Lecture / Ecriture
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La pluie ébahie de Mia Couto

Mia Couto
  Un fleuve appelé temps, une maison appelée terre
  Tombe, tombe au fond de l'eau
  La véranda au frangipanier
  L'accordeur de silences
  Terre somnambule
  Poisons de Dieu, remèdes du Diable
  La pluie ébahie

Mia Couto (né à Beira, Mozambique, en 1955) est un écrivain mozambicain blanc de langue portugaise. Sans doute l'un des écrivains les plus célèbres de son pays, son œuvre est traduite dans plusieurs langues. (Wikipedia)


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

La pluie ébahie - Mia Couto

Les brumes du Mozambique
Note :

   La pluie reste-elle bouche bée devant le misérable et beau Mozambique au point d'en oublier de tomber? Elle se contente d'un pluviotis agaçant, du jamais vu, qui accroche une goutte aux cils, de quoi pleurer un peu devant le fleuve qui n'est plus nourri et se dessèche. C'est à hauteur d'enfant que nous voyons le village s'exacerber du manque d'eau, par le regard d'un garçon que ses parents ont toujours traité d'ébahi :
   "Ils disaient que j'étais lent pour agir, attardé pour penser. Je n'avais pas vocation à faire quoique ce soit, peut-être n'avais-je pas vocation à être. Eh bien la pluie était là, clamée et réclamée par tous et finalement aussi ébaubie que moi. Enfin j'avais une sœur tellement maladroite qu'elle ne savait même pas tomber."

   
   Et si ce n'était pas un sort mais la fumée des usines des blancs qui empêche la pluie? Soit, mais le père n'ira pas s'enquérir là-bas, parce qu'il n'a pas envie. La mère affolée insiste : – Ce sont ces fumées qui gênent la pluie. L'eau devient lourde, elle ne peut plus se faire nuage... et , défiant l'autorité paternelle, elle emmène son gamin par la main voir les chefs de l'usine pour leur faire entendre ses raisons. Les choses se compliquent quand la mère en sort les ongles nacrés de rouge – un rouge triste comme un sang déjà bleui – et le garçon se trouve légataire d'un lourd secret. Rien n'est simple au Mozambique entre les noirs et les blancs, ni entre noirs s'il est question de jalousie et d'honneur.
   
   Il est rassurant de se réfugier auprès du grand-père, qui a un peu perdu la tête, le vieux qu'on doit attacher au pied de sa chaise et qui voit les poissons monter dans le ciel. À côté de lui, en permanence, la chaise vide de grand-mère Ntoweni, car la famille croit que la défunte s'assied là pour écouter les rêves de son mari : – Ntoweni était tellement belle qu'elle n'avait pas besoin d'être jeune pour être belle... Dans les contes fantaisistes et magnifiques du vieil homme, le garçon entend les sagesses et les légendes de la région, comme celle de la naissance du fleuve qui coûta l'honneur et la vie d'une aïeule de sa vieille épouse, partie faire provision d'eau dans le royaume voisin.
   
   Le Mozambique sous la plume de Couto envoûte dès les premières lignes. Le récit bref, une centaine de pages, est une vraie perle de poésie et un conte philosophique qui touche à l'universel. Mia Couto est un Portugais qui a toujours vécu dans ce pays. Son écriture est inventive, avec beaucoup de néologismes – chantepleurer, pêchitude, pluviotis – et de délicieuses métaphores : La pluie est une femme, disait ma mère. L'une de ces veuves à la superbe retenue : elle possède une robe de sept couleurs mais ne la porte que les jours où elle sort avec le Soleil.
   
   L'occasion d'insister sur la traduction d'Élisabeth Monteiro Rodrigues qui restitue merveilleusement le réalisme onirique du lusophone.
   
   La contrée connaît le drame de la pénurie d'eau potable, à laquelle accède moins de 30% de la population. Les femmes qui traditionnellement s'en occupent marchent parfois plus de vingt kilomètres chaque jour vers les puits. Les maladies hydriques sont les principales causes de mortalité. Quand la pluie ne vient pas, c'est La guerre de l'eau. D’après l’Unicef, près de 2 000 enfants de moins de 5 ans meurent quotidiennement dans le monde de maladies diarrhéiques, et près de 1 800 morts sont liées à la qualité de l’eau, à un assainissement et une hygiène précaires. Derrière les chiffres, derrière les pluies irrésolues de Mia Couto, discernons la tragédie humaine.

critique par Christw




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