Lecture / Ecriture
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De Marivaux et du loft de Catherine Henri

Catherine Henri
  De Marivaux et du loft

De Marivaux et du loft - Catherine Henri

Journal de classe
Note :

   Catherine Henri est professeur, mère et insomniaque. Le résumé nocturne de Loft Story sur M6 n'arrange pas ses difficultés de sommeil. Partagée entre les avis des collègues, entre compréhension (Le Monde) ou réprobation morale (Télérama), elle voudrait en parler avec ses élèves, faire quelque chose. Puis un jour en classe, Rachid l'inquiète : d'habitude un élève souriant, vif, fanfaron, le fanatique de l'équipe de foot d'Algérie, habitué des reparties sexistes, est abattu. Elle demande à Sonia s'il a un problème : "Aziz a été viré de Loft Story".
   
   Le soir même, elle met la main sur "La dispute" de Marivaux et le relit d'un trait. Même dispositif d'enfermement et de voyeurisme, l'amour et l'argent, beaucoup de ressemblances. Le plus difficile sera de pointer la différence des enjeux entre la pièce et l'émission trash : "L'important n'est pas vraiment que ce spectacle aristocratique, monté par un Prince pour sa cour, soit devenu un spectacle populaire parce que l'enjeu en a changé. Ce que j'aimerais, mais comment savoir si j'ai pu, c'est que Rachid colle moins à l'image d'Asiz-Azor [...]."
   
   "De Marivaux et du loft" comporte vingt-et-une histoires vécues du même acabit, sous-titrées "Petites leçons de littérature au lycée". Témoignage engagé d'une enseignante consciencieuse et opiniâtre, qui n'esquive pas sa mission dans un lycée de réputation modeste. C'est direct, bien écrit et dit toute la difficulté – la possibilité? – d'enseigner la littérature aux élèves les plus démunis. "Certains pensent que c'est pour eux un poids inutile et anachronique, ou, plus subtilement, qu'un tel enseignement fait subir aux élèves défavorisés, en les arrachant à leur univers, une violence symbolique insupportable. Mais ce poids et cette violence ne sont rien comparés à l'aliénation dont ils sont victimes si on les en prive."
   
   J'ai été frappé par l'histoire de Thomas, élève habitué à une moyenne de onze sur vingt en français-littérature et qui ne souhaite pas se défoncer pour faire mieux : pas de raison que cela change. Il propose à sa prof de lui donner trois notes neuf, un dix et un quinze, l'équivalent des cinq onze qu'il reçoit habituellement. Le père a fait un deal avec lui, il récompense la progression des notes de manière géométrique et un quinze rapporte gros. Elle refuse, félicite les talents du négociateur en demandant à rencontrer le père. Qui n'est jamais venu.
   
   Le modèle obligé des relations est-elle la négociation? Les élèves en arrivent, par le langage des médias, à gérer tout : les rapports avec les muscles, les ruptures, les parents,... Puis avec le professeur et le conjoint?
   
   Catherine Henri voit ses élèves avides d'images, "pas cinéphiles mais spectateurs aphasiques, car il lui semble qu'ils vivent dans un incessant papillonnement de mots et d'images, se laissant traverser par un plaisir ou une détestation immédiats qui se renouvellent sans laisser de trace." L'enseignement, avec son archaïsme, elle écrit dinosauritude, s'obstinant à célébrer des valeurs désuètes – "Quand il me faut recourir à la litanie, à l'anaphore, alors que j'aime le fragment, la parataxe et le zeugma" – lui semble relever de l'utopie pour les jeunes qu'elle a dans ses classes. Mais elle n'a aucune volonté de polémique contre les programmes scolaires.
   
   Elle voudrait donner quelque chose à ces jeunes gens : "jouer, interpréter, apprendre, ne pas comprendre, se perdre, rire, déchiffrer, entrer et sortir du labyrinthe." Ce bonheur dont nous savons la saveur et que nous devons peut-être à quelques professeurs aussi généreux?
   
   N'hésitez pas, un livre cinq étoiles pour couronner la bravoure, le bon sens et le bon goût.

critique par Christw




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