Lecture / Ecriture
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Dieu en soit garde de Aïssa Lacheb

Aïssa Lacheb
  Dieu en soit garde

Dieu en soit garde - Aïssa Lacheb

Ahmed, Abdel, Boualem, Francis et moi...
Note :

   Souvenirs d'une enfance Rémoise vers la fin des années 1970. La vie dans la capitale de la Champagne au passé prestigieux mais un présent bien gris, surtout pour les gens qui vivent à sa périphérie.
   
   Un homme, le narrateur, la cinquantaine, se promène à vélo dans cette ville où il a passé sa jeunesse et son adolescence.
   
   Les souvenirs commencent par une image, celle d'une femme morte sur la pelouse de l'immeuble où habite le narrateur. Elle s'est jetée par la fenêtre... drame humain, d'une vie ordinaire, fuite dans la mort d'un quotidien devenu trop lourd à porter, fardeau insurmontable! Sa mère vit seule avec ses enfants, le père alcoolique est parti un jour, elle ne parle pas bien le français, alors le travail n'est pas très enrichissant pour elle, ni moralement, ni financièrement.
   
   Mais pour la jeunesse des environs cernés de tours et de barres d'immeubles en béton, la grisaille est encore une notion abstraite! Comme c'est ainsi depuis leurs naissances, ils font avec, c'est la vie dans les "blocs", noms qu'ils donnent à leurs lieux d'habitation dans des quartiers aux noms poétiques :
   Pays de France, La Rafale, Croix du Sud.
   Souvent enfants issus de l'immigration, la ligne de bus H est le seul lien avec un autre monde, si proche et si lointain, le centre-ville.
   Ils jouent la provocation durant le voyage, commettent ce qui pour l'instant ne sont que de menus larcins de gosses désœuvrés, mais ont encore peur du commissariat...
   
   Ils ignorent superbement ce qui fait l'histoire de la ville, la cathédrale n'est qu'un bâtiment que l'on ne visite pas. L'histoire et la géographie ne les concernent pas ou peu, ils se sont d'eux-mêmes déscolarisés, pillent les champs et les vignes des alentours, les larcins deviennent des vols et des cambriolages... Ils commencent à boire un peu, fumer du cannabis parfois, s’intéresser aux filles aussi en grandissant.
   
   La pente vers la délinquance est dangereuse et glissante... et sans qu'ils s'en rendent compte, la dépendance a déjà commencé! Pour quelques-uns, comme l'auteur, combien ne s'en sortiront pas... comme ces deux jeunes filles tuées par la drogue. D'autres suivront hélas. Et autre chose, la violence aveugle et gratuite fait son apparition et comme le souligne Aïcha Lacheb :
   - La bande se déshumanise.

   Et quelques jours plus tard, dans le même quartier, des jeunes filles en ont séquestré une autre et lui ont fait subir des sévices.
   Adieu à un certain respect de soi et de l'être humain, plus rien dorénavant ne sera plus pareil.
   
   Ahmed, Abdel, Boualem, Francis et beaucoup d'autres sont comme des millions de mômes de l'époque, désœuvrés dans un monde sans espoirs ni rêves. Le pire est de savoir que plusieurs décennies plus tard la situation est devenue encore plus mauvaise! Hé oui, c'était possible et la société l'a fait!
   
   Une chose m'a surpris, l'absence du football dans une ville comme Reims car ce sport est un des rares vecteurs de réussite possible pour ces jeunes.*
   
   L'auteur le reconnaît volontiers son environnement était plutôt agréable et malgré tout cela n'a rien empêché.
   
   Les aléas de la vie font que parfois on revient dans des quartiers où l'on a vécu très longtemps, il y a très longtemps. Cela m'est arrivé il y a quelques semaines. Que ressent-on? De la nostalgie bien sûr, un sentiment de fuite du temps, les souvenirs liés à des amis très proches, revoir l'école où l'on était enfant. La chose la plus frappante est le changement urbain, et l'on prend une grande baffe. Le passé comme certains être chers est mort.
   
   L'auteur lui aussi a éprouvé ce sentiment qu'il décrit très bien dans certaines pages, où, rangé des "affaires" et de ses erreurs passées, il sillonne Reims sur son vélo. Plus rien n'est plus pareil. Un bien? Un mal? Que chacun choisisse selon ses propres aspirations.
   
   Un livre qui pourrait, mais est-ce le but, servir d’avertissement aux générations futures. Mais veulent-elles encore écouter!
   
   
   Extraits :
   
   - Les immeubles, dans notre langue, sont des "blocs". Le mot résonne sec. Il inspire la crainte de rejet.
   
   - Elle sait que son cul est si beau qu'il attire tous les garçons.
   
   - La drogue les a emportées toutes deux à quelques années de distance. De Reims à Thiais, il y a peu, ce n'est pas loin, on y est vite...
   
   - Pour tous désormais, l'école est terminée. Elle a disparu de nos pensées. Nous ne sommes plus inscrits nulle part, nous n'y allons pratiquement plus.
   
   - Aussi avions-nous notre part de responsabilités ce serait vain de le nier. On a refusé l'école ; elle nous a refusés en retour et les temps étant ce qu'ils étaient, on n'a pas insisté ni menacé pour nous retenir.
   
   - On s'ennuie, on est découragé, désœuvré. De loin en loin, nous commettons un cambriolage, une rapine...
   
   - Je sens que je grandis, que j'ai quitté l'enfance, je vais quitter l'adolescence. Que je vais devoir entrer dans un état où je n'ai nulle envie d'aller.
   

   
   
   * Comme le montre Olivier Adam

critique par Eireann Yvon




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