Lecture / Ecriture
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Et toujours ces ombres sur le fleuve de Nathalie de Broc

Nathalie de Broc
  Le patriarche du Bélon
  La Dame des Forges
  La tête en arrière
  Fleur de sable
  Et toujours ces ombres sur le fleuve

Et toujours ces ombres sur le fleuve - Nathalie de Broc

Le banal sur les ailes de la complication
Note :

   Rentrée littéraire 2014
   
   
   Nantes, 1793. La Terreur est à son apogée. La petite Lucile, douze ans, vient d'assister, impuissante, à son premier "mariage républicain" : ses parents, Clotilde et Théosime de Neyrac, ont été arrêtés, enchaînés, et jetés nus dans la Loire, devant une foule de badauds avides de revanche sur les nobles. Lucile n'a pu voir toute la scène, mais elle a repéré dans la foule celui qu'elle tient pour responsable de leur mort, un certain Préville. Désormais, et malgré son jeune âge, elle n'a plus qu'une idée en tête : se venger.
   
   Mais pour l'instant, Lucile est seule et sans repère : pour la première fois de sa vie, elle n'a plus ses parents pour la guider et la protéger. Le manoir familial, pillé et incendié, ne peut lui servir de refuge, et les anciens métayers au service de ses parents refusent de lui venir en aide par crainte de représailles.
   
   Isolée, abandonnée de tous, menacée de connaître le même sort que ses parents si jamais le comité révolutionnaire la retrouve, la jeune fille élevée dans le luxe et la soie doit apprendre à se débrouiller pour survivre, à ne faire confiance à personne, à se cacher sans cesse pour ne pas être arrêtée.
   
   Trois ans plus tard, alors la Terreur n'est déjà plus qu'un lointain souvenir, nous retrouvons Lucile, devenue une fière adolescente, toujours animée du feu de la vengeance. La voilà membre d'une petite troupe de voleurs, vivant de maraudes et de rapines. Le temps a passé, Nantes a oublié les jours sombres de son histoire, mais Lucile, elle, n'a rien perdu du feu qui l'anime, et est plus que jamais déterminée à retrouver Préville pour lui faire payer son crime...
   
   À regarder la couverture, la collection, le titre, on s'attend à un énième roman de terroir, à l'intrigue facile, au style monotone, aux personnages convenus. Pourtant, dès les premières lignes, l'auteur nous plonge en pleine Terreur, au cœur d'une foule dense de badauds, mus par de bas instincts et venus assister à l'exécution massive de nobles dans ce qu'on a surnommé la "baignoire de Nantes".
   
   D'entrée de jeu, la plume de l'auteur, incroyablement ciselée, emporte le lecteur par une écriture volontairement désuète et ampoulée, se plaisant à distiller de nombreux termes surannés et à accumuler les figures de style à la limite de la préciosité. Pourtant, au fil des pages, ce style, vivifiant et original au départ, devient pesant, artificiel, amphigourique, et flirte carrément, parfois, avec la cuistrerie. Autant dire que ce qui intriguait le lecteur dans les premières pages devient prodigieusement agaçant à mesure que l'histoire progresse et que l'auteur nous perd dans des phrases excessivement alambiquées et au lexique nébuleux, ce qui parasite la lecture.
   
   À cette écriture très (trop?) travaillée s'ajoute un formidable travail de documentation de la part de l'auteur, qui rend à merveille, il est vrai, l'atmosphère nantaise en cette fin de XVIIIe siècle, même si l'on peut déplorer le fait que l'arrière-plan historique ne serve finalement que de prétexte à une histoire de vengeance relativement banale et attendue : on en apprend bien peu, trop peu, sur les noyades de Nantes, la Terreur, le tristement célèbre Carrier (à peine évoqué)...
   
   De plus, l'intrigue est relativement linéaire, les dialogues ne servent parfois à rien, et l'auteur semble avoir un goût certain pour le deus ex machina et les hasards providentiels, tant certains rebondissements paraissent faciles, sans parler du dénouement, tiré par les cheveux et très elliptique, comme pour mieux laisser planer le mystère et nous faire espérer une suite à ce roman qui penche un peu trop vers le conte de fées pour être honnête.
   
