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Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud

Kamel Daoud
  Meursault, contre-enquête

Meursault, contre-enquête - Kamel Daoud

« Entre Allah et l'ennui »
Note :

    Prix Goncourt du 1er roman 2015
   
   Depuis sa parution au printemps, blogueurs et chroniqueurs littéraires ont disséqué à l’envi les rapports de ce récit avec "L’Étranger" de Camus et aussi avec "La Chute" dont Kamel Daoud reprend la situation énonciative. Dans un bar oranais, un jeune universitaire écoute les révélations d’Haroun, cadet de l’arabe assassiné par Meursault soixante-dix ans auparavant. Poussé par sa mère à demander justice et à venger cet aîné resté anonyme dans le roman de Camus et qu’il prénomme Moussa, Haroun a tué lui aussi, comme Meursault, un jour de l'été 1962, un colon obèse. Tantôt le narrateur assimile Meursault à Camus, tantôt il s’identifie à Meursault et à Camus. Ces jeux de miroir et ces faux-semblants feront sans doute le bonheur des professeurs de Français à la rentrée... Mais cette "contre-enquête" va au-delà d’une astucieuse création littéraire.
   
   À travers les propos d’Haroun, vieillard marginal et rebelle, K. Daoud évoque l’histoire de son pays en peine de se construire sous un régime autoritaire et liberticide.
   Dans Le Monde des Livres du 27 juin 2014, Macha Séry se dit "frappée par l’ambiguïté morale et le désespoir politique" de l’auteur. Rien d’ambigu pourtant, mais bien plutôt la lucidité désenchantée de ce journaliste engagé que la langue française aide à survivre.
   
   Certes l’indépendance a changé les rôles. Aux yeux des colons les Arabes étaient des "fantômes", désormais ce sont eux qui reviennent "tels des spectres" aux yeux des Arabes ; mais les colons les regardent désormais comme "s’ils étaient des pierres ou des arbres morts". La terre algérienne prostituée ne s’est pas relevée. Haroun a vite vu "se consumer l’enthousiasme de l’indépendance et échouer les illusions". Les luttes de pouvoir entre les chefs de guerre vainqueurs ont décuplé les crimes : "la bête qui s’était nourrie de sept ans de guerre était devenue vorace". "On tuait beaucoup" reconnaît Haroun, "on en avait le droit puisqu’un roumi n’est pas un musulman." Mais "l’Autre est une mesure que l’on perd quand on tue" ajoute-t-il. Le peuple n’a plus le sens de l’humain. Depuis 1963 l’Algérie s’auto-dévore et se délabre à l’image des bâtisses coloniales ; on n’a pas retrouvé le corps du frère assassiné, perdu comme le pays qui a fait naufrage et sombre — le bar a nom Le Titanic.
   
    Aujourd’hui les Arabes "tournent en rond entre Allah et l’ennui" remarque le vieil homme. Depuis toujours étranger dans son pays, lui qui n’a pas pris le maquis, qui boit du vin et ne fréquente pas la mosquée ne s’est jamais senti arabe mais algérien : "C’est une nationalité, Arabe? Il est où ce pays que tous proclament comme leur ventre mais qui ne se trouve nulle part"?
   Haroun "promène sa liberté comme une provocation", et "déteste les religions et la soumission". Anticlérical mais non athée, il estime que les religions "faussent le poids du monde" alors qu’avant l’indépendance "Dieu n’était pas aussi pesant". En fermant les bars, en prêchant le Paradis, le pouvoir aveugle les Algériens, les empêche d’affronter leurs responsabilités et d’avoir conscience de l’absurdité de l’existence où la mort demeure la seule certitude.
   
   Pessimiste certes mais clairvoyant, K. Daoud déplore que son pays n’ait pas su conquérir son identité, Haroun reste le Dernier Homme libre...
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critique par Kate




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Un livre à la main
Note :

   Kate ayant commenté ci-dessus la lecture de cet excellent livre en évoquant en particulier l'image qui est donnée de la situation de l'Algérie d'après la révolution, je ne vais pas y revenir. Je vais plutôt aborder une autre face de ce roman aux multiples facettes, juste après avoir précisé que selon ma lecture, Haroun n'est pas seulement anticlérical, il est bel et bien athée, et en démarrant sur le fait encore plus important, qu'à mon sens, il est tout sauf libre et ne l'a jamais été.
   
