Lecture / Ecriture
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Oona et Salinger de Frédéric Beigbeder

Frédéric Beigbeder
  Nouvelles sous ecstasy
  14,99 € (ex 99 Francs)
  Au secours pardon
  Un roman français
  Premier bilan avant l'apocalypse
  Oona et Salinger
  L'amour dure trois ans

Frédéric Beigbeder est un auteur, critique et réalisateur français, né en 1965.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Oona et Salinger - Frédéric Beigbeder

Génération perdue
Note :

   Rentrée littéraire 2014
   
   
    Pour une fois que je trouve très bien faite la présentation de l'éditeur, je n'hésite pas à la reprendre ici même.
   
    "Il arrive toujours un moment où les hommes semblent attendre la catastrophe qui réglera leurs problèmes. Ces périodes sont généralement nommées: avant-guerres. Elles sont assez mal choisies pour tomber amoureux.
   En 1940, à New York, un écrivain débutant nommé Jerry Salinger, 21 ans, rencontre Oona O’Neill, 15 ans, la fille du plus grand dramaturge américain. Leur idylle ne commencera vraiment que l’été suivant... quelques mois avant Pearl Harbor. Début 1942, Salinger est appelé pour combattre en Europe et Oona part tenter sa chance à Hollywood.
   Ils ne se marièrent jamais et n’eurent aucun enfant."
   

   
   J’ai de la chance avec la nouvelle rentrée: trois livres lus et trois romans appréciés: "Pétronille", "Trente-six chandelles", mais celui-ci est mon préféré. C’est de loin le plus riche et le plus intéressant, surtout dans la deuxième partie qui évoque la guerre vécue par le jeune Salinger pendant et après son débarquement en Normandie jusqu’à l’année 1945, lorsqu’avec les autres soldats américains, il découvre et libère les camps de concentration. Je peux dire que j’ai lu beaucoup de livres et de témoignages sur cette période mais jamais encore je n’avais appris autant de faits étonnants et bouleversants alors que je croyais la paix définitivement installée.
   
   Dès la première page, Beigbeder qualifie son livre de non fiction, soit
   "une forme narrative qui utilise toutes les techniques de l'art de la fiction tout en restant on ne peut plus proche des faits." " Tout y est rigoureusement exact: les personnages sont réels, les lieux existent (ou ont existé), les faits sont authentiques et les dates toutes vérifiables, dans les biographies ou les manuels d'histoire. Le reste est imaginaire.""Mais je tiens à proclamer solennellement ceci: si cette histoire n'était pas vraie,je serais extrêmement déçu."

   
   Au début il s’agit essentiellement de la rencontre de Oona O’ Neill, fille d’Eugène O’Neill, l’auteur dramatique qui n’a jamais voulu revoir sa fille quand celle-ci a épousé Charlie Chaplin, quitte à le regretter par la suite (Lettre à l’appui). C’est très agréable à lire mais c’est léger et je me sentais un peu comme quand je lis des articles people, sauf qu'ici il s'agit de New York, en 1940, au milieu de la fumée des cigarettes, au Stork Club, où joue l'orchestre de Cab Calloway, applaudi par le Trio des héritières: Gloria Vanderbilt, Oona O'Neill et Carol Marcus, "les premières "it-girls" de l'histoire du monde occidental, cachées derrière un rideau de fumée."
   
   C'est là que Jerome David Salinger, 21 ans, qui habite tout près, sur Park Avenue, rencontre la jeune et jolie Oona, de la meilleure société, qui s’encanaille gentiment avec les plus ou moins jeunes ou vieux, riches et célèbres jeunes gens qui tournent autour de son petit groupe parmi lesquels Truman Capote, un auteur que j’aime beaucoup. C’est aussitôt l’idylle, passionnée et définitive pour lui mais vite refroidie pour elle.
   
   Puis c'est la rencontre avec Charlie Chaplin. Plusieurs chapitres lui sont consacrés et là encore c'est passionnant. "Il en a fallu des coïncidences et des hasards; ils avaient une chance sur un milliard d'arriver, ensemble, à fabriquer Geraldine Chaplin, née à Santa Monica le 31 juillet 1944, pour qu'elle puisse jouer dans Le Docteur Jivago, et que sa fille, Oona Castilla Chaplin, puisse se faire poignarder enceinte dans Game of Thrones."
   
   Mais comme dit précédemment, c’est la suite qui m'a tenue en haleine, quand Salinger avec "la 4e division entre dans la forêt de Hürtgen, le 6 novembre 1944, exactement cinq mois après son débarquement sur Utah Beach" jusq'en février 1945 A côté de cet affrontement, la bataille de Normandie avait été une promenade champêtre. Ses réactions durant cette percée vers l’Allemagne ainsi que les lettres vengeresses qu’il écrit alors à Oona sont très violentes et on comprend mieux pourquoi ensuite il s’est enfermé dans le silence. On est vraiment à ses côtés dans ces moments de guerre, au plus près des réalités et des sensations corporelles et animales des très jeunes soldats à peine débarqués sur ces terres européennes inconnues.
   
    Belles aussi les pages sur sa rencontre avec Hemingway.
   
   "Je l'ai trouvé plus doux que sa prose; il est moins dur à l'oral qu'à l'écrit. (lettre du 4 septembre 1944) Contrairement à Fitzgerald, Hemingway n'avait pas l'alcool agressif et s'intéressait sincèrement à ce jeune auteur en devenir."

   
   Puis retour sur Oona lors de la disparition de Chaplin, son goût pour l’alcool, sa déclaration sur les raisons de haïr son père...
   
   Enfin retour définitif au travail du romancier qui se voit refuser l'accès aux lettres de Salinger à Oona et voici que surgit Lara, l'actuelle femme de Beigbeder, récemment épousée. Surprenant mais l'auteur a tous les droits après tout. On est chez lui! Il aperçoit sur sa combinaison de plongée le logo O'Neill, une célèbre marque californienne de vêtements de surf et il y voit un dernier clin d'œil de Oona.
   
    Dernière phrase que je trouve belle:
   "Nos vies n'ont pas d'importance, elles coulent au fond du temps, pourtant nous avons existé et rien ne l'empêchera: bien que liquides, nos joies ne s'évaporent jamais."

   ↓

critique par Mango




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Oona et Chaplin !
Note :

   "Oona, écoute moi. J'ignore combien d'années il me reste à vivre, mais je suis si heureux de les passer avec toi".
   
   On ne présente plus J.D. Salinger, passé à la postérité pour son roman "L'attrape cœur" publié aux États-Unis en 1951. Succès public et critique immédiat, il s'en vend encore chaque année près d'un million d'exemplaires. Mais ce qui fit aussi le succès de Salinger, c'est le fait qu'il ait refusé tout contact avec le monde extérieur et les médias jusqu'à la fin de sa vie. Et qu'il ne publia plus aucun autre roman suite à ce fabuleux succès.
   
   Par contre je ne connaissais pas du tout Oona O'Neil, fille du célèbre dramaturge américain Eugène O'Neil, prix Nobel de littérature, et qui ne dut d'ailleurs pendant son enfance sa célébrité qu'à celle de son père, avec qui elle eut pourtant très peu de rapports, et de mauvaises relations. "C'est difficile de porter son nom, dit Oona. Je me considère davantage comme une orpheline que comme "la fille de". C'est bizarre d'être orpheline d'une personne vivante et célèbre". En 1940, Oona fait partie des premières "it girl" ancêtres des jet setteuses ou autres enfants de stars actuels. Avec ses deux amies Carol Marcus et Gloria Vanderbilt, elles sont surnommées le trio des trois héritières, passant leur temps dans les lieux branchés et autres boites de nuit et faisant la Une des magazines.
   
   Frédéric Beigbeder revient sur l'idylle qui eut lieu entre ces deux êtres, lorsqu'Oona était une adolescente de 15 ans et Salinger un tout jeune homme de 21 ans. Mais cela, c'était avant qu'Oona ne lui préfère Charlie Chaplin de 34 ans son aîné, dont elle tombe immédiatement et éperdument amoureuse le jour où on le lui présente. Alors qu'elle était partie tenter une carrière d'actrice à Hollywood, ce qu'elle ne deviendra jamais, et que Salinger était parti combattre en Europe.
   
