Lecture / Ecriture
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Pris au piège de Yves Ravey

Yves Ravey
  La table des singes
  Monparnasse reçoit
  Le drap
  Dieu est un steward de bonne composition
  Pris au piège
  L’épave
  Bambi bar
  Cutter
  Enlèvement avec rançon
  Un notaire peu ordinaire
  La fille de mon meilleur ami
  Sans état d’âme
  Trois jours chez ma tante
  Pas dupe

AUTEUR Des MOIS DE FEVRIER ET MARS 2015

Yves Ravey est un écrivain français, né à Besançon en 1953.
Il enseigne (ou enseignait?) en collège à Besançon...


et l'éditeur ne fournissant pas plus de détails sur sa carrière, j'ai dû choisir entre m'arrêter là et inventer. Je ne nierai pas avoir hésité, longuement, mais finalement, sur les instances inquiètes de mon entourage, j'ai décidé de m'en tenir à ces deux lignes de biographie. Je peux cependant ajouter qu'il se murmure que beaucoup de ses romans, et en particulier son premier, «La table des singes», ont une inspiration autobiographique... Je dis ça, je dis rien.

Pris au piège - Yves Ravey

Naissance du désir
Note :

   "Non, vraiment, Robert, il faut te faire soigner. Tu ne te rends même plus compte que tu as réussi là où d'autres ont échoué. Regarde comme ils vivent dans cette rue, bon sang, mais regarde! Ne vois-tu pas de différence entre eux et nous? Oh mon petit Robert, tu me fais de la peine, je n'aime pas te voir ainsi."
    (page 77)
   
   "Si tu veux apprendre à connaître les gens, à pénétrer leur âme, tu dois d'abord découvrir les fleurs et leurs secrets."
    (page 20)
   

    Depuis ses premiers romans, Yves Ravey attire toujours plus de lecteurs encouragés par des amateurs fidèles et des critiques fascinés par son monde de secrets et de pièges.
   
    Secrets et pièges sont au rendez-vous de ce roman paru en 2005. Roman du familier, du familial, du familien.
   
   Un quartier
   

    Une ville au sud de l'Alsace, son faubourg, sa nationale empruntée par les Allemands pour aller sur la Côte d’Azur; proches, des fermes où l’on va chercher le lait. Plus loin, les usines Peugeot (1).
    Un quartier généralement silencieux quand ne retentissent pas des querelles, des bruits de jardinage ou de bois scié par Monsieur Tribonnet.
    Un narrateur enfant ou bien un narrateur qui se souvient de son enfance (dans les termes et la syntaxe d’un pré-adolescent (avec un problème de concordance des temps…)). Curieusement prénommé Lindbergh, aurait-il une vocation pour le vol, l’altitude, la vue en surplomb ou une enfance volée? En tout cas, nous sommes loin du luxe de l'Orient-Express...
    Dans une maison avec véranda, sa famille, les Carossa: un père, Florian, employé à la Zénith, une entreprise de fonderie dans la zone industrielle (dans son temps libre, il entretient une barque); une mère qui devine vite les raisons de certains comportements et aime à parler avec des voisins. Une grand-mère vit avec eux: elle plaide pour la mère de Lindbergh. Lindbergh a tort de la délaisser pour Mme Domenico.
    Des voisins: au numéro 1, Monsieur Domenico (Robert), instituteur après avoir été dans la mercerie (courant les marchés avec un triporteur): un homme qui réfléchit peu, un sanguin aboyeur quand il a trop bu. Il est du type jaloux, neurasthénique dit le directeur de l’hôpital. Sa femme (Angèle) est secrétaire de direction à l’hôpital local: leur fille Jeanne s’est mariée depuis peu. Monsieur Barre, le maître-nageur aux beaux pectoraux et souvent en short et torse nu loge chez les Domenico dans la chambre derrière le garage mais Domenico se chargera de l’expulser de la ville.
    En face des Domenico, le fromager qui répond au nom suggestif de Rêvemoy: pas étonnant que le jaloux et surtout sa femme ne le fréquentent plus. En plein été, Madame Domenico, généreuse et consciencieuse, aide le narrateur dans ses devoirs de mathématiques et aime à regarder le maître-nageur. Sa passion: lire de belles histoires dans des romans (comme MADAME BOVARY) qu’elle va chercher à la cave-son mari ne les aime pas du tout ces romans... Ils racontent trop d’histoires d’amour.
    Cave, grenier, garage sont des lieux qui comptent.
    N’oublions pas au numéro 3, le sous-directeur de la Caisse d’Épargne, Barclay, souvent sur sa pelouse en short et torse nu.
   