   Ce roman est un exercice de style, un rébus, un sudoku. Il est plein d’astuces et de clins d’œil à "L'étranger" de Camus, qui permettront à tous des petites jubilations, des sentiments de connivence bien plaisants, à chaque fois qu’ils en reconnaitront un. Au "Aujourd'hui, maman est morte.", incipit du chef d’œuvre, répond un insolent "Aujourd'hui, M'ma est encore vivante." qui cueille directement le lecteur et le met tout de suite dans l'ambiance. Pour ma part, dès ce moment, j'étais séduite. De même, la dernière phrase est celle de "L’Etranger", sans modification, cette fois. Entre les deux pourtant, ce n'est pas la même histoire. Je trouve qu'on pourrait voir celle-ci comme si elle avait été dessinée à partir d'un calque posé sur celle de Camus, mais mal posé, qui aurait gondolé par endroit, bougé à d'autres, avec même des passages en négatif, comme quand le 14h, soleil étourdissant de Camus, devient le 2h du matin, sous la lune de Daoud.
   
   Entre l'incipit et la "haine sauvage des spectateurs", Haroun, le narrateur, avait 7 ans quand son frère Moussa a été tué par l'Etranger. D’ailleurs, c'est lui qui nous apprend qu'il s'appelait Moussa, car rien, dans le livre de Camus, ne donne la moindre indication de l’identité personnelle de "L'Arabe", l'idée étant justement de ne pas le personnifier. Mais la mère, dont le mari avait un beau jour disparu sans laisser de traces, des années auparavant, avait tout de suite compris que c'était son fils. Pourtant, elle n'avait jamais pu retrouver son corps et ce qui restait de la famille avait dû faire son deuil sur une tombe vide. Le deuil d'ailleurs, n'avait jamais été fait. La mère, ayant découpé dans un journal, deux brefs paragraphes évoquant le meurtre d'un "Arabe" par un Français, avait décrété qu'il s'agissait de Moussa et avait pieusement conservé cette relique qu'elle ne savait même pas lire. Ce fut son fils plus tard, qui la lui déchiffra, puis, comme elle la lui faisait relire en exigeant chaque fois qu'il en déchiffre plus long, ses études ayant progressé, il s'est mis à broder une histoire de plus en plus complète, leur mythe familial. Mais Haroun, depuis ses sept ans, n'avait plus eu de vie à lui. Soumis à sa mère exigeante, sans image paternelle, il avait été entièrement consacré au culte du grand frère assassiné. On ne lui avait jamais ouvert les portes de sa propre vie et il se retrouvait, célibataire définitif, ayant peu connu les femmes, rassis dans un travail médiocre, une vie médiocre, même son propre crime, il l'avait commis téléguidé par sa mère, tuant "un Français" presque aussi dépersonnalisé que l'Arabe de Camus (pour lui, du moins, parce que pour sa mère, pas tout à fait), et ce n'est que bien plus tard, bien trop tard, qu'il a réalisé que sa mère était folle et qu'elle avait exercé sur lui, un étouffement permanent depuis son enfance.
   
   Alors reprenons, toute l'affaire. Comment l'Arabe tué dans un roman, pourrait-il être le frère dans la vraie vie, de notre narrateur? Le fait qu'il n'y ait pas de corps, cristallise le paradoxe. Si nous étions dans le monde réel, Moussa n'aurait pu être tué par un personnage de fiction, si nous étions dans la fiction, la Mère aurait récupéré le corps. Ici, Moussa est mort, mais il n'y a pas de corps.
   
