Lecture / Ecriture
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La lumière des étoiles mortes de John Banville

John Banville
  La mer
  Le livre des aveux
  Athéna
  Le monde d'or
  La lettre de Newton
  La lumière des étoiles mortes
  Infinis
  Impostures

John Banville est un journaliste et écrivain irlandais né en 1945 et qui vit actuellement à Dublin.
Il est lauréat d'un prix Booker pour "The Sea". "Le livre des aveux " a été finaliste de ce même prix en 1989 mais c’est alors Kazuo Ishiguro qui l’a obtenu.
Il a publié "Les disparus de Dublin" sous le pseudonyme de Benjamin Black.

La lumière des étoiles mortes - John Banville

Souvenirs !
Note :

   Rentrée littéraire 2014
   
   Que dire de John Banville? qu'il est certainement un des plus grands auteurs irlandais vivants! Une œuvre riche mais pas d'un accès facile. Il s'est récemment mis à l'écriture de romans policiers sous le pseudonyme de Benjamin Black, avec semble t-il, un succès certain.
   
   La mémoire devient ici une entité malléable! Ces événements se sont-ils réellement passés de cette manière? Les souvenirs du narrateur semblent lointains et parfois enjolivés!
   
   A-t-il vraiment fait la connaissance de Madame Gray de cette façon surprenante, cette femme sur son vélo dont le vent (fripon) soulève l'ample jupe jusqu'à la ceinture offrant une vision furtive, inédite et agréable!
   
   Il a quinze ans, elle en a trente-cinq et elle est la mère de son meilleur ami. Elle devient sa maîtresse, un amour bref dans une petite ville irlandaise.
   
   Revivre cette passion très longtemps après est sujet à caution, vérité? fantasmes? faits enjolivés?Pendant qu'il tente de rassembler ses souvenirs, lui l'acteur de théâtre, Alexander Cleave est contacté pour tenir le rôle d'Alexander Vander dans un film à venir.
   
   Il ne connaît absolument pas le monde du cinéma et doit composer avec la vedette féminine du film, Dawn Devonport. Une tentative de suicide de cette dernière va les rapprocher, ils partent en voyage ensemble sur les traces Axel Vander et de Cass, la fille d'Alexander.
   
   Ce livre fait partie d'une sorte de puzzle qu'est l’œuvre de John Banville où les personnages ont parfois de façon ténue des liens les uns aux autres.
   
   Je me pose la question, est-il nécessaire d'avoir lu les autres ouvrage de l'auteur pour mieux appréhender ce livre? Je le pense, mais je les ai lus il y a très longtemps et je n'ai plus que de vagues souvenirs! Vrais ou enjolivés?
   
   Alexander Cleave est un acteur de théâtre vieillissant (que l'on retrouve dans plusieurs titres de John Banville). A l'apogée de sa carrière, un trou de mémoire en pleine représentation l'a contraint à se retirer du monde du spectacle, il vit dorénavant avec son épouse, ses souvenirs et le fantôme de sa fille morte.
   
   Axel Vander, personnage fort ambigu (personnage central du roman "Impostures") : il a croisé entre autre Cass Cleaver, la fille défunte d'Alexander. A-t-il eu un rôle dans son décès?
   
   Dawn Davenport, actrice à succès, est au fait de sa gloire... éphémère peut-être!
   
   Ayant lu plusieurs romans de John Banville, ma première impression est que celui-ci m'a semblé plus facile d'approche que beaucoup de ses œuvres précédentes. Malgré tout quelques mots peu usités se trouvent ça et là, mais cela reste dans la limite du raisonnable.
   
   La question posée par ce roman est la suivante : notre mémoire est-elle fidèle? Involontairement ou volontairement, ne la travestissons-nous pas à notre profit? Ne faisons-nous pas l'impasse sur certaines choses désagréables de notre vie!
   
   Personnellement quand je pense à mon service militaire ne me reviennent que les événements les plus joyeux et dans la mesure du possible, j'évite le reste.
   
   La rupture de la liaison entre le narrateur et Madame Gray se révèle, en fin d'ouvrage tout à fait différente de ce que le jeune homme se souvenait!
   
   La mémoire et la vie sont ainsi faites!
   