    Non loin, l'hôpital, son bâtiment administratif avec le bureau presque toujours allumé du docteur Daroum.
   
    Un milieu modeste, étriqué, routinier où la réussite se mesure à la rapidité pour rembourser ses emprunts; où il est bon aussi d'avoir été le premier à acheter un téléviseur. Tout le monde se connaît. On y parle sans recherche. On dit "c'est qui ce charlot?", “demain serait un autre jour”; ”porter le chapeau”; ”un de ces quatre matins”; ”le ton a monté d’un cran”, “tu as une araignée dans le plafond”, “tu perds les pédales” , “C’est le moment de se serrer les coudes”, "un gramme de jugeote" et même “mon pacha adoré”. Il est question de solex, d’allume-gaz, d’une 202 Peugeot...
   
   
   L’écart : un coup de pied dans quelle termitière?
   

    Appelés par personne, des inspecteurs itinérants ("hygiène du bois") sont venus examiner les toits des maisons du quartier: ils redoutent une invasion de capricornes arlequin, insectes parasites qui se nourrissent avidement du bois des charpentes. Contre "cette calamité", ces "criminels", le traitement coûte cher. Monsieur Barclay affirme qu’on ne peut compter sur aucune aide alors que les deux spécialistes prétendent qu’obtenir un apport du Crédit foncier est possible. Et leur travail à eux serait à un prix intéressant. Leur constat est alarmiste. Il faut agir à temps.
   
   Le voisinage se divise. Monsieur Domenico est clairement accusé d’être à l’origine de l’expansion locale des parasites. Dans la maison même de Lindbergh des meubles rongés partent en poussière. Entêté, son père cherche à écouter le bois avec le stéthoscope du docteur Berger. Faut-il payer? Faut-il croire ces inconnus pressants?
   Les inspecteurs créent du désordre. Des tensions apparaissent. Invisibles, les parasites prolifèrent peut-être. À coup sûr, dans le voisinage des humeurs grouillent, des rancœurs foisonnent. La mère de Lindbergh fait parfois des remarques intrigantes à Domenico.
   
   
   Le témoin

   
    Le lecteur se demande ce qu’il doit faire de ces éléments modestes qu'il prend, un temps, pour insignifiants. Puis le soupçon vient peu à peu et les questions affluent: dans cet univers sans relief, pourquoi quelques minuscules aspérités émergent-elles et pourquoi certaines fissures s’écartent-elles très lentement? Pourquoi la mère devient-elle nerveuse quand il est question de capricornes? Pourquoi cette insistance sur la jalousie de Domenico? Pourquoi madame Domenico s’occupe-t-elle des devoirs de Lindbergh au point de faire naître en lui bien des sensations? Pourquoi le bocal renfermant un capricorne prisonnier de sciure circule-t-il de main en main avec des risques évidents? Dans ces pages, on ne voit pas aussi clair qu'avec la robe jaune de Madame Domenico quand elle est à contrejour...
   
   On comprend assez vite que le récit de l’enfant est à double entente comme les secrets sont à double fond: ce qu’il perçoit est bordé par ce qu’un adulte (le narrateur, le lecteur) devine. Pris au piège de la narration, le lecteur constate que les sous-entendus pullulent et que des allusions se multiplient pour le mener il ne sait où. (2)
   
   Assez vite ce milieu devient étouffant. Le gris s’assombrit et déteint sur notre lecture. On se prend peu à peu à tout soupçonner, à tout craindre: mais quel jeu joue ce Domenico qui maltraite odieusement sa femme; ces spécialistes du xylophène sont-ils sérieux ou, en bons escrocs, veulent-ils prendre au piège tout le quartier? Notre doute rejoint celui de tous sur chacun: on se guette, on se méfie. Le spécialiste des capricornes s’en prend à Barclay. Le ton monte comme notre angoisse. Domenico veut traduire le père de Lindbergh en justice: il a tort de l’accuser de négligence...
   