   Haroun présente dès le début, sa mère, comme mythomane effrénée, mais n'en tire pas de suspicion. C'est vrai qu'il n'est qu'un enfant et d'ailleurs, ni l'un ni l'autre ne connait le livre de Camus. Il ne le connaitra qu'à l' âge adulte, avant, ils n'ont que quelques lignes de journal, ensuite, tentant de faire coller réalité et fiction il suppose à un moment que "A sa sortie de prison, l'assassin écrit un livre qui devient célèbre où il raconte comment il a tenu tête à son Dieu, à un prêtre et à l'absurde" (63)
   Il poursuit en amont la confusion entre réalité et fiction, mêlant Camus et Meursault, comme il avait mêlé Moussa et l'Arabe en aval. Et il reproduira d'ailleurs cette scène finale, tenant lui aussi tête aux mêmes. Car plus les ans passent, plus il réalise qu'en fait, c'est de Meursault qu'il est devenu le double. D'ailleurs, comme lui, il sera jugé, moins pour ce qu'il a fait que pour ce qu'il est. On retrouve l'idée du calque que j’évoquais tout à l'heure. L'Etranger est "Un miroir tendu à mon âme".
   
   Ou alors, on est strictement dans la réalité, et Moussa, qui fréquentait une jeune femme libérée d'Alger qu'il savait parfaitement que sa mère n'accepterait jamais, a un jour décidé de faire comme son père et de disparaître sans plus d'explications.
   
   Ou alors, on est tout autant dans la vraie vie (toujours celle du second roman du moins) et un vieil alcoolique cultivé dont le dernier plaisir est la conversation avec les étrangers (car les intégristes le révulsent) apprenant que cet étudiant recherche l'Arabe tué par Meursault, se délecte à lui broder au fil des soirs de bistrot, ce conte qui lui permettra de faire durer ces soirées en agréable compagnie. Ce qui expliquerait le décalage entre le Haroun médiocre et sans autonomie du récit, et le Haroun indépendant et cultivé qui raconte. Alors oui, Kate a raison, cet Haroun-là est un homme libre. Mais là, ce n'est plus Meursault, c'est Shéhérazade...
   
   Ou alors, on est chez nous, un livre à la main, et un jeune écrivain algérien nourri de littérature française, a voulu rendre à Camus un hommage érudit et ludique... et y a d'autant plus parfaitement réussi qu'il était armé d'une fort belle plume.
   "Il était presque 2h du matin et seuls les aboiements de chiens au loin, traçaient la frontière entre la terre et le ciel éteint."

   C'est beau.
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critique par Sibylline




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Le frère de l'Arabe
Note :

   Né en Algérie, Kamel Daoud signe là un roman qui fera date. Deuxième pour le Goncourt
   
   Dans un bar d’Oran, un vieil homme, Haroun, se souvient après bien des années de l’assassinat de son frère Moussa un matin de l’été 42, des circonstances de sa disparition, du bouleversement dans sa vie et celle de sa mère.
   
    Cette mort, un écrivain l’a racontée à travers le récit de son héros condamné pour meurtre, le meurtre de l’Arabe. Pour tous il restera l’Arabe, celui que Meursault a tué, juste un Arabe sans nom, une simple entité. Chaque soir, Haroun retrouve au café un interlocuteur à qui il raconte qui était Moussa, sa mort anonyme, le mépris des colons pour les ceux de sa race, les désillusions de l’indépendance, la souffrance qui le taraude.
   
    Un monologue qui balaie cinquante ans de ce pays dans lequel il se sent étranger. Comme Moussa, un pays sans identité peut-il exister véritablement?
   Poignant réquisitoire contre l’intolérance et son corollaire le racisme.
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critique par Michelle




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Sous la stridulation des insectes
Note :

   Parfaitement intrigant, ce titre de l’ouvrage de Kamel Daoud, un énorme clin d’œil à la littérature française du vingtième siècle et à l’un de nos écrivains emblématiques, de sorte que j’étais impatiente d’entrer en connivence. Ce roman audacieux s’offre le luxe de confronter deux regards a priori opposés sinon antagonistes, en réinsérant dans une histoire vieille de soixante-dix ans un personnage déterminant. Prendre la parole au nom d’une victime, fût-elle virtuelle, m’est apparu comme une source de réflexion et de courage. Parce qu’il faut quand même un certain culot pour greffer son premier roman sur l’un des ouvrages les plus connus de la littérature. D’emblée, Kamel Daoud embarque son lecteur dans un jeu de miroirs où le lecteur comprend qu’il va perdre ses repères : Où se situe la réalité quand les victimes fictionnelles ont le pouvoir de changer le cours de l’histoire?
   
   Dès l’incipit, le lien est établi avec l’œuvre de référence, rien de moins que l’Étranger d’Albert Camus:
   — Aujourd’hui, M’ma est encore vivante.

   À moins de ne l’avoir jamais lu, qui pourrait ne pas reconnaître la phrase initiale du roman de Camus : Aujourd’hui maman est morte.
   

   Kamel Daoud, écrivain contemporain algérien, place donc la barre très haut, en développant son intrigue comme une réponse parallèle à la confession du Meursault de l’écrivain français. Construit en brefs chapitres, le récit se situe dans un petit bar à l’avenir incertain puisqu’il est l’un des derniers à servir du vin, ce que Haroun, le narrateur, souligne avec malice, comme une annonce préalable des transgressions à venir. Il y poursuit chaque soir une confession adressée à un universitaire en quête de matière pour sa thèse. L’écrivain oranais connaît son Albert Camus sur le bout des doigts, et s’amuse à émailler son texte de références multiples qui ne se cantonnent pas au seul roman visé. Au fur et à mesure que prend forme le récit, Daoud ouvre des perspectives qui débordent du cadre de la simple réponse à un mythe disparu depuis longtemps.
   
   L’idée forte du départ consiste à donner une existence concrète à la victime que Meursault cite avec condescendance comme l’Arabe, personnage négligeable dont la mort gratuite ne sert qu’à accentuer la vacuité morale du meurtrier, son incapacité à ressentir les émotions et la valeur morales de ses actes. L’auteur répond à l’anonymat incongru qu’il relève : C’est important de donner un nom à un mort, autant qu’à un nouveau-né. (Page 32) Avec une implacabilité toute camusienne, Daoud expose progressivement une thématique bien plus large. Le roman initial, écrit en 1942, s’inscrit dans une Algérie coloniale où son monde est propre, ciselé de clarté matinale, précis, net, tracé à coups d’arômes et d’horizons. La seule ombre est celle des "Arabes", objets flous et incongrus, venus "d’autrefois" comme des fantômes avec, pour toute langue, un son de flûte. (Page 12). Mais au fil du discours émergent des considérations sur les ressauts de l’Histoire algérienne, de la guerre de Libération et ses attentes déçues à sa situation actuelle déchirée entre tentation radicaliste et laisser-faire fataliste. Et l’on comprend peu à peu que, porte-parole de son frère Moussa, la victime emblématique et pesante, Haroun raconte le sort et le destin de l’Algérie, coupable à son tour d’aveuglement et de morts absurdes: sous l’influence de M’ma, Haroun a tué une nuit un rôdeur qui s’est avéré être un colon désarmé en fuite. Par malheur, le meurtre a lieu le lendemain de la Proclamation d’Indépendance, il perd la légitimité qu’il aurait eue la veille!
   
   "Je ne te raconte pas cette histoire pour être absous "a posteriori" ou me débarrasser d’une quelconque mauvaise conscience. Que non! À l’époque où j’ai tué, Dieu, dans ce pays, n’était pas aussi vivant et aussi pesant qu’aujourd’hui et de toute façon, je ne crains pas l’enfer. J’éprouve juste une sorte de lassitude, l’envie de dormir souvent et, parfois, un immense vertige." ( Page 97)
   

   Ainsi Kamel Daoud renvoie dos-à-dos les protagonistes des deux romans, chaque victime recèle sa part de culpabilité. Haroun, qui se qualifie lui-même de vieil homme, transparaît comme une métaphore du destin de son pays: atteint dans l’enfance par la brutale disparition de son aîné, il se reconnaît bien davantage jouet des manipulations maternelles. Le besoin de vengeance de M’ma nourrit une folie qui pèse sur Haroun et le prive de son libre arbitre. À ce jeu de dupe, comment être certain que Moussa, dont le corps n’a jamais pu être pleuré, est bien le mort de Meursault? M’ma s’est-elle emparée de ce crime avoué pour donner du sens à sa solitude, aux abandons successifs de ces hommes?
   