   
   Extraits :
   
   - Curieux, ces trous sur lesquels on tombe quand on appuie trop sur le tissu bouffé aux mites du passé. Enfin, quoi qu'il en soit, c'était là.
   
   - Là, je ne vois plus les gants en résille ni le chapeau ridicule. J'ai dû les inventer, dans une impulsion frivole ; Dame Mémoire a ces moments ludiques.
   
   - Appréciais-je alors ces choses comme je les apprécie aujourd'hui où mes délices sont-elles rétrospectives? Se peut-il qu'un garçon de quinze ans ait l’œil avide et sélectif de mon vieux roué actuel?
   
   - Cela faisait des semaines maintenant qu'on interprétait leurs amours violents : comment ne pas être plus ou moins dans leurs peaux?
   
   - Oui, le suicide, même quand il ne s'agit que d'une tentative, suscite un véritable malaise.
   
   - Puis les doigts de Dawn Davenport ont cherché à m'agripper le poignet et tout à coup elle s'est matérialisée dans sa chemise de nuit. Tremblante et haletante elle sentait la nuit et la terreur.
   
   - Elle était partout, séduisante brillance papillonnant parmi d'innombrables ombres anonymes.
   
   - Je n'ai pas rêvé d'elle, après son départ, ou, si ça m'est arrivé, j'ai oublié mes rêves.
   
   - Ces liens qui se déploient à travers le monde, pareils à des fils d'araignée, leurs contacts poisseux me déclenchent des frissons!

   
   
   Titre original : Ancien Light (2012).
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critique par Eireann Yvon




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Ces lumières qui jamais ne s'éteindront
Note :

    Lors d'une interview, l'auteur irlandais John Banville déclarait "être déçu par ses livres remplis de beaucoup trop d'imperfections et maladresses".
    Il n'en est rien. Soyez rassurés. Une fois de plus, l'auteur à la prose brillante et envoûtante attire et captive avec un récit riche et flamboyant.
   
    La construction littéraire entremêle le présent et le passé de façon à interroger le lecteur, à le faire participer.
   
    La lecture peut être ressentie difficile. Pourtant on se sent concerné par le surgissement des souvenirs. Embellis, arrangés, imaginés, ils reviennent hanter le présent.
   
    C'est l'histoire d'Alexander Cleave, pour les amateurs, il apparaît déjà dans l’œuvre de Banville. Acteur de théâtre vieillissant, il se voit proposer un rôle pour le cinéma, cette fois Il doit jouer le rôle d'un illustre imposteur, Alex Vander.
    Dans son couple avec Lydia, la distance et l'incompréhension se sont installées depuis le suicide de leur fille, Cass, dix ans plus tôt.
    Chacun de son côté tente de survivre.
   
    Le titre superbe et métaphorique, parle de ces étoiles qui malgré la lumière qu'elles envoient évoquent un passé qui n'est plus.
    D'une manière violente les souvenirs reviennent et se heurtent.
    Alexandre se souvient d'une femme en particulier, celle qui a sans doute représenté la seule passion de sa vie, Mme Gray. Il avait 15 ans et elle était la mère de son meilleur copain. Une rencontre qui tel un raz de marée a balayé sa vie de lycéen et lui a fait découvrir non seulement l'amour absolu mais aussi la femme et son corps.
    Une brève passion, le temps d'un bel et unique été suivi de l'abandon et du scandale et Alexandre replonge dans toutes ces émotions.
   
    Les souvenirs de sa fille et de sa maladie, de ses rémissions et de ses crises jusqu'à la fin brutale et infinie, le visitent à nouveau dans les traits de sa jeune partenaire du film. Mais qu'en est-il vraiment des souvenirs et de leur véracité?
    Chacun compose avec son passé, enjolive, améliore. Cachant ce qui blesse, il en ressort toujours le meilleur de nous mêmes et des autres. Mais sans doute est ce la seule façon de pouvoir continuer?
   
    Ce livre est une étonnante réflexion sur le passé et son rôle dans notre vie, mais aussi sur l'amour et les mensonges. Un hommage à ces êtres que l'on a tant aimés et qui ne sont plus mais qui pour toujours restent ancrés dans notre mémoire.
    Un livre d'une grande poésie sur l'intime, l'indicible, sur ces lumières qui jamais ne s'éteindront.
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critique par Marie de La page déchirée




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Un immense écrivain
Note :

    John Banville est un auteur anglais discret injustement méconnu de ce côté-ci du Chanel. Ce superbe roman, récompensé par un (obscur) Prix Prince des Asturies s’impose comme il impose de découvrir au plus vite le reste de l’œuvre d’un immense écrivain continuellement insatisfait de sa production.
   
