, expert pour déchiffrer les codes, accompagné par Shylock Holmes, enquêteur de son état, et son majordome.
   
   Au cours de cette course poursuite, ils rencontreront des personnages tous plus fabuleux les uns que les autres, à commencer par trois unijambistes, la victime du vol Lady Mac Rae et sa fille Verity plongée dans le coma, un drôle de couple, un patron d’usine cinglé, et des ouvriers à qui on fait la lecture à voix haute… Une multitude d’intrigues s’entremêlent dans ce récit foisonnant, les lieux sont tous pittoresques : le train mais aussi une manufacture de tabac reconvertie en usine de liseuses électroniques, ou encore cette mystérieuse île du point Nemo, où nos héros vont finir par atterrir. Les personnages sont tous plus loufoques et improbables les uns que les autres.
   
   Ça commence comme un polar, cela se poursuit comme un récit d’aventures, et se finit comme un conte de fées. On se perd parfois mais avec délice dans toutes les mises en abyme qui figurent dans ce récit brillant, infiniment original, qui manie habilement la langue française, offre des foules de références littéraires à Agatha Christie, Alexandre Dumas, ou encore Sherlock Holmes, pour ne citer que ceux là. On est pris dans ce tourbillon et j’avoue que ce fut pour moi un intense moment de lecture, identique à celui que m’avait déjà offert cet auteur avec "Là où les tigres sont chez eux".
   
   Les premières pages du livre sont à l’image du reste : un moment de jubilation dans la description d’un homme qui joue aux petits soldats dans son salon, en reconstituant une bataille militaire, avant d’être interrompu par l’arrivée d’un ami lui annonçant ce fameux vol. 500 pages de pur bonheur. Je tiens enfin mon coup de cœur de la rentrée littéraire 2014! A l’heure où les prix d’automne commencent à être distribués, il serait temps!
    ↓

critique par Éléonore W.




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Rocambolesque… étonnant… déjanté
Note :

    Lorsque vous avez terminé la dernière page de ce roman, vous vous dites que son auteur, à l'évidence, n'a plus toute sa tête. Il vous semble avoir lu plusieurs histoires, alors qu'une seule suffit le plus souvent à votre bonheur. Où que vous vous tourniez, vous lisez des noms connus, vous visitez de lieux qui vous disent quelque chose. Auriez-vous relu sans le savoir Jules Verne, Agatha Christie, Conan Doyle? Tout est semblable, rien n'est identique. Auriez-vous revu un de ces films à grand spectacle de votre jeunesse? Tout est connu, tout est neuf. Vous êtes perdu; l'auteur vous a délibérément égaré, le coquin!
   
    A l'origine une seule histoire, celle de quelques héros à la recherche du diamant de Lady MacRae, l'Ananké - ah! l'amour du grec! - qui a été dérobé et qu'il faut, bien sûr, retrouver. Jusque là, c'est classique. La quête oblige les héros à emprunter toutes sortes de moyens de locomotion, le train agressé en direction de Pékin, l'Ekranoplane - aéronef improbable - le dirigeable inflammable vers l'Australie. Enfin, la goélette comme un oiseau sans ailes. Le Point Némo est en vue mais révèle un monde des profondeurs reconstruit, sorte de paradis bancal, qui en rappelle d'autres. Le tout dans un style aussi riche en vocabulaire que l'histoire l'est en rebondissement.
   
    Parallèlement, comme pour reposer le lecteur ou l'éreinter davantage, l'auteur entrecoupe son récit d'un enchevêtrement d'autres récits sans relation avec le cœur du roman, qui se suivent de loin en loin et mettent en scène d'autres personnages qu'il faut se rappeler sous peine de ne pas comprendre ces sous-histoires à suivre: belle façon de vous perdre un peu plus.
   
    On tâche de comprendre l'intention de l'auteur: Jean-Marie Blas semble dire que la lecture, celle qui imprime en vous des récits, des personnages, des images, des impressions aussi, nous habite au au-delà de notre propre volonté? Comme Socrate, puisque la Grèce est ici parfois à l'honneur, l'auteur insinue que nous n'apprenons pas mais que nous ne faisons que nous souvenir. L'écrivain ne fait que répéter des histoires connues, à son esprit défendant. Il est, en quelle sorte, possédé. Est-ce une raison pour vouloir nous envoûter?
   
   
   PS Mais pourquoi Holmes a-t-il changé d'addiction?
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critique par Alain Dagnez




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When Conan Doyle meets Jules Verne...
Note :

   Allez ! Le Conan Doyle, celui du Professeur Challenger, du “Monde perdu” et le Jules Verne de “20 000 lieues sous les mers". Mais aussi le Conan Doyle de Sherlock Holmes et le Jules Verne du "Tour du monde en 80 jours". Jean-Marie Blas de Roblès fait preuve d’une virtuosité étourdissante, casant comme autant de mines prêtes à vous sauter à la mémoire des références à chaque détour de page.
   
