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Un fond de vérité de Zygmunt Miloszewski

Zygmunt Miloszewski
  Les impliqués
  Un fond de vérité

Zygmunt Miłoszewski est un écrivain et journaliste polonais né en 1976 à Varsovie.

Un fond de vérité - Zygmunt Miloszewski

Antisémitisme
Note :

   Teodore Szacki, ex-procureur à Varsovie a été muté à Sandomierz, une petite, ancienne et très jolie ville sur la Vistule. Fraîchement divorcé, Teodore tente de refaire sa vie à deux cents kilomètres de son ex-femme et de leur fille. Mais la vie de procureur de province est loin d'être aussi exaltante qu'à la capitale. D'autant plus que Sandomierz est une petite ville tranquille qui s'endort l'hiver et ne se réveille qu'au début de la saison touristique. C'est alors que le corps d'une femme est retrouvé devant l'ancienne synagogue, vidé de son sang faisant penser à un meurtre rituel, un rite sacrificiel juif. Il n'en faut pas plus pour que les haines à peine enfouies remontent à la surface et c'est en pleine flambée d'antisémitisme que Teodore doit mener ses investigations.
   
   Je serai bref, enfin pour commencer, parce qu'après je sens que je vais m'emballer (mais c'est possible ça, d'être bref, avant de ne l'être plus?) : j'ai beaucoup aimé "Les impliqués", le précédent roman de Zygmunt Miloszewski, je réitère mon appréciation pour "Un fond de vérité". Voilà, ma brièveté cesse ici-même, après je me lâche...
   
   Bon d'abord, j'aime bien Teodore Szacki. Il est parfois insupportable, a une assez haute estime de lui-même en tant que procureur, il est beaucoup moins indulgent sur lui en tant qu'individu : 40 ans, divorcé parce qu'il a eu une liaison avec une journaliste, ne voit pas sa fille, méprise les péquenots de Sandomierz, drague et couche avec une fille sublime qu'il laisse parce qu'il la trouve injustement cruche -ça va avec son mépris des gens de cette petite ville. J'aime aussi beaucoup son côté anti-religieux, anti-dogme, le roman est truffé de perles anticléricales qui m'ont réjoui et que je pourrais m'approprier mot pour mot. Il donne tout au travail. Il emmagasine les informations, les trie mentalement, se fait une idée la plus précise possible des faits et ensuite son cerveau procède par déclics. Il recoupe tout et certaines petites informations a priori anodines sont celles qui donnent l'ossature du raisonnement et de la résolution de l'affaire : "Jamais encore auparavant un processus mental ne s'était déroulé aussi vite dans sa tête, jamais encore autant de faits ne s'étaient assemblés en un éclair dans une suite logique et indissoