Lecture / Ecriture
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Hérétiques de Leonardo Padura

Leonardo Padura
  Vents de Carême
  Adios Hemingway
  Les brumes du passé
  L'automne à Cuba
  L'homme qui aimait les chiens
  Hérétiques
  Les quatre saisons - T1 - Passé parfait
  Electre à La Havane

Leonardo Padura Fuentes est un journaliste et écrivain cubain né en 1955.

Hérétiques - Leonardo Padura

Le plaisir de retrouver Mario Conde
Note :

   Rentrée littéraire 2014
   
   Titre original : Herejes
   
    Face à un roman aussi copieux (et pas uniquement à cause de ses 600 pages), par où commencer?
   
    Par Cuba, peut être, et au plaisir de retrouver Mario Conde, traînant toujours sa carcasse désabusée dans les rues déglinguées et poisseuses de La Havane? Le pays part à vau l'eau (et ça ne date pas d'aujourd'hui), la corruption règne, les jeunes sont déboussolés (j'ai appris ce qu'est un émo, oui je débarque un peu) (et l'autre sens de bifteck). A la suite de la disparition d'une toute jeune fille, Conde plonge dans ce monde.
   
   Oups, je réalise que je commence par la troisième partie. Poignante.
   
    Bon, alors, le vrai début? Disons, l'histoire des juifs de la Havane... En 1939, le jeune Daniel Kamisky attend impatiemment le S.S. Saint Louis, en provenance de Hambourg, avec à son bord près de mille juifs ayant réussi à fuir l'Allemagne, dont ses parents et sa sœur, et possédant dans leurs bagages un tableau signé Rembrandt, appartenant à leur famille depuis le milieu du 17ème siècle.
    Mais les passagers ne purent débarquer (Padura examine finement les raisons), fut refusé par les Etats Unis et le Canada, et repartit jusqu'à Anvers...
   
   Padura mêle habilement son histoire à la grande Histoire (il m'a fait découvrir cet épisode épouvantable) : le tableau, lui, rentre à Cuba, et réapparaît de nos jours à Londres. Elias, le fils de Daniel, veut connaître la vérité (et d'autres vérités familiales aussi) et fait appel à Conde.
   
    Toujours attentifs? Une deuxième partie se base sur la réalité historique : Rembrandt avait réellement pris comme modèle du Christ pour ses tableaux de jeunes juifs de la communauté d'Amsterdam, où la liberté dont ils y jouissaient (après l'Espagne et l'Inquisition, c'était forcément meilleur) leur faisait nommer Amsterdam "La nouvelle Jérusalem". Padura imagine qu'un jeune de la communauté brave les interdits religieux pour devenir peintre.
   
   Un article fort intéressant sur l'exposition Rembrandt et la figure du christ (2011 au Louvre)
   
    Voilà le genre de roman que j'aime! Padura propose des personnages attachants dans des situations où il doivent prendre des décisions et faire appel à leur libre arbitre. J'ai vraiment marché dans les rues (glacées et malodorantes) d'Amsterdam, suivi l'apprentissage de la peinture auprès du maître Rembrandt, hésité à suivre mon destin avec le jeune Elias Montalbo. J'ai découvert le Cuba actuel, et celui des années 30-50, et la débrouille des habitants.
   
    Si vous ne connaissez pas encore Conde, il faut vraiment s'intéresser à un type qui se réjouit finalement d'avoir "de bons livres à lire; un chien fou et voyou à soigner; des amis à emmerder, à embrasser, avec lesquels il pouvait se saouler et se lâcher en évoquant les souvenirs d'autres temps qui, sous l'effet bénéfique de la distance, semblaient meilleurs; et une femme à aimer qui, s'il ne se trompait pas trop, l'aimait également."
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critique par Keisha




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605 (interminables) pages
Note :

   Décidément, il semble que la peinture et les tribulations associées à certaines toiles soient devenues de puissants motifs d’inspiration romanesque ces dernières années. Nous avons ainsi eu droit, entre autres, au formidable "Chardonneret" de Donna Tartt, au récent et fascinant "Monde flamboyant" de Siri Husqvedt, au "Turquetto" de Metin Arditi pour ne citer que des réussites littéraires accomplies.
   
   Leonardo Padura, auteur cubain spécialisé dans le roman noir, s’empare à son tour de ce thème et brosse autour d’une toile de Rembrandt un étrange roman qui pourra emballer certains ou laisser d’autres lecteurs largement désabusés. La seule formulation de cette remarque vous aura sans doute fait comprendre que je me situe clairement dans cette deuxième catégorie malgré la puissance qui caractérise, par certains aspects, ce roman. Précisément, on peut s’interroger si l’ambition de ce roman n’est pas aussi ce qui le dessert le plus.
   
