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Le violoniste de Mechtild Borrmann

Mechtild Borrmann
  Le violoniste

Le violoniste - Mechtild Borrmann

Héritage
Note :

   Rentrée littéraire 2014
   
    Le Grand Prix des Lectrices de ELLE 2015 catégorie Policiers
   
   Ilja Grenko est un violoniste virtuose dans la Russie de 1948, marié à la belle Galina, actrice, ils ont deux enfants Pavel et Ossip. Un soir, à l'issue d'un concert, ovationné, Stradivarius en mains, il est arrêté et emmené à la Loubianka, siège du KGB. On lui reproche d'avoir voulu quitter le territoire avec femme et enfants. Ilja qui ne vit que pour la musique n'a jamais eu cette idée, mais le KGB ne l'entend pas ainsi. Il est condamné à vingt ans de goulag et sa famille est envoyée loin de Moscou dans une zone désertique, tous biens leur sont retirés, Stardivarius compris.
   
   2008, Sacha Grenko, petit-fils d'Ilja et Galina, citoyen allemand est contacté par sa sœur qu'il n'a pas vue depuis dix-huit ans, elle est sur la piste du Stradivarius de leur grand-père et a besoin d'aide. Sacha se lance à la poursuite du violon ne sachant rien de l'histoire de sa famille, il ira de surprise en surprise.
   
   Excellent roman qui nous met dans le bain dès les premières pages et qui ne nous lâche plus, jusqu'à la toute fin, à peine 250 pages plus loin. La machination est terrible : lorsqu'Ilja est arrêté, le KGB fait croire à sa femme qu'il s'est enfui à l'étranger et qu'elle-même doit partir :
   "Elle ouvrit. Un type entra, la bousculant au passage, suivi de deux autres. La porte se referma. Elle reconnut les deux qui l'avaient conduite chez Kourach.
   - Fais tes bagages! ordonna le plus petit. Juste ce que tu peux porter.
   Elle ne bougea pas. C'était idiot, mais elle était tétanisée par ce "tu".
   - Mes enfants, il n'y aura personne avec mes enfants.
   - Tu emmènes tes gosses.
   Ils lui agitèrent un papier sous le nez. Les lettres se brouillaient devant ses yeux.
   ... retrait des droits civiques... les biens d'Ilia Vassilievitch Grenko... restitués au peuple... La femme et les enfants à être déportés. Elle lut "Karaganda". Elle n'avait jamais entendu ce nom." (p.69)
   

   Plus on avance dans le livre, plus l'intrigue se densifie, s'ossature ; des détails s'ajoutent à d'autres, forment une histoire, une cabale diabolique et très solide. La construction du roman qui alterne les chapitres aide à maintenir le suspense et faire monter la tension : un chapitre consacré à Ilja au goulag, un autre à Galina et les enfants en déportation et un autre à Sacha et sa quête d'informations sur sa famille et sur le Stradivarius. Très bien fichu, ce roman noir nous plonge dans la Russie de 1948 et ses dénonciations qui valaient à certains de tout perdre jusqu'à la vie, même en n'ayant rien fait, sur un simple soupçon d'un fonctionnaire zélé. On voyage aussi dans la Russie d'aujourd'hui qui n'est pas encore libérée de certaines habitudes, encouragées même par un président qui joue les gros bras. Et je vous passe beaucoup de détails pour vous laisser la joie de découvrir par vous-mêmes.
   
   C'est aussi un roman sur la recherche d'identité, sur les liens familiaux et l'héritage familial, sur la difficulté à avancer sans connaitre ses parents, grands-parents.
   
   Bref, un excellent roman d'une auteure allemande, sorti fin août 2014 qui devrait ravir un bon nombre de lecteurs.
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critique par Yv




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Entre l'Allemagne et la Russie
Note :

   "Jusqu'à la veille, il était convaincu de venir d'une famille de travailleurs originaire d'un petit village kazakh. Des gens simples, installés là-bas depuis des générations. Pour la première fois, il se fit la réflexion que le déroulement chaotique de son existence depuis la mort de ses parents était peut-être lié au fait qu'il ne se sentait à sa place nulle part. Ses racines étaient du vent : elles ne lui avaient jamais donné aucun ancrage."
   

   Ce roman noir s'ouvre sur un concert triomphal d'Ilia Grenko, célèbre violoniste virtuose, en 1947 à Moscou. Il quitte la salle sous les ovations, réjoui à l'avance par une prochaine tournée à Vienne où il projette d'emmener sa femme, Galina et ses deux enfants, Pavel et Ossip.
   
   Mais en U.R.S.S. faire une demande de ce type, surtout lorsque l'on a l'habitude de tournées à l'étranger, rend hautement suspect de tentative de fuite. Ilia est arrêté avant même de sortir du théâtre et emmené à la Loubianka, avec son précieux violon, un Stradivarius, offert à son arrière-arrière-grand-père par le tsar Nicolas II.
   