   Et pour corser le tout, il nous mixe les époques puisque la partie centrale – ou que l’on peut croire centrale – fait plutôt référence au début XXème siècle mais que des éclats réguliers de personnages dont on ne comprend pas bien, au début (et pour longtemps !), ce qu’ils viennent faire là, se réfèrent sans ambiguïté à notre époque moderne ; époque de liseuses électroniques et de webcams...
   
   C’est inracontable. Ce sont clins d’yeux permanents, irrévérences, performances de héros "tintinesques", c’est de la poésie à tous les étages et de l’érudition, mine de rien, à jet continu. J’ai même pensé pour un passage au roman inachevé de Jean Giono, "Fragments d’un paradis" !
   Il y a de tout et tout est bon. Rien à jeter. Transposé au cinéma ce serait un mélange de Patrice Schulmann tendance "Et la tendresse ? Bordel !" avec "Tintin et les oranges bleues" mâtiné de Francis Ford Coppola tendance "Apocalypse now".
   On y trouve aussi bien ça :
   "La vérité, songea Wang, lorsqu'il fut enfin seul, c'est que c'était du pipeau ; la guerre ne répugnait à aucune ruse. En clair, si les textes inclus dans la liseuse étaient tous du domaine public, il ne fallait pas compter y trouver La Comédie humaine ou Les Rougon-Macquart en collection complète, annotée, illustrée et agréable à lire. Les éditeurs historiques de Balzac et de Zola en auraient attrapé des boutons de fièvre. Ces versions-là, il faudrait encore les racheter pour quelques euros sur les plates-formes dédiées. Pas question de les mettre directement sur le B@bil Book. Parmi les deux cents livres proposés, il n'y avait que des œuvres ultraconnues, choisies pour la façon dont elles entraient en résonance avec le cinéma. Hugo ? Les Misérables ; Zola ? Germinal ; Balzac ? Le Colonel Chabert ; La Recherche ? le premier tome, pas les autres, et ainsi de suite. S'ils ne les avaient pas lus plusieurs fois, les gens pouvaient se rattraper avec les aventures complètes de Sherlock Holmes, les Fables de La Fontaine ou Vingt Mille Lieues sous les mers. Cela lui rappelait la Chine sous Mao, quand tout le corpus littéraire et philosophique se limitait peu ou prou à la production du XIXe siècle.
   
   Du point de vue des éditeurs, il s'agissait simplement de produits d'appel pour vendre ensuite leurs nouveautés. Pour les concepteurs de liseuses, cela n'avait aucune espèce d'utilité. Le temps que les acheteurs ouvrent leur e-books, ne serait-ce que pour les feuilleter, et on aurait changé trois fois de tablettes et de normes de fichiers. L'important, ce n'était même pas qu'ils achètent des livres numériques récemment parus, mais qu'ils achètent encore et encore la possibilité de les acheter. Le même système que partout ailleurs, et qui fonctionnait à vide, comme le reste de l'économie. La bibliothèque numérique n'était qu'une variation moderne du péché d'orgueil, celui de parvenus pressés d’exhiber leur prospérité, s'entourant de livres tape-à-l’œil -voire de simples reliures vides- qu'ils n'avaient jamais lus et ne liraient jamais.
   
   Dans les bureaux de recherche de la maison mère, on travaillait déjà à des liseuses one shot, des B@bil Books jetables qui ne contiendraient qu'un seul titre et se réduirait à une feuille de plastique souple. La technologie était au point, il n'y avait plus qu'à développer des stratégies de communication permettant de la rendre indispensable. Un autre projet, tout aussi avancé, visait à se passer définitivement des écrivains. Monsieur Wang avait pu tester une version du logiciel, une merveille d'intelligence artificielle qui combinait la mécanique bien rodée du storytelling et plusieurs générateurs de textes, de situations, de personnages, dans le style désiré. Il voyait déjà ce que cela donnerait dans quelques années. "Déçu par la littérature contemporaine ? Réagissez, ne lisez plus que les romans dont vous êtes l'auteur !" Ou ceux de vos enfants, de vos amis, de votre chien."
   

   Que ça :
   "Il faut 45 cm3 d'urine anglaise pour tuer un kilo de lapin, mais seulement 30 cm3 d'urine française, et encore beaucoup moins dans le Bas-Rhin."
   

   Ou ça :
   "- Mazette ! s'exclama Holmes. Vous êtes un cachotier Martial. A quoi fonctionne donc ce palais roulant ?(...)
   - Au méthane, répondit Miss Sherrington en chuchotant à son oreille. Il y a un embout à l'arrière qui permet d'extraire ce gaz de n'importe quel purin : veaux, vaches, cochons, poulets, tout est bon. (...)
   - Si je puis me permettre, dit Holmes soucieux, comment fait-on le plein ?
   - Nous sommes en France, Monsieur, ce ne sont pas les tas de fumier qui manquent."

   
   C’est régénérant en diable. Une promenade vers le pays du lapin blanc d’Alice, qu’on pourrait situer en plein milieu des océans...

critique par Tistou




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