   Telles des poupées gigognes, les thèmes du livre se libèrent au fil des conversations successives qu’ Haroun livre à son visiteur. Le style fluide du discours oral ne prive pas le journaliste écrivain de livrer de belles envolées poétiques : "Le lendemain du meurtre, tout était intact. C’était le même été brûlant avec l’étourdissante stridulation des insectes et le soleil dur et droit planté dans le ventre de la terre."(Page 97)
   

    Le succès de ce roman, dont le format est calqué sur celui de son modèle, ultime œillade d’un petit frère de plume à son devancier est déjà gagné. J’ai lu sur divers sites les remarques étonnantes qu’a livré l’auteur sur son rapport à la langue française, qu’il qualifie de bien vacant laissé derrière eux comme leurs maisons, par les colons en partance. Force est de constater combien ce passé pèse encore sur la conscience culturelle du pays, comme une chaise désertée par un absent dans une maison de famille, autour de laquelle chacun tourne sans pouvoir décider de se l’approprier. Et pourtant, Kamel Daoud vient de faire la preuve retentissante qu’il a sa place dans la maison littérature francophone.
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critique par Gouttesdo




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Un « étranger » algérien
Note :

   Quand on a étudié moult et moult fois avec ses élèves de seconde ou de première "L’Etranger" de Camus, c’est surprenant et délectable de lire "Meursault, contre-enquête" de Kamel Daoud. On s’y plaît en effet à retrouver des extraits de phrases du roman, des similitudes et des échos. Kamel Daoud, écrivain et journaliste comme Camus, s’est en effet emparé de l’œuvre du prix Nobel pour l’explorer à sa manière et lui donner une suite des plus originales.
   
   Interpellé comme beaucoup par le fait que la victime de Meursault, tuée sous le soleil de quatorze heures sur une plage d’Alger, ne possède ni nom ni prénom (hormis l’appellation l’Arabe mentionnée vingt-cinq fois), Kamel Daoud lui confère une existence et fait de ce mort "dans l’insignifiance, tel un vulgaire figurant", un personnage littéraire à part entière.
   
   Le narrateur qui raconte l’histoire de l’Arabe, prénommé Moussa, c’est son frère puîné Haroun El-Assasse, demeuré seul avec sa mère M’ma, après le meurtre impuni de l’aîné. Tous deux vivent dans le souvenir de la victime du roumi, victime adulée et désormais héroïsée par la légende maternelle.
   
   Comparable en un certain sens au Jean-Baptiste Clamence, le juge-pénitent de "La Chute" de Camus, Moussa devenu vieux est mis en face d’un interlocuteur muet, un enseignant et universitaire, à qui il s’adresse sans jamais en obtenir de réponse. Et d’ailleurs, peut-être que tout ce qu’il raconte n’est qu’un rêve : "Ça s’appelle comment, une histoire qui regroupe autour d’une table un serveur kabyle à carrure de géant, un sourd-muet apparemment tuberculeux, un jeune universitaire à l’œil sceptique et un vieux buveur de vin qui n’a aucune preuve de ce qu’il avance ?"
   Dans cette quête, cette "contre-enquête" (mais y-a-t-il jamais eu véritable enquête ?), on retrouvera ici bien des éléments emblématiques du roman de Camus, à commencer par le travestissement de l’incipit : "Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas …", qui devient : "Aujourd’hui, M’ma est encore vivante." Marengo, où est enterrée la mère de Meursault, c’est Hajout, la ville où s’en vont M’ma et Haroun, lorsqu’ils quittent Alger après la mort de Moussa. Meriem, celle qui donne à lire à Haroun "L’Etranger", désormais écrit par le meurtrier Meursault, rappelle la Marie aimée du même. Mais la demande en mariage est ici inversée. Et le fameux dimanche au balcon où Meursault fait l’expérience du vide devient ici le vendredi au balcon, le jour de la prière, "la journée la plus proche de la mort dans mon calendrier", précise Haroun. Et l’on n’en finirait pas de découvrir ces reflets, ces rapprochements, qui se déploient à chaque page.
   
   Mais ces jeux de miroirs seraient sans doute assez vains, s’ils n’étaient mis au service d’une histoire remarquablement structurée, dont la complexité se dévoile vers la fin. Poussé par sa mère inconsolable, animée d’un désir de vengeance, Haroun enquête afin de connaître les circonstances exactes de ce drame dont la mère et le frère ne savent rien, si ce n’est qu’il a été perpétré "à cause du soleil". Et comme le corps de Moussa n’a jamais été retrouvé et qu’on ne les a jamais interrogés ni l’un ni l’autre, c’est bien comme si l’Arabe n’avait jamais existé : "Bon Dieu, comment peut-on tuer quelqu’un et lui ravir jusqu’à sa mort ?"
   
   Etrangement, cette enquête mènera Haroun là où il n’aurait jamais pensé aller. Répondant à la "monstrueuse exigence" de vengeance de sa mère, il sera conduit à tuer Joseph Larquais, un roumi, choisi au hasard, et puni "parce qu’il adorait se baigner à 14 h" : "La mort, aux premiers jours de l’Indépendance, était aussi gratuite, absurde et inattendue qu’elle l’avait été sur une plage ensoleillée de 1942."
   
   En lisant le livre écrit par Meursault, Haroun y avait découvert son propre visage : "J’y cherchais des traces de mon frère, j’y retrouvais mon reflet, me découvrant presque sosie du meurtrier." En tuant Larquais, il deviendra ainsi, d’une certaine manière (et c’est là, me semble-t-il, la force du livre), le frère de Meursault dans le meurtre. Et, à l’instar du meurtrier de son frère, il sera jugé par les nouveaux maîtres de l’Algérie, pour les mauvais motifs : "Je le savais bien, que je n’étais pas là pour avoir tué Joseph Larquais […] j’étais là pour l’avoir tué tout seul, et pas pour les bonnes raisons." Tout comme pour Meursault condamné pour n’avoir pas enterré sa mère, pour Haroun aussi l’Absurde est à l’œuvre. Ne dit-il pas à son interlocuteur muet, l’universitaire : "Quelle histoire de fou, que de morts gratuites, comment prendre la vie au sérieux ensuite. Tout semble gratuit dans ma vie, même toi avec tes cahiers, tes notes et tes bouquins."
   
   Ce que j’ai beaucoup aimé dans ce livre, c’est qu’il est aussi une déclaration d’amour à la langue et à la littérature françaises. Haroun (et bien sûr Kamel Daoud cela va sans dire) est en effet fasciné par le livre (écrit ici par Meursault) que lui a donné à lire Meriem : "[…] le fameux livre […] un auteur célèbre avait raconté la mort d’un Arabe et en avait fait un livre bouleversant. […] "comme un soleil dans une boîte", je me souviens de sa formule […]" Il précise même : "Moi je connais ce livre par cœur, je peux te le réciter en entier comme le Coran."
   
   M’ma, "la vieille femme sans mots" (on se rappelle que la mère de Camus était analphabète), lui avait raconté "comme un prophète" l’histoire imaginaire de Moussa ; le français, appris à quinze ans, donnera progressivement à Haroun la possibilité de nommer autrement les choses et d’ordonner le monde avec ses propres mots. Il dit encore : "La langue française me fascinait comme une énigme au-delà de laquelle résidait la solution aux dissonances de mon monde. Je voulais le traduire à M’ma, mon monde, et le rendre moins injuste en quelque sorte."
   C’est ainsi qu’après la lecture du livre, il prend la décision de réécrire cette histoire, "dans la même langue mais de droite à gauche", de la raconter "à la place de [son] frère qui était l’ami du soleil". Il en fera "une sorte de livre étrange". Le lecteur se demande d’ailleurs s’il l’a vraiment écrit quand on lit : "[…] j’aurais peut-être dû [l’] écrire, si j’avais eu le don de ton héros : une contre-enquête." On perçoit bien ici la mise en abyme vertigineuse que l’auteur crée entre lui-même, Camus, Meursault et le personnage d’Haroun. Celui-ci évoque en effet plusieurs fois ce Zoudj, son "fantôme", son "double". Ne dit-il pas : "[…] il devient lui-même diaphane, s’efface presque. Tel un reflet… Ha, ha, je suis son Arabe, ou alors il est le mien."
   
   Si le frère puîné est avide de justice, il n’en admire pas moins le style dans lequel Meursault a écrit : "Je l’ai lu vingt ans après sa sortie (juillet 1942) et il me bouleverse par son mensonge sublime et sa concordance magique avec ma vie." A travers Haroun, c’est un vibrant hommage que Kamel Daoud rend à Camus, dont il analyse le "génie" en ces termes : selon lui il s’agit de "déchirer la langue commune de tous les jours pour émerger dans l’envers du royaume, là où une langue plus bouleversante attend de raconter le monde autrement […] C’est le génie de ton héros : décrire le monde comme s’il mourait à tout instant, comme s’il devait choisir les mots avec l’économie de sa respiration – c’est un ascète." On ne saurait mieux décrire cette écriture toute en tension et en brièveté.
   