   "La lumière des étoiles mortes" c’est celle qui continue de luire, déformée par le temps et la distance, donc dangereusement trompeuse sur sa réalité et sa force dans la tête d’un homme, Alex, dans sa soixantaine, acteur de théâtre de profession. Une lumière projetée par deux femmes qui auront profondément marqué sa vie.
   
   L’une est Cass, sa fille, décédée depuis dix ans après s’être jetée, enceinte, du haut des falaises d’une petite commune de Ligurie, sans explication. Depuis, Alex et son épouse Lydia, vivent dans une sorte d’hébétude, repliés sur eux-mêmes, lui confiné dans son bureau situé dans les combles d’une grande maison vide, elle dans une immense cuisine. Ils se sont comme retirés du monde, vivant l’un à côté de l’autre plus que l’un avec l’autre, cherchant en eux et en l’autre une explication à un geste inexpliqué.
   
   L’autre de ces lumières est celle qu’il appelle délicieusement Mme Gray. Elle était la mère de son meilleur ami d’enfance. Elle fut celle qui lui révéla l’amour et la sexualité lorsqu’ils devinrent amants, pendant six mois environ, lui à quinze ans, elle à trente-cinq. Une affaire aussi scabreuse que scandaleuse mais ô combien poivrée.
   
   Choisi pour être l’acteur principal, lui l’homme de théâtre, d’un film au côté d’une star mondiale consacré à un obscur déconstructionniste belge à la vie sulfureuse, Alex meuble les périodes où il ne tourne pas en plongeant dans son monde intime.
   
   C’est ce voyage vers ces lumières des étoiles mortes, celle d’un passé désormais éteint, auquel nous participons de façon superposée à la vie actuelle qui continue, malgré tout et presque malgré lui, à se dérouler. Et comme souvent, passé et présent finiront par se rejoindre en de surprenantes et troublantes similitudes qu’on ne peut pas prendre que pour de simples coïncidences.
   
   Mais surtout, ce que nous montre John Banville grâce à un dernier chapitre aussi inattendu que réussi, c’est qu’imaginaire et souvenirs se combinent à l’infini et finissent par former une représentation du monde et du passé qui, le temps passant, la vie apportant ses douleurs et déceptions, deviennent plus la figuration d’un espace-temps rêvé que la remémoration objective des faits.
   
   Dans ce roman, il ne se passe presque rien si ce n’est une tentative désespérée de fuir la douleur des échecs que porte toute vie en soi en se réfugiant dans des souvenirs que l’on finit par idéaliser et arranger. Car il est toujours plus facile de s’accommoder des lumières provenant d’étoiles éteintes avec lesquelles il est possible de s’arranger que de faire face à la réalité d’une vie rarement douce. C’est ce glissement psychologique, presque sémantique, que nous montre avec un incroyable talent, un sens du renouvellement et de l’approfondissement stupéfiant un immense écrivain. Son nom : John Banville. A vous de jouer…
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critique par Cetalir




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Que la lumière soit
Note :

   Dans ces lumières anciennes, dont je vous épargne les affligeants tons fluos de l'édition française chez Robert Laffont (Pavillons, 2014), John Banville rétablit Alexander Cleave, le personnage de "Éclipse". Ce modèle de narrateur est récurrent parmi d'autres titres de l'auteur irlandais (L'intouchable), il figure généralement un homme vieillissant, souvent acteur, qui médite de façon presque maladive sur la versatilité de son identité et la difficulté de se reconnaître, auscultant un passé qui remonte morcelé sans rien offrir de définitif. Dans "La lumière des étoiles mortes", Cleave interprète au cinéma le rôle du fameux Axel Vander, protagoniste notable de "Impostures". Catherine – Cassy/Cass –, la fille de Cleave et de sa femme Lydia, disparue tragiquement à Portovenere et qu'on a connue liée amoureusement à Axel Vander dans "Impostures", est un leitmotiv qui hante le roman.
   
