Lecture / Ecriture
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Danser les ombres de Laurent Gaudé

Laurent Gaudé
  Le soleil des Scorta
  La mort du roi Tsongor
  Dans la nuit mozambique
  Eldorado
  La porte des enfers
  Cris
  Ouragan
  Caillasses
  Pour seul cortège
  Les oliviers du Négus
  Danser les ombres
  Écoutez nos défaites
  Salina, les trois exils

Laurent Gaudé est né en 1972.

Après des études de Lettres, il décide de se consacrer entièrement à l'écriture et se fait d'abord connaître comme dramaturge.

Il publie son premier roman "Cris" en 2001, qui sera suivi notamment par "La mort du roi Tsongor" (Prix Goncourt des lycéens 2002) et "Le soleil des Scorta" (Prix Goncourt 2004).


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Danser les ombres - Laurent Gaudé

Vaudou
Note :

    Après 5 ans d'absence, Lucine retrouve Port au Prince. Elle avait mis sa vie entre parenthèses pour aider sa jeune sœur, Nine, à élever ses deux enfants nés de deux pères différents.
    Rebelle et trop belle, Nine a subi l'amour et la violence des hommes et à la lisière de sa folie elle en est morte.
    Lucine doit annoncer la nouvelle au père de l'un des enfants et à cette occasion elle va retrouver et renouer avec sa ville, redécouvrant son existence pour un temps délaissée.
    Dans cette grande ville puante et grouillante, elle pense pouvoir recommencer à nouveau et reprend contact avec tous ses amis étudiants de l'époque.
    C'est dans un ancien bordel, dénommé Fessou, qu'elle est hébergée.
   Ressurgissent alors les ombres et la misère du passé.
   
    Activistes politiques, ils étaient tous en lutte contre les dictatures successives mises en place au prix du sang et de la torture.
    Aujourd'hui apaisés, ils composent le présent avec le passé dans d'interminables discussions faisant apparaître un nouveau possible.
    Mais c'est sans compter sur cette indomptable nature que les Haïtiens connaissent si bien et qu'ils arrivent à accepter et comprendre grâce à toutes leurs croyances.
   
    Dans une langue comme toujours envoûtante et un style reconnaissable, Laurent Gaudé habité par les cataclysmes naturels et surnaturels nous plonge à nouveau dans une histoire où le magique se joue de nous.
    Comme à son habitude, il nous entraîne sur les pas de personnages aux fêlures profondes, victimes ou bourreaux, ils sont habités par cette île, pétris de cette tradition vaudou. Chacun son histoire, chacun son chemin.
    Le tremblement de terre de Janvier 2010 les mènera tous ensemble dans une marche macabre et rédemptrice à la fois.
    Ils danseront les ombres, une dernière fois, reverront leurs morts et les laisseront partir enfin pour que vivent les vivants.
   
    Laurent Gaudé nous trace un portrait de Haïti historique, social et humain. L'île ensorcelle avec ses rites et ses superstitions, ses personnages sont remplis de tous les contrastes.
    Entre luxe et misère, dignité et blessure, les contrastes révoltants nous racontent une histoire à jamais recommencée.
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critique par Marie de La page déchirée




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Le mariage de la Vie et de la Mort
Note :

   Laurent Gaudé n’a pas son pareil pour animer le mariage de la Vie et de la Mort. De son écriture sensible et pudique, il mène comme jamais le bal des ombres… Mais n’anticipons pas. "Danser les ombres" est d’abord une ode à la vie, cette fois sur les trottoirs d’Haïti, île sacrifiée aux fureurs infernales, décor initiatique d’un drame imminent.
   
   Depuis la mort du Roi Tsongor, en 2002 ou encore la Porte des Enfers, en 2008, l’auteur nous a habitués à l’intrication des deux mondes, et son univers englobe naturellement la tragédie au sein du quotidien des humbles. Quittant les rivages méditerranéens, il a établi son théâtre en Haïti, où Lucine, jeune marchande ambulante soumise à sa misère, reçoit un présage de mort, désignée publiquement à la fatalité par un Lansetkod, sorte de messager vaudou des catastrophes à venir. Ainsi sont posées les passerelles avec l’au-delà. Et Lucine doit faire face au décès brutal de sa jeune sœur, qui lui laisse deux orphelins sur les bras.
   