   A partir de là, un tissu de mensonges va s'enchevêtrer, menant Ilia au goulag et condamnant Galina et les deux enfants à la déportation dans une zone désertique. Le Stradivarius disparaît sans laisser de traces. Le KGB a fait croire à Galina qu'Ilia s'était enfui à l'étranger en l'abandonnant.
   
   Trois fils narratifs se répondent à tour de rôle. Nous suivons le calvaire d'Ilia, pendant sa détention à la Loubianka, puis au camp où il est transféré. Ensuite Galina, subissant la déportation sans comprendre, se croyant trahie, hébétée et protégeant ses enfants comme elle peut. Le troisième narrateur est Sacha, le petit-fils de Galina et Ilia, ignorant tout de cette histoire et de l'existence du violon.
   
   En 2008, il est contacté par sa sœur, Viktoria, qu'il a perdue de vue depuis l'enfance. Elle est en danger et lui demande de l'aide. Il arrive trop tard, à peine arrivé sur place, elle se fait assassiner sous ses yeux. Sacha a suivi un parcours chaotique, directement lié à l'histoire de sa famille, il a connu les centres de redressement, la prison, jusqu'à ce qu'il trouve sa voie dans le domaine informatique. Il a l'habitude de mener des missions sur des personnes disparues et, épaulé par son patron, il va se lancer cette fois-ci dans une enquête sur sa propre famille.
   
   L'intrigue se déroule principalement entre l'Allemagne et la Russie, avec allers-retours entre deux époques. Elle se complexifie au fur et à mesure que Sacha avance à tâtons, le violon, malgré sa grande valeur, n'est peut-être pas le seul mobile de la lutte qui se joue autour de lui.
   
   Le suspense est très bien entretenu, avec l'alternance des chapitres. Nous ressentons la lente dégradation d'Ilia, le désespoir de Galina occupée à sa survie, ils partagent sans le savoir une forme de sidération devant ce qui leur est arrivé, trompés l'un et l'autre par les fonctionnaires zélés de la Loubianka. La dureté de leurs conditions de vie a broyé l'espoir et la confiance. La machination qui s'est mise en place autour d'eux trouve encore des ramifications dans une Russie transformée, mais pas débarrassée de certains réseaux.
   
   Sacha poursuivra avec obstination la recherche des assassins de sa sœur et s'attachera à retrouver le fameux violon, non pour sa valeur, mais par fidélité à ses grands-parents. Je n'en dis pas davantage, j'ai apprécié ce roman bien mené, avec un bon équilibre entre histoire familiale et histoire tout court.
   
   L'auteure, Mechtild Borrmann, vit dans le Rhin inférieur. Son premier roman traduit en français "Rompre le silence" a remporté le prix du meilleur roman policier 2012 en Allemagne.
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critique par Aifelle




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A qui profite le crime ?
Note :

   Titre original : Der Geiger 2012
   
   Après un concert particulièrement applaudi, en 1948, dans la Russie stalinienne, Ilja Grencko est arrêté dans sa loge et conduit au siège du KGB ("la Loubianka").
   
   Un officier nommé Kourov l’accuse d’avoir préparé sa fuite à l’ouest. Ilja comprend vite que ce n’est qu’un prétexte, mais pourquoi l’emprisonne-t-on, il l’ignore. Le voilà parti pour le Goulag travailler dans une mine de charbon. On suppose c’est pour s’emparer de son violon (un Stradivarius très précieux) que le KGB est intervenu, mais qui est derrière tout cela, qui voulait sa chute et son violon?
   
   Galina sa femme est déportée avec ses deux petits garçons au Kazakhstan, la famille est laminée. Ilja ne reverra jamais sa femme et ses enfants, qui auront bien du mal à s’en sortir.
   
   Soixante ans plus tard, en 2008, il ne reste plus qu’un descendant Grencko : Sacha petit fils du violoniste, vit en Allemagne, à Cologne, et travaille pour le compte d’une société spécialisée dans les systèmes informatiques de sécurité pour la protection des particuliers, et d’espionnage de nature économique. L’émigration de sa famille ne leur a pas porté chance.
   
   Ses parents sont morts dans un accident de voiture lorsqu’il était petit, son oncle a succombé à un accident lui aussi, et sa sœur Vika, qui avait réclamé son aide d’urgence, vient d’être assassinée sous ses yeux à Munich dans le café où elle jouait du piano de jazz.
   
   L’enquête de Sacha pour savoir la vérité sur tous les malheurs qui ont décimé sa famille, va le ramener à Moscou ; en passant par diverses villes d’Allemagne. Il comprend vite que les membres de sa famille ayant trouvé la mort, avaient juste avant déposé une demande officielle à Moscou au ministère de la sécurité intérieure pour réclamer que l’on recherche le Stradivarius…
   
   Le cheminement de Sacha est cohérent, bien mené, et il n’y rien d’invraisemblable dans la solution de l’affaire (dans un polar c’’est assez rare pour être souligné…) en alternance nous suivons les destins d’Ilja au Goulag et de Galina et ses enfants en déportation. On plonge une fois de plus dans un récit qui nous mène au cœur du régime totalitaire stalinien et de ses horreurs.

critique par Jehanne




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