   Admirateur de la langue de Camus, Kamel Daoud en est aussi le frère en philosophie. Faisant sienne la pensée de l’auteur de "L’Etranger", il considère, par la voix d’Haroun, que seule la mort est la question essentielle : "La mort – quand je l’ai reçue, quand je l’ai donnée – est pour moi le seul mystère. Tout le reste n’est que rituels, habitudes et complicités douteuses." Se fondant sur la philosophie de l’Absurde, le livre de Kamel Daoud est certes une critique acerbe contre la colonisation française mais encore et surtout un violent brûlot contre l’état de son pays. Concernant la présence française, on n’est pas étonné de lire sous la plume de Kamel Daoud : "Nous, nous étions les fantômes de ce pays quand les colons en abusaient et y promenaient cloches, cyprès et cigognes." Et encore ailleurs : "Eux étaient "les étrangers", les roumis que Dieu avait fait venir pour nous mettre à l’épreuve mais dont les heures étaient de toute façon comptées : ils partiraient un jour ou l’autre, c’était certain."
   
   Mais, ces critiques ne sont rien, me semble-t-il, en comparaison de celles que l’auteur émet à l’encontre de ses propres compatriotes, dont il fait même des doubles de Meusault : "Des milliers de Meursault couraient dans tous les sens […] Cela ne signifiait rien pour moi. C’est par la suite, des semaines et des mois plus tard, que j’ai découvert peu à peu l’immensité de la ruine et de l’allégresse".
   
   Athée comme Camus, et rebelle à toute soumission, Kamel Daoud lance encore une violente critique contre l’islam. Evoquant la récitation du Coran, il écrit : "J’ai le sentiment qu’il ne s’agit pas d’un livre mais d’une dispute entre un ciel et sa créature. La religion pour moi est un transport collectif que je ne prends pas." Résumant d’une manière lapidaire le jour de la prière du vendredi comme un "cosmos devenu des couilles à laver et des versets à réciter", il voudrait convaincre son voisin "pleurnichard" "d’ouvrir les yeux sur sa propre vie et sa dignité". Il s’indigne de surcroît sur "la gamine avec son voile sur la tête alors qu’elle ne sait même pas encore ce qu’est un corps, ce qu’est le désir." Et Haroun d’apostropher son interlocuteur : "Que veux-tu faire avec des gens pareils ? Hein ?"
   
   Tout comme Meursault, faisant l’expérience de la routine et de l’automatisme de la vie, aspirait à davantage d’être, Haroun remet en cause ses compatriotes qui "vont tous vers la mort à la queue leu leu". Il affirme haut et fort : "[La mort] m’a seulement donné le désir d’avoir des sens plus puissants encore plus voraces et a augmenté la profondeur de ma propre énigme." Il rejoint ainsi le Meursault de la seconde partie de "L’Etranger" et le Camus de "Noces", auquel m’a fait penser le beau passage dans le cimetière d’El-Kettar, alias "Le Parfumeur", expérience capitale pour Haroun : "C’est là que j’ai pris conscience que j’avais droit au feu de ma présence au monde - oui, que j’y avais droit - malgré l’absurdité de ma condition qui consistait à pousser un cadavre vers le sommet avant qu’il ne dégringole à nouveau et cela sans fin […] J’y avais, obscurément, découvert une forme de sensualité."
   
   Il y a longtemps que je n’avais lu un roman aussi puissant dans sa complexité et ses références. J’admire la manière dont Kamel Daoud a tiré parti de toutes les potentialités politiques, philosophiques et romanesques d’un roman célébrissime. Bien loin de n’être qu’un exercice de style, "Meursault, contre-enquête" témoigne avec sensibilité et brio de la puissance magique de la littérature qui donne une postérité à un héros de papier, en faisant de Haroun un "étranger", jumeau du Meursault de Camus.

critique par Catheau




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