   Contre les fléaux de la misère, les Haïtiens se serrent les coudes. Avec l’intention de convaincre le père des enfants orphelins d’apporter de l’aide, Lucine retourne à Port-Au-Prince, où elle a vécu jadis en tant qu’étudiante. Là, elle avait milité pour le droit des femmes, là, il lui semblait que le destin pouvait être maîtrisé. Mais dans la violence de la dictature, elle avait perdu illusions et amis. Cette mission de sollicitation lui offre la tentation de renouer avec ses rêves passés. Par hasard, Lucine rencontre Saul et le Vieux Tess, autour d’une ancienne maison de tolérance où se retrouvent les membres d’une communauté d’anciens résistants aux sinistres tontons macoutes de Papa Doc. Entre deux parties de dominos, elle est témoin que les défaites peuvent générer des victoires, que l’appel à la Vie succède à la torture et à la peur.
   Jusqu’à ce jour-là… Hier comme aujourd’hui, le soleil doucement commençait à décliner et la chaleur était moins forte.
   Personne n’avait remarqué que les oiseaux s’étaient tus, que les poules, inquiètes, s’étaient figées de peur. Personne n’avait remarqué que le monde animal tendait l’oreille, tandis que les hommes, eux, continuaient à vivre.
   Mais d’un coup, sans que rien ne l’annonce, d’un coup, la terre, subitement, refusa d’être terre, immobile, et se mit à bouger…
   Durant trente-cinq secondes qui sont trente-cinq années…
   … À danser, la terre…
   … À trembler. (Page 128)

   
   Survivre à la catastrophe, se demander si l’on est encore vivant, tenter de se repérer dans un monde de décombres d’où tous les repères ont disparu, chercher ses proches, ses amis, sa famille au milieu de fantômes épars aussi déboussolés que vous. Laurent Gaudé traduit avec finesse et intuition les premiers instants d’après, au long de pages émouvantes qui serrent la gorge. Puis viennent les premiers doutes, les premières étrangetés. Qui est là, qui aide, qui a peur maintenant ? Qui cherche, qui trouve sa proie, son amour, son double ? La terre s’est ouverte, elle a libéré les Ombres, elle ne veut pas encore avaler ceux qui lui sont dus.
   
   (Page 221) : Et Boutra reste silencieux. Quelque chose lui dit que son ami a raison. La joie, l’amitié, le rhum chez Fessou, les discussions à n’en plus finir, ils ne connaîtront plus rien de tout cela tant que les morts, le passé, le passé, toute l’histoire du pays s’échappera ainsi de chaque fissure, de chaque crevasse, et dansera dans la nuit sur la musique des vivants.
   

   La dernière partie du roman prend un tour totalement surréaliste que n’aurait pas renié le Cocteau du testament d’Orphée. La danse des ombres est proprement hallucinante.
   (Page 235): Au carrefour de Macouly et Dame-Marie, le Vieux Tess commence à semer les morts et la première à s’égarer est la petite Lily, là, au pied du manguier du jardin, comme elle l’avait souhaité, au milieu de femmes et d’hommes qui toussent, se lamentent, cherchent un peu de repos, sourient d’un peu d’eau offerte ou d’une caresse pour éponger le front. Elle était morte là, son corps épuisé d’avoir tenu si longtemps, et le Vieux Tess savait bien qu’elle serait la première."Il faut danser les morts," murmure-t-il. Il fait maintenant des pas de côté, allant à reculons, accélérant d’un coup. "Les morts doivent être semés sur le chemin et ne plus jamais savoir comment revenir dans le monde des vivants."

   Et tandis que le lecteur tremble en suivant le cortège, frémit à chaque fatigue des danseurs, redoute par-dessus tout que les mains se délient, La Vie et la Mort se partagent les marcheurs.
   "Le jour va se lever et la colonne menée par Dame Petite s’arrêtera bientôt sur les bords de la route, éparpillée et exsangue, comptant ceux qui ne sont plus là, faisant repasser en esprit les images de cette nuit de déchirure. "(Page 242)

   
   Seuls après le Chaos resteront ceux qui doivent payer encore leur tribut à l’Histoire, pour que les deuils referment enfin leurs plaies béantes, et que les ombres dorment en paix.
   
   Je ne tiendrais certes pas cet ouvrage pour une lecture de plage, mais si vous pouvez profiter d’un abri calme et —je l’ose — ombragé, ce roman inspiré pourrait bien vous accompagner longtemps après la dernière page.
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critique par Gouttesdo




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La magie vaudou aidant
Note :

   D’aucuns reprochent à Laurent Gaudé de s’inspirer de catastrophes ou de faits de société graves pour composer ses romans. C’est lui faire un procès d’intention dans un monde soumis à un bombardement incessant d’informations surtout si elles sont porteuses de mauvaises nouvelles, de peurs et d’angoisses diverses. Un auteur s’inspire souvent de sa propre expérience personnelle et, dans le cas de Gaudé, elle est constituée pour son dernier roman publié de ce dont on nous abreuve, ici le séisme qui dévasta Haïti en 2012, et d’une étude sur place de la culture et des multiples croyances vernaculaires.
   
