Lecture / Ecriture
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Le principe de Jérôme Ferrari

Jérôme Ferrari
  Un Dieu un animal
  Où j’ai laissé mon âme
  Dans le secret
  Le sermon sur la chute de Rome
  Balco Atlantico
  Le principe
  Aleph zéro

Né à Paris en 1968, Jérôme Ferrari, après avoir été, durant quatre ans, professeur de philosophie au lycée international d’Alger, vit actuellement en Corse où il enseigne depuis 2007.

Le principe - Jérôme Ferrari

La responsabilité du savant
Note :

   J’avoue je suis plutôt une littéraire mais je n’ai jamais cessé d’être intriguée par la physique. J’ai dans ma bibliothèque Etienne Klein, Trinh Xuan Thuan ou l’inénarrable Bill Bryson et même si parfois dans leurs écrits quelque chose m’échappe, tant pis, j’en ressors un tout petit peu plus intell... euh non, un tout petit peu moins bécasse.
   
   C’est donc avec circonspection et curiosité que j’ai ouvert le livre de Jérôme Ferrari, j’avais tellement aimé son "Où j'ai laissé mon âme" que même si son Goncourt m’avait laissé de marbre j’ai franchi le pas.
   
   Werner Heisenberg est prix Nobel de physique à 32 ans, c’est un des pères de la physique quantique, qu’est-ce qui dans sa vie pouvait venir titiller Jérôme Ferrari le philosophe?
   
   Le narrateur, étudiant un rien dilettante, nous brosse le portrait de l’homme, nous introduit dans les réflexions et recherches menées au triple galop par tous ces savants allemands à Leipzig : Niels Bohr, Sommerfeld, Pauli. Les conflits naissent, le Principe d’incertitude proposé par Heisenberg est refusé par Einstein, par Pauli. Mais la recherche avance, les récompenses arrivent et les années passent.
   1933 et un doute très fort assaille le lecteur, Werner Heisenberg va-t-il suivre en exil ses collègues, ses amis?
   C’est tout le tragique et le mystère du destin d’un homme remarquable qui fait le choix de rester en Allemagne. Est-il coupable pour autant?
   
   Les pages sur le côté fou de la physique quantique sont magnifiques et parviennent à nous émouvoir tout en nous donnant les clés pour s’introduire dans l’étrange monde des électrons où la vitesse et la position d’une chose sont purement virtuelles.
   Mais c'est la belle réflexion sur la responsabilité du savant qui est le cœur du livre.
   
   Quel roman superbe, intelligent, qui vous met les neurones en ébullition et qui vous fait découvrir les sortilèges de la physique. En outre le plaisir de la lecture vous rend un petit peu... bref vous me comprenez.
   J’y ai retrouvé toute la subtile écriture de "Où j'ai laissé mon âme" et l’interrogation qui taraude Jérôme Ferrari, qu’il partage avec nous.
   N’hésitez pas que vous soyez scientifique ou philosophe.
    ↓

critique par Dominique




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Lisez-le ! (par principe)
Note :

   Bon, comme d'hab, dès qu'il s'agit d'un coup de cœur littéraire, les mots se barrent vite fait, histoire de ne pas être inscrits ici, parce qu'ils savent bien que rien, absolument rien ne pourra retranscrire le ressenti, l'éblouissement, la complétude de "Le principe". Ici, aucune incertitude de ma part : ce court roman est un chef d’œuvre !
   
   Jérôme Ferrari profite de cet écrit pour retracer la carrière, des instantanés de la vie du physicien-mathématicien allemand Warner Heisenberg. Érigé entre quatre parties (positions, vitesse, énergie et temps : quatre quantités continuellement mesurées, scrutées en physique quantique, en physique tout court), ce roman se lit d'une traite. Je rassure de suite les "j'aime pas les maths" et les "j'ai jamais rien compris à la physique" : pas besoin d'être un as dans ces domaines pour lire et apprécier "Le principe" ! Jérôme Ferrari ne rentre pas dans les détails scientifiques. Il
   explique par deux fois le principe d'incertitude : celui compris par le narrateur mal informé (et qui va se planter à un oral par manque de concentration et d'efforts) et celui expliqué par la belle examinatrice (fatiguée et légèrement énervée par tant de médiocrité, surtout lorsque celle-ci est liée à une paresse intellectuelle). Donc, un bon point pour Jérôme : il ne largue personne et rallie tout le monde, et en particulier les littéraires ! Et, pourquoi donc ? Eh bien, il suffit de humer la prose du monsieur.
   
    Je reste épatée par cette corrélation du fond et de la forme : l'ombre de la seconde guerre mondiale qui plane et engloutit la majeure partie de la carrière du scientifique allemand, l'écriture allongée de phrases mélodieuses et vaporeuses qui suggèrent et interprètent ce qui fut ou pas, l'interrogation légitime sur ces scientifiques qui ont travaillé pour les nazis, qui sont restés en Allemagne pour continuer leurs recherches sur des réacteurs nucléaires (futures armes de destruction massive), l'innocence de ces génies intellectuels à ne pas projeter l'utilisation frauduleuse et macabre de leurs inventions, à construire des îlots de stabilité dans le pays de la Mort concentrationnaire, à pleurer Hiroshima (parce que les Américains ont devancé l'appel en réussissant scientifiquement une bombe atomique) ou ses habitants (parce qu'une démocratie s'abaisse à répondre à un régime totalitaire par un massacre à grande échelle, parce que la Mort a définitivement gagné, parce que la noirceur humaine dépasse les frontières).
   
