Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Des voix parmi les ombres de Karel Schoeman

Karel Schoeman
  Cette vie
  Retour au pays bien-aimé
  La saison des adieux
  En étrange pays
  Des voix parmi les ombres

Karel Schoeman est écrivain sud-africain de langue afrikaans, né en 1939 dans l’Etat libre d’Orange.
Solidaire du combat des Noirs de son pays, il a été décoré par N. Mandela.

Des voix parmi les ombres - Karel Schoeman

Vérité australe, australe austérité
Note :

   Rentrée littéraire 2014
   
   Cet écrivain est absolument majeur pour moi. Rarement un pays aura été analysé dans son histoire, ses soubresauts et ses rapports sociaux avec autant de cœur et de délicatesse. "Des voix parmi les ombres" est le cinquième roman de Karel Schoeman paru en France et je les ai tous lus, et tous chroniqués. L'Afrique du Sud est toute entière dans l'œuvre de Schoeman, qui n'en finit pas de revisiter les vieux démons du siècle dernier. Schoeman fait partie de ces très grands, Paton, Gordimer, puis Brink, Coetzee qui ont contribué à changer le pays même si je crois que l'influence des intellectuels est à relativiser.
   
   Un brin d'histoire peut s'avérer intéressant quand on lit Karel Schoeman. Assez touffue l'histoire en Afrique du Sud, Transvaal, Etat libre d'Orange, Colonie du Cap, deux guerres dites des Bœrs dont la seconde en 1901, entre les descendants des Hollandais et les colons britanniques. C'est sur ce dernier conflit que revient Karel Schoeman quand un commando de Bœrs investit la petite ville de Fouriesfontein, près de cape Town. L'auteur a bâti un roman exigeant tout autant que passionnant, en se plaçant sur deux axes de lecture à un siècle d'intervalle.
   
    Dans la première partie un explorateur et son photographe mènent une enquête sur ces évènements de cent ans d'âge dont les traces curieusement sont assez peu visibles. Tout l'art de Schoeman est dans le quotidien de cette communauté, qui va vivre des évènements tragiques, que les deux enquêteurs peinent à reconstituer, allant presque jusqu'à se perdre, les plus belles pages peut-être de ce roman, quand ils ne sont plus sûrs du tout, au point de sentir leur raison vaciller. Pourtant ils sont bien sur les lieux de ces affrontements mais tout se passe comme si le pays était comme frappé d'amnésie. Des silhouettes, des ombres...
   
    Trois voix, Des voix parmi les ombres en l'occurrence, s'élèvent alors dans la seconde partie, Alice, fille du magistrat anglais local, Kallie, jeune clerc de ce même homme de loi, et qui ambitionne d'écrire, et Miss Goby, vieille fille sœur du médecin britannique lui aussi. Ces trois témoins ne sont pas des grandiloquents, chacun est comme à sa petite fenêtre, entre les microévènements du journalier et les rares et relatives intensités, un bal, une chorale, un pique-nique. Pas de scènes de guerre, une occupation étrangère parmi les étrangers, un pays non miscible entre les Africains, les Métis, les Afrikaners, les Anglais. Présence de l'église ou plutôt des églises, pas très miscibles non plus, avec en commun un sérieux réformé qui fait que la future nation arc-en-ciel ne semble pas dotée d'un humour exceptionnel en ces années 1900. C'est donc par des scènes ordinaires, un repas, un achat, un jardin, que Karel Schoeman parvient à nous plonger au cœur battant de cet étonnant pays, tout de douleur et de rancœur. Cet écrivain, parfois un tout petit peu ardu, dont je crois qu'on chuchote le nom du côté de Stockholm, est à découvrir d'urgence. J'ai chroniqué les quatre autres romans parus en France. Mon préféré est "En étrange pays".
   
    A noter que ses livres sont écrits en afrikaans, contrairement à Gordimer et Cœtzee.
    ↓

critique par Eeguab




* * *



Au bord d'un abîme
Note :

   En 1901, Fouriesfontain est une toute petite ville comme bien d'autres, avec son tribunal, sa mairie, son cimetière, ses boutiques et artisans, son école, une population parlant anglais ou hollandais (voire les deux), blanche ou métisse (le quartier métis est à l'écart). Un jour d'été (en décembre) des cavaliers Boers de l'Etat libre d'Orange s'emparent de la ville pendant quelques semaines, puis en sont chassés par les troupes anglaises. Parmi les morts, Giel Fourie, un tout jeune homme ayant rejoint les Boers.
   
   Cent ans plus tard, accompagné d'un photographe, un homme intéressé par l'histoire de la région veut s'arrêter à Fouriesfontain, mais la ville semble impossible à trouver, ensuite une fois dans ses rues il entend et voit des bribes du passé, "plutôt comme un film qui attend attend d'être coupé et monté".
    "Les deux mondes, toutefois, sont bien séparés, chacun suit son cours, et de cet autre monde il n'aperçoit que des éclairs, un peu lorsqu'on entend une conversation dans une langue étrangère et que l'on reconnaît ici ou là un mot, une expression que l'on a apprise par hasard, mais sans comprendre quel est le lien qui les unit ni saisir le sens du message."
   

   Voilà comment le lecteur découvre Fouriesfontain, dans une curieuse ambiance floue, guidé vers des événements sans ordre chronologique et des personnages pas connus. Mais émergent des figures, et ce sont Alice, la fille du magistrat écossais, Kallie, le clerc du même magistrat, et Mademoiselle Godby, la sœur du médecin, qui racontent leurs souvenirs de la guerre, souvenirs flous, imprécis, répétés parfois, se complétant ou pas, jusqu'à obtenir une vision prenante de la petite ville en 1901 et de l'ambiance avant, pendant et après les événements.
   
    "Les divisions qui existaient après la guerre n'étaient pas nouvelles, simplement nous ne les avions pas remarquées, elles étaient masquées, un peu comme ces fissures sur un mur que l'on bouche avec du plâtre et que l'on recouvre ensuite de papier peint; les fissures demeurent. Les blessures, les rancunes, les désaccords avaient toujours été là, tout comme la peur et la méfiance - je dirais même l'angoisse, et la haine - car il y avait aussi de l'angoisse et de la haine, et la guerre n'a rien fait d'autre, en définitive, qu'arracher le papier peint et mettre à nu les fissures."
   

    Karel Schoemann est un auteur remarquable : une langue admirable emportant son lecteur, une façon superbe de rendre les atmosphères, les hésitations, le non-dit, les tragédies, l'idée vraiment intéressante de plongée dans l'espace-temps, la lisibilité de l'histoire même si on ne connaît pas l'histoire de l'Afrique du sud, l'intemporalité et l'universalité de l'histoire, finalement.
   
    Le moment le plus fort me restant en mémoire est celui où Mademoiselle Godby se rend auprès du magistrat Boer et qu’elle réalise que "contre ce masque souriant mes mots ne pouvaient rien, or les mots étaient tout ce que j'avais à ma disposition : des notions comme la justesse, la bienséance, l'humanité ou la justice n'avaient plus aucune valeur, il n'y avait plus de vocabulaire commun, pas de système de valeurs que nous eussions pu partager pour servir de base à un dialogue. J'étais au bord d'un abîme."
   
    J'en ferais bien encore un coup de coeur, en tout cas c'est dans ma catégorie 'très beau roman à lire absolument'. Troisième roman que je lis, troisième choc!

critique par Keisha




* * *