   Enfin, le traitement des personnages est assez inégal : l'héroïne est paradoxalement assez peu attachante, et son comportement pas toujours sensé. Parmi les personnages secondaires, certains sont presque caricaturaux (la maquerelle repentie, le fils indigne, la prostituée au grand cœur...) et d'autres sont à peine ébauchés, comme Préville, qui reste finalement un être bien opaque dont on peine à saisir le caractère.
   
   En somme, voici un ouvrage surprenant, au style en complet décalage avec les traditionnels romans de terroir, et qui a le mérite de sortir des sentiers battus et d'apporter un peu d'exigence littéraire dans un domaine sinistré par la médiocrité, mais qui peine à convaincre, tant la patte de l'auteur se ressent à chaque ligne : Nathalie de Broc semble avoir oublié que, pour écrire un vrai bon roman, il faut aussi laisser au lecteur la liberté de s'y projeter, et la possibilité de se l'approprier.
    ↓

critique par Elizabeth Bennet




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Déjà vu, déjà lu
Note :

   "Et toujours ces ombres sur le fleuve..." , par ailleurs sérieusement documenté, ce qui est un bon point, appartient au roman historique, genre dont je ne suis plus très friand, en ayant lu trop peut-être. Bien évidemment rien de déshonorant dans ce livre et je serais fort mal venu de donner des leçons. Mais ce livre aurait gagné à mon sens à être un peu plus long plutôt que de mettre en place dès le début une dramaturgie hyperclassique, du traumatisme de l'enfance à la vengeance programmée, mais qui prendra du temps et se fourvoiera au long d'au moins une ou deux suites un peu trop évidentes.
   
   On connait les ressorts du roman historique depuis longtemps mais sans remonter à Dumas on peut évoquer les héroïnes un peu fondatrices d'écrivains contemporains, j'ai nommé Caroline chérie et Angélique, Marquise des Anges. Il y en a bien d'autres. Points de repère: une époque précise, génératrice de conflits et de changements, c'est à dire presque n'importe quand, un héros voire plutôt une héroïne, d'abord victime puis vengeresse, des rebondissements, un bon qui s'avère ignoble ou un salaud qui en fait combat l'injustice, etc. Et surtout un territoire, un terroir, une ville, un fleuve, qui permet l'identification quand bien même on n'aurait jamais mis les pieds là-bas.
   
   Nathalie de Broc nous entraîne sur les pavés de Nantes, la Loire, négrière, et assassine en cette fin de XVIII° siècle, les beaux hôtels particuliers et les bouges du port, tout ça à peu près interchangeable. La Révolution est en marche et sur l'estuaire ligérien le sinistre Carrier célèbre ses mariages républicains, c'est à dire ses noyades par couples. Les parents de Lucile sont du lot et elle-même n'y échappe que par miracle. 1793, à douze ans, Lucile devient Albane et trouve refuge parmi les voleurs, un peu sa nouvelle famille. L'histoire n'est pas finie mais ce volume ne nous mène qu'à ses dix-sept ans, ce qui augure de nouvelles livraisons pour lesquelles je ne m'inscrirai pas.
   
   On apprend pas mal de choses sur la ville de Nantes, les bords de l'Erdre et les navires en partance, aussi sur les maisons closes, un passage ultraclassique dans le roman historique dont le personnage principal est féminin, en général sauvé avant "consommation" si je peux me permettre. Ce qui m'a le plus amusé c'est quelques injures d'époque, car pour le coup, là, on peut dire que c'était mieux avant. "Jean-fesse, valet de toupie, bougre de groin, savon à culotte", il me semble que j'aimerais bien être insulté ainsi. Trêve de billevesées "Et toujours ces ombres sur le fleuve..." (le titre même semble avoir été soigneusement décidé) ne m'a pas vraiment intéressé mais libre à chacun d'espérer la suite des aventures de Lucile de Neyrac, forcément attendues dans les deux sens du terme.

critique par Eeguab




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