   Jérôme Ferrari fait parler les ombres donc, exprime l'incertitude dans tous les domaines : scientifique (avec la physique quantique et Heisenberg), humaine (avec la fin de la guerre et la distinction entre les collabos et les résistants, ceux qui sont restés affamés de recherche coûte que coûte, sans état d'âme et les autres -les futurs suicidaires en cas de découverte détournée), financière avec la crise des subprimes en 2008 qui a assuré la banqueroute de grands organismes bancaires (d'ailleurs, il est toujours intéressant de redécouvrir le volte-face des libéraux devant l'État panseur des magouilles boursières : cela me ferait sourire si cela ne coûtait pas un rond à la collectivité, malheureusement ce n'est pas le cas).
   
    Dans "Le principe" donc, pas de principe, plus de règle tenue : la dictature (politique ou économique) génère un désordre des consciences, bouleverse l'ordre moral établi. Le temps ne se mesure plus, tout va vite. C'est aussi cela, le fil conducteur de ce roman : ce ne sont pas les découvertes scientifiques qui sont dangereuses, c'est que ce que l'Homme en fait qui le devient.
   ↓

critique par Philisine Cave




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Accord parfait
Note :

   "Mettez tous les éléments de sa vie sur papier: vous lui décernerez une médaille
   ou vous l’enverrez en prison" (*)
   

   Le spectre du principe d'incertitude de Werner Heisenberg planait déjà sur "Aleph zéro", le premier livre de Jérôme Ferrari. L'écrivain corse choisit la déférence d'un "vous" presque affectueux pour raconter le jeune chercheur doué, naïf, qui eut l'arrogance de réfuter le principe de causalité et dont le destin scientifique fut à la fois un triomphe et une malédiction, par la faute d'une "énergie mauvaise qui rayonnait silencieusement".
   
   Au plan scientifique, Ferrari n'oublie pas de mettre les pendules à l'heure et s'empresse de recadrer ceux qui déduiraient du principe qu'une particule peut se trouver à deux endroits en même temps ou qui servent "une petite soupe positiviste insipide" pour le commenter. Je conseille aux rigoureux qui ne veulent pas susciter, comme le narrateur, le désespoir furibond d'une charmante examinatrice maître de conférences, d'au moins faire une copie de vingt-cinq lignes précieuses de la page 40 pour s'imprégner correctement du fameux principe. Pour autant que celui-ci puisse être formulé dans "le langage des hommes".
   

   Aux confins de la physique et des belles lettres, Ferrari applique aux implications du principe d'incertitude un regard lyrique admirable.
   
   "Vous avez raison d'être effrayé, vous avez fait bien davantage que réfuter la causalité, vous avez prononcé, avec la candeur meurtrière de la jeunesse, une sentence de dissolution qui transforme les composants ultimes de la matière en créatures des limbes, plus pâles et transparentes que des fantômes – de pauvres choses sans qualités, si dépouillées de tout qu'elles deviennent indicibles, à peine des promesses de choses, perdues quelque part entre le possible et le réel, attendant que le regard des hommes se tourne vers elles et les appelle à l'existence."
   
   "Je regrette de vous avoir cru désinvolte, vous ne l'étiez pas, pas plus que vous n'étiez naïf, au contraire, vous étiez si peu naïf qu'il vous était impossible de croire que toute la réalité du monde se laisserait un jour apprivoiser par les concepts familiers du langage des hommes, vous saviez qu'il faudrait en venir à la cruelle nécessité d'exprimer, comme le font les poètes, ce qui ne peut l'être et devrait être tu."
   

    Théodore Monod, dans un de ses écrits, souscrivant à un dessein de l'univers en évolution, citait Edison : "À mes yeux chaque atome est doué d'une certaine quantité d'intelligence primitive" (1890) et rappelait que, depuis la relativité d'Einstein et précisément les relations d'incertitude d'Heisenberg, "les physiciens sont contraints de renoncer aux exigences absolues du rigide déterminisme".
   
   J'y reviendrai (lecture en cours), bien que j'opte pour le discours littéraire de Jérôme Ferrari qui laisse planer artistiquement une humble et fine indétermination théologique tandis que Monod, humaniste croyant, mêle allègrement les Béatitudes aux sciences, ce qui correspond moins à ma sensibilité.
   
   "Le principe", récit succinct et romancé de la vie du physicien allemand par un candidat philosophe désabusé, incite à poursuivre vers les souvenirs philosophiques du savant "La Partie et le Tout" tandis que l'amateur d'une biographie très documentée peut se tourner vers "Le Mystère Heisenberg" (1993) de Thomas Powers dont s'est inspiré Ferrari.
   
   " Jadis, vous demandiez : Qu'est-ce qui est fort ?" "
   

   La dernière partie du livre – "Temps" – retourne à la simple et mystérieuse beauté du monde alors qu'avec un sourire de jeunesse éternelle, celui qui un jour "regarda par-dessus l'épaule de Dieu" contemple fasciné le Walchensee.
   
   Accord parfait avec un livre cinq étoiles.

critique par Christw




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