   
    De la hauteur
   

    Le hasard d’une bonne action accélérera l’intrigue et densifiera encore plus le suspense: le capricorne dans son bocal ne sera plus le seul prisonnier. Réfugié involontaire sous la charpente des Domenico, Lindbergh, de plus en plus poussé à l’inertie, entendra des échanges téléphoniques, des colères, un interrogatoire, des réconciliations jouées et sera témoin d’un engrenage de faits qui surprend même ceux qui ne lisent pas Ravey pour la première fois...
   
    Oui, nous sommes pris au piège de cette voix sans effet recherché mais qui retient et rend soupçonneux comme un page jaloux. Rarement sourdine et litote auront été aussi parfaitement mises au service de l'odieux comme jamais elles n'auront suggéré la circulation et le blocage des désirs (pré-désir, désir du désir, désir de souffrir, souffrance du désir, désir secret). Rarement l’évocation de la naissance du désir (d'un enfant) aura été porté à ce point d’humble perfection.
   
   
   NOTES
   
   (1) Dans un de ses premiers livres BUREAU DES ILLETTRÉS, la même nationale coupe une ville située entre l'affreuse Vaubant et Mulhouse... À l'époque, la voix raveyenne n'était pas encore "trouvée": citant Fante et McGuane, elle dépendait trop de Thomas Bernhard. Dans le récent UN NOTAIRE PEU ORDINAIRE, il est encore question de nationale: "La frontière pour toi, c'est cette route nationale. Interdit de passer cette ligne.. Ni toi, ni ton chien. Il a répondu oui."
   
   (2) Pour notre plaisir, Ravey impose deux lectures. Tout était indice.
    ↓

critique par Calmeblog




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Atmosphère étouffante d’une petite vie provinciale
Note :

   "Pris au piège". Au sens propre, c’est un petit garçon qui va, à un moment donné, se retrouver pris au piège d’un grenier où il s’est réfugié et dont il n’osera pas sortir de peur de se voir repéré. Ça, c’est au sens propre. Au sens figuré, ne seraient-ce pas tous les acteurs de ce roman qui sont pris au piège? Le piège d’une vie médiocre et sans relief, le piège tendu par des conjoints sans amour, le piège de "la vie selon Yves Ravey"?
   
   C’est qu’Yves Ravey envisage la vie, au fil de ses romans, comme une activité finalement plutôt terne, sans relief, un peu désespérante. On est loin du glamour de nombre de ses collègues anglo-saxons. On a beaucoup de mal à trouver des motifs à prendre en sympathie, à chercher à s’identifier à des personnages de romans d’Yves Ravey.
   
   "Pris au piège" ne fait pas exception. L’atmosphère y est petite, plutôt étouffante et les ressorts des divers acteurs petits et mesquins.
   
   Disons qu’il est question d’escrocs au petit bras qui débarquent à deux dans une petite ville provinciale à l’atmosphère compassée et qui passent de maisons en maisons dans la ville, se faisant passer pour des spécialistes de l’élimination des parasites dans les charpentes et qui font le forcing pour récupérer des marchés. Ce faisant ils mettent à jour des dysfonctionnements dans quelques maisons d’un même quartier, notamment la maison du petit garçon dont il est question plus haut et la maison des Domenico, dont la femme l’aide régulièrement dans l’apprentissage de ses leçons.
   Ce sera l’occasion pour le petit garçon de faire connaissance avec la psychologie compliquée et la duplicité des adultes. Et l’occasion pour Yves Ravey de développer une nouvelle histoire de petits personnages broyés par la vie. Comme nous autres? Finalement...

critique par Tistou




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