   Beigbeder choisit de nous raconter cette romance entre la future madame Chaplin et cet auteur culte pour avoir écrit quelques nouvelles déjà à l'époque, qui préfigure du grand romancier qu'il sera, malgré ses rarissimes publications.
   De ce banal flirt entre deux people, Beigbeder réussit à faire un roman passionnant à plus d'un titre et pour ma part ce n'est pas tant la petite histoire de cœur entre ces deux êtres en devenir qui m'a tenue en haleine, que la superbe et improbable histoire d'amour entre Charlot et Oona, à laquelle il consacre de nombreuses pages également. Un amour tellement fort qu'Oona ne se remettra jamais de la mort de son mari et sombrera dans l'alcoolisme ensuite, comme le décrit Beigbeder dans ce "non fiction novel". Mais c'est aussi un roman sur les années 1940 avec des pages formidables et effroyables sur la guerre de 1939-1945, et la description du quotidien de Salinger, avec des pages bouleversantes sur le débarquement et la libération des camps de concentration. Expérience pour le moins traumatisante dont Salinger, qui n'a pas réussi à dormir sans barbiturique durant les six mois qui ont suivi la guerre, ne se remettra pas. Beigbeider y consacre une grande partie intitulée "Le syndrome post traumatique des combattants".
   
   Ce roman bien documenté nous offre aussi des pages de pure fiction, quand Beigbeder imagine les lettres que Salinger envoie du front à Oona, interloqué qu'il est d'apprendre qu'elle va unir sa vie à un "vieillard". Assistant impuissant et malheureux à cet amour. Lettres que les héritiers ont toujours refusé de rendre publiques.
   
   Ce roman pour lequel j'avais un a priori défavorable, pensant que c'était une vulgaire fiction racontant un épisode people méconnu, m'a littéralement enthousiasmée. Il est écrit de façon fluide, ce qui permet une lecture des plus agréables. Il fait revivre une époque : celle des années 1940 aux États Unis. Il offre aussi de très belles réflexions sur l'amour, comme sait si bien en faire Beigbeder. J'ai aussi adoré le passage où il donne vie à Oona O'Neil en nous expliquant comment faire pour voir son premier et dernier essai alors qu'elle était âgée de 17 ans . "Mettez vous sur You tube et tapez Oona". Beigbeder amorce aussi une réflexion sur les histoires d'amour avec une grande différence d'âge, nous donnant son explication, à savoir que les jeunes garçons n'admirent pas assez les jeunes filles. Les hommes de vingt ans ont trop de choses à réaliser pour s'occuper d'une femme, nous dit-il. Or Oona avait besoin qu'on s'occupe d'elle et Charlie Chaplin remplira de ce fait un rôle d'amant mais aussi de père. Comme elle le dit très bien ce n'est pas sa notoriété ni sa richesse qui l'attirèrent vu qu'elle était de ce point de vue aussi bien nanti que lui. Mais sans aucun doute cette différence d'âge qui permit à Charlot de rester jeune et à elle de grandir. Pas moins de huit enfant naquirent de cette union et Oona ne refit jamais sa vie ensuite. C'est pourquoi cette seconde histoire d'amour est pour moi davantage le centre du roman, d'autant que leur liaison fut un scandale national. Alors que celle de Salinger et Oona, dont on parla beaucoup moins, resta à l'état de flirt et dura assez peu finalement. Mais elle permet aussi de comprendre un peu mieux qui est Salinger et le livre à peine refermé, je me suis précipitée à la bibliothèque pour emprunter "L'attrape cœur" que je vais relire sous un autre œil, maintenant que je connais davantage d'éléments sur le contexte dans lequel il a été écrit (l'après guerre, un chagrin d'amour...). Car comme le dit malgré tout Salinger à Oona: "Heureux de te savoir à l'abri de tout ce foutoir". Et je suis revenue aussi avec un recueil de nouvelles de Salinger, qu'il me tarde de lire, toute heureuse de découvrir qu'elles avaient été publiées autrement que dans des magazines.

critique par Éléonore W.




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