   On comprend la portée des trois récits reliés – Éclipse, Le Linceul (Shroud titre original de Impostures) et Ancient light – dont les titres forment une métaphore de la vision et de la lumière, mais aussi de la distance et de la dissimulation, qui traduisent l'éloignement de personnes aimées absentes, baignées d'une clarté mélancolique qui les fait sembler encore très proches.
   
   ..."je suis incapable de dire si ce sont des souvenirs ou des constructions de l'esprit. [...]. D'aucuns affirment que nous inventons à mesure et à notre insu, que nous brodons et enjolivons, [...]. Il est possible que les morceaux de bois flotté que je choisis de sauver de la masse des débris [...] et d'exposer derrière leurs vitrines semblent un reflet du destin, mais en réalité ils sont là par hasard; [..]."

   
   L'autre fantôme du récit tient dans la téméraire et bouillante relation d'un été qui réunit Cleave âgé de quinze ans et l'inoubliable madame Gray. Celle-ci mariée, deux enfants, a trente-quatre ans et est la mère de Billy, le meilleur camarade d'école d'Alex. On ne peut manquer de voir en cette femme la concrétisation sexuelle des convoitises pour Madame Grace du jeune garçon dans" La mer" (le jeu de Banville sur les sonorités est évident). Au-delà de l'hymne flamboyant au souvenir d'une femme aimée, le récit est un copieux mélodrame qui oscille entre reconstruction du passé et un présent voilé par l'ombre de celui-ci. L'actrice célèbre, Dawn Devonport, partenaire de Cleave, qui interprète le rôle de la compagne d'Axel Vander, tente de se suicider. Les deux acteurs, comme des miroirs de Vander et Cass dont ils jouent les rôles respectifs, font le même voyage vers Portovenere où Cass trouva la mort, peut-être enceinte de Vander. Le roman fourmille de correspondances, implicites ou pas, comme l'aveu de Madame Gray d'avoir perdu une enfant jeune, sorte de prémonition de la disparition de la fille à venir de Cleave adulte. Les anagrammes et jeu de mots sont le fait d'un Banville très nabokovien et il me semble voir une mine de significations dans le seul Portovenere (arrivée au port, fin du voyage pour Cass, "venere" pour Vénus associée à Cassy dans Impostures,...). Une révélation finale, par l'entremise de Billie Striker, talentueuse découvreuse de talents pour le cinéma et habile détective, donne une dimension significative et émouvante à la liaison de Cleave adolescent avec Celia – comme ciel ? – Gray. Tout à la fin, Cleave charge la même Billie d'enquêter sur les dernières années de l'épouvantable Alex Vander : on pressent le retour de l'imposteur dans un livre à venir...
   
   Des miroirs, disions-nous. On retrouve le thème cher à Banville dont les personnages considèrent volontiers les autres comme reflets d'eux-mêmes, images très partielles, les miroirs mêmes ne pouvant rendre que des images distancées et incomplètes de chacun. Ainsi Cleave aperçoit-il pour la première fois madame Gray nue, dans la salle de bain, par le reflet du reflet d'un miroir, ainsi très éloignée dans un "labyrinthe cristallin". Ces projections et déformations se perçoivent dans le regard égocentrique que le jeune Cleave porte sur sa maîtresse et tendre aînée. La confusion entre madame Gray et la fille décédée est régulièrement insinuée : "What may one know of another, even when it is one’s own daughter?...".
   

   Sans conteste, le roman, bien que fluide, donne l'impression d'une construction hautement élaborée.
   Le Prix Prince(sse) des Asturies 2014 qui couronne ce livre a vu quelques noms célèbres à son palmarès, dont Bob Dylan, F. F. Coppola, Pedro Almodovar et Woody Allen. Une récompense valorisante pour l'auteur, justifiée par ses créations antérieures et particulièrement l'œuvre qui est considérée comme son chef-d'œuvre, "Le livre des aveux". Cependant, pour La lumière des étoiles mortes, je me rallie volontiers à l'opinion de Ben Jeffery, dans le Times literary supplement, qui considère qu'en l'absence d'un méchant magnifique, le roman de Banville pèche par l'absence du contrepoids qui équilibre sa tendance à la préciosité et à une verbosité parfois un peu creuse. Malgré une exécution irréprochable.

critique par Christw




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