   Appelant à la rescousse son personnage fétiche, Mario Conde, cet ancien flic reconverti en arpenteur de bibliothèques privées à la recherche d’ouvrages rares et pouvant rapporter gros, amateur de rhums frelatés, de bonne chair, fidèle en amitié et en amour, Leonardo Padura se lance sur les traces d’une petite toile de Rembrandt.
   
   Une toile arrivée en 1939 à Cuba, embarquée comme monnaie d’échange par une famille faisant partie de ce petit millier de juifs allemands parvenus à acheter la possibilité de quitter l’Allemagne nazie avant qu’il ne soit trop tard. Malheureusement pour eux, le paquebot se vit refuser de débarquer ses passagers, victimes d’odieux chantages et marchandages, et obliger de retourner vers son port d’origine à Hambourg donnant ainsi l’occasion rêvée à un régime fou d’envoyer des malheureux que les Etats-Unis et le Canada avaient aussi refusé d’accueillir, vers les camps de la mort. Une toile qui ressort près de soixante-dix ans plus tard lors d’une tentative de vente bloquée par le dernier ayant-droit qui se rend alors à Cuba pour demander à Conde de l’aider à prouver qu’il en est bien le propriétaire légitime et lésé.
   
   Sur cette base, Leonardo Padura élabore une construction éminemment complexe dans un mélange des genres qui n’arrange pas les choses. A bien lire la note introductive, on comprend que son propos est de nous montrer que les hérétiques, titre qu’il a choisi de donner à son ouvrage, sont tous ceux et toutes celles qui, à un moment ou un autre, se sont rebellés contre l’ordre établi, contre des règles qui, le plus souvent, ne servent qu’à masquer la défense d’intérêts et d’avantages par les castes au pouvoir au détriment de tous les autres.
   
   Mais fallait-il pour autant concocter trois parties fort distinctes, très – trop – longues et écrites, au moins pour les deux premières, dans un style éprouvant, manquant de naturel et rébarbatif ? On y sent Padura à la peine avec son sujet et comme obligé d’en faire trop, masquant la complexité du fond par celle de la forme.
   
   La première partie nous emmène à Cuba entre 1939 et 2007 et donne lieu à diverses considérations sur les errances politiques locales depuis la Révolution qui vit les Castristes s’installer aux commandes, la narration d’un épisode historique peu glorieux lié au refoulement du paquebot convoyant sa cargaison de juifs en quête de terre d’asile ainsi qu’un début de réflexions sur les obscurs débats sibyllins qui agitent incessamment les rabbins et autres experts talmudiques dont tout non spécialiste ne connaît rien et ne se préoccupe ni de près ni de loin. D’où l’overdose qui guette…
   
   Sans transition, la deuxième partie nous transporte autour de 1650 à Amsterdam dans l’atelier de Rembrandt et s’étend à foison, de façon lancinante, sur l’intransigeance de plus en plus marquée des docteurs de la Loi Hébraïque dans l’interprétation du dogme et sur les dérives et les malheurs qu’une vision radicale ne vont pas manquer d’engendrer.
   
   La troisième nous ramène à Cuba, en 2007, et se transforme en un roman policier autour d’une bande d’émos, une de ces nombreuses congrégations de jeunes urbains cherchant un sens à sa vie en posant des codes vestimentaires, sociaux, verbaux qui les démarqueront de façon certaine de leurs pairs et parents qu’ils rejettent.
   
   Leonardo Padura, en auteur habile, finit par assembler toutes les pièces d’un immense puzzle et nous nous devons de lui reconnaître un certain génie dans la qualité de la construction littéraire et intellectuelle. C’est bien une grande cohorte d’hérétiques en tous genres que nous aurons vu se débattre, et nous avec, avançant péniblement dans un roman épuisant et assommant.
   
   Car, compiler dans un même pavé un roman historique fort documenté, une analyse religieuse et dogmatique faite d’innombrables ratiocinations et un roman policier contemporain ne se traduit pas par la production d’un grand roman. Au contraire, le lecteur est tellement découragé par d’interminables digressions et un texte qui aurait mérité d’innombrables coupures et simplifications qu’il manque de prendre ses jambes à son cou et de laisser en plan ce qui résulte pourtant d’un remarquable travail de recherche et de construction.

critique par Cetalir




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