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Une enfance dans la gueule du loup de Monique Lévi-Strauss

Monique Lévi-Strauss
  Une enfance dans la gueule du loup

Une enfance dans la gueule du loup - Monique Lévi-Strauss

Histoire authentique
Note :

   Rentrée littéraire 2014
   
   "Le récit de mon enfance et de mon adolescence peut se lire comme un document. Le destin singulier d'une enfant belge, de mère juive, à qui on impose de vivre en Allemagne sous le Troisième Reich.
   Ce texte permet aussi une seconde lecture : une adolescente aux prises avec des parents qu'elle juge irresponsables parce qu'ils ont entraîné leur famille dans la gueule du loup."

   
   Monique Lévi-Strauss a attendu 70 ans pour parler de sa jeunesse particulière, puisqu'elle l'a vécue en Allemagne nazie, alors que sa mère était juive. C'est son père, Belge, qui les avait entraînés dans ce piège, persuadé que sa nationalité les protégeait, la Belgique étant neutre au début du conflit.
   
   L'auteur raconte avec élégance et simplicité cette période de sa vie, regrettant de ne pas avoir pris de notes sur le vif, mais il n'était pas question de laisser de trace écrite, la religion de sa mère étant bien sûr dissimulée. Elle est donc claire sur la part de recomposition de la mémoire, elle est retournée sur certains lieux et a vérifié des dates pour s'assurer de la véracité de ses souvenirs.
   
   J'ai lu son récit quasiment d'une seule traite, passionnée par une expérience que je ne pensais pas possible. Une famille étrangère vivant parmi les civils en pleine guerre en Allemagne. L'auteur commence par la généalogie de la famille, du côté du côté maternel des Juifs vivant à Vienne en Autriche ou en Amérique, cultivés, aisés, voyageant, parlant plusieurs langues. Du côté paternel, beaucoup plus de rudesse, le père a eu une enfance difficile, il a dû lutter pour sa survie, réussissant à force de volonté, ce qui ne manque pas de créer des frictions dans le couple.
   
   A l'âge de 12 ans, Monique fait un premier séjour en Allemagne seule, hébergée dans une famille amie, son père souhaitant qu'elle apprenne une troisième langue. Elle devra rentrer en catastrophe au moment de la crise germano-tchèque. Cette première alerte n'empêche pas le père de repartir quelques mois plus tard avec cette fois-ci avec sa femme, sa fille et son fils, au mépris de la plus élémentaire prudence.
   
   Je ne peux pas résumer facilement tout ce qui va se passer par la suite. Monique et son jeune frère devront faire face à de multiples problèmes, tout en assurant vaille que vaille leur scolarité, au gré des évènements, et en dissimulant leurs véritables sentiments. Les ennuis sérieux vont commencer avec l'arrestation du père, dès l'entrée en guerre de la Belgique, ils ne s'arrêteront plus, la famille devra déménager à plusieurs reprises, ensemble ou séparément. La jeune fille ne manque ni de sang-froid, ni de courage, sa mère non plus et il leur en faudra beaucoup.
   
   Après les moments de triomphe du IIIe Reich, elles vont vivre le basculement de la guerre au moment de Stalingrad, puis les bombardements quotidiens, la faim, le froid, la peur. Monique va commencer des études de médecine, ce qui la confrontera à des situations encore plus dures.
   
   "On m'appela bientôt en salle d'opération, les premiers blessés ne parlant que le français. Pour les amputer d'une jambe ou d'un bras, on demandait leur coopération, car les produits anesthésiques manquaient. Pendant qu'on sciait les os, qu'on cousait les chairs, qu'on versait de l'alcool pour désinfecter, j'ai tenu la main d'hommes courageux qui se retenaient de hurler, qui arrivaient à sourire en entendant parler français. Les chirurgiens baltes étaient admirables. A trois heures de l'après-midi, l'ordre arriva d'en haut de cesser les soins aux prisonniers, de les allonger sur les pelouses et de s'occuper uniquement de quelques blessés SS, gardiens du camp qui encadraient les prisonniers au moment du bombardement".
   

   L'histoire de la famille est étroitement mêlée à la grande histoire, ce qui rend la lecture aisée, ce n'est pas qu'un récit de guerre, simultanément on approche de plus près leur manière de vivre, par exemple la mère est férue de psychanalyse comme toutes les femmes de sa famille "Pour supporter la vie conjugale qui se détériorait au fil des ans, ma mère commença vers 1936, une psychanalyse avec le docteur René Laforgue. Il fallait se rendre à Paris et en revenir dans la journée. A raison de deux séances par semaine, elle se fit analyser jusqu'au début de 1939. Toutes ses amies étaient en analyse. Quand elles se retrouvaient chez nous, pendant les vacances, je surprenais parfois des bribes de conversation : il ne s'agissait jamais d'autre chose que de séances d'analyse, de rapports avec son analyste. Comme je l'ai déjà dit, ses cousines de Vienne, Margarethe et Marianne, les filles du Docteur Oskar Rie, étaient aussi en analyse. En passant par Londres, elles émigrèrent avec leurs maris à New-York après l'Anschluss."
   

   Le récit se poursuit quelques années après la guerre et il n'est pas moins passionnant. Les liens se renouent très rapidement avec le côté maternel de la famille, Monique se retrouve à Paris et à New-York, avant le retour définitif à Paris, où elle côtoie un milieu culturel et intellectuel riche et ouvert. C'est là quelle fera la connaissance de Lacan, qui lui présentera Claude Levi-Strauss "C'est ici que s'arrêtent mes confidences" nous dit l'auteur.
   
   C'est la meilleure surprise de la rentrée pour moi, si vous vous intéressez à cette période, précipitez-vous. Mon résumé n'évoque pas le centième de ce qui se passe dans ce récit prenant et pudique.
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critique par Aifelle




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Vie quotidienne pendant la guerre
Note :

   Ce livre n'est pas un roman mais un témoignage que Monique Lévi-Strauss entreprend bien des années après les faits pour raconter l'histoire qui a été la sienne et aussi peut-être pour exorciser ses démons et faire la paix avec ses parents - et surtout son père- qu'elle juge sévèrement.
   "Le récit de mon enfance de mon adolescence peut se lire comme un document. Le destin singulier d'une enfant belge de mère juive, à qui on impose de vivre en Allemagne sous le Troisième Reich".
   
   Son père, en effet, l'envoie une première fois en Allemagne en 1938 pour apprendre une langue étrangère malgré l'opposition de sa famille maternelle qui, entourée de réfugiés persécutés par les nazis, connaît bien la situation et les dangers qu'encourt un enfant belge de mère juive à cette époque... Le père récidive quand pour honorer son contrat de travail en Allemagne il installe toute sa famille là-bas dès la fin de 1939. Monique, son frère et sa mère seront alors coincés là-bas pendant toute la durée de la guerre, le père étant emprisonné lorsque l'Allemagne envahit la Belgique. On ne sait pas trop comment la mère fait pour s'en sortir mais elle vit dans l'angoisse demandant même à sa fille, catholique, de la baptiser.
   
   Ce que j'en pense :
   
   J'ai été intéressée par ce document d'une expérience absolument incroyable et la description de la vie quotidienne pendant la guerre vue par cette lycéenne lucide et consciente du danger. Je me suis intéressée aussi à sa vie après la guerre, ses études de médecine, à New York et surtout à Paris, aux rencontres qu'elle fait avec des intellectuels de l'époque…

critique par Claudialucia




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