   Il ne faudrait donc pas voir ce roman comme une énième fiction sur ce tremblement de terre. En fait, il s’agit plutôt de regarder et de comprendre comment un évènement de ce type change profondément la façon d’être aux autres ainsi que sa propre personnalité, sa détermination ou la force de caractère dont on peut, ou non, faire preuve.
   
   Pour cela, Laurent Gaudé structure son roman à l’aide de chapitres relativement courts tous titrés afin de nous indiquer en deux ou trois mots ce dont il va être question, en trois parties très distinctes.
   
   La première met en scène la galerie de personnages dont nous allons suivre la vie après, toutefois, une scène initiale étrange durant laquelle nous assistons à la fois à la mort d’une jeune femme qui laisse derrière elle deux jeunes enfants et au surgissement d’un personnage qui semble être l’un des représentants des divinités vaudou venu délivrer un message ambigu à l’une des sœurs de la victime, la marquant d’un signe dont on ne sait s’il est une condamnation à mort ou au contraire un sauf-conduit pour ressortir vivante d’épreuves à venir. Une scène dont on ne comprendra les divers sens qu’à la toute fin du roman. Une scène qui indique aussi que, là-bas, à Haïti, la vie est rythmée par une cohabitation avec les forces cachées sur lesquelles on n’a pas de réelle prise.
   
   Durant toute cette première partie, nous irons à la rencontre de personnages qui ont décidé de croquer la vie à pleines dents. Les vieux qui ont survécu à la dictature et aux tortures se retrouvent autour d’un verre ou de parties endiablées de domino dans un ancien bordel qui a connu des temps meilleurs et qui n’est désormais plus que le lieu où l’un de la bande, plus jeune, ramène ses conquêtes d’un soir pour une nuit d’amour à la seule condition qu’elles soient toutes des femmes mariées. Les jeunes adultes s’y rencontrent, se tournent autour et se séduisent. Les élèves infirmières de l’école toute proche viennent aussi y apporter leur fraîcheur et faire le lien entre les générations. Tous ont une place dans une société haïtienne qui semble s’être débarrassée de ses démons politiques, de ses tyrannies ou occupations étrangères pour vivre, chichement mais de façon heureuse, dans une forme de vie collective trépidante.
   
   La partie centrale, très courte, illustre le séisme, brutal, inattendu. Un tremblement de terre qui met l’île par terre (souvenons-nous : plus de trois cent mille morts ou disparus), l’ouvre en deux, jette tout le monde dehors dans l’angoisse et la détresse, à la recherche désespérée de celles et ceux qui leur sont chers et dont on ne sait rien. Mais, Haïti oblige, cette fracture ouverte devient la faille tellurique à partir de laquelle les morts vont venir hanter les vivants.
   
   D’où une troisième partie, plus fantastique, radicalement différente de tout ce qui précède. Du coup, Gaudé y donne la parole aux petits, comme cette gouvernante "Dame Petit" justement, qui toute sa vie s’est tue pour servir et va désormais prendre la tête d’un cortège qui traversera Port-au-Prince agglomérant vivants et morts, les enfermant dans une parade et des danses endiablées jusqu’à ce que les morts, épuisés, renoncent et retournent là d’où ils viennent permettant aux vivants de repartir, de reconstruire. D’où le titre. Mais aussi, une partie qui donne l’occasion aux victimes des tortures des tontons macoutes jamais punies de régler leurs comptes, la magie vaudou aidant.
   
   Comme toujours, Laurent Gaudé soigne son style lui qui valide chacune de ses pages en les lisant à haute voix, les peaufinant et les polissant sans cesse jusqu’à ce qu’elles passent le test de la parole. Toutefois, on ne retrouve pas ici le souffle d’un "Eldorado" ou de "La mort du roi Tsongor" par exemple.
   
   Sans doute la rupture absolue marquée, et voulue, de la troisième partie entraîne-t-elle une forme de décrochage. On ne comprend pas vraiment ce qui s’y passe et ce n’est qu’une fois le livre refermé, à tête reposée et quelque temps plus tard que l’on comprend comment toute la trame forme une cohérence. Ce livre risque donc d’en dérouter plus d’un mais devrait convaincre au moins une partie des inconditionnels de l’auteur.

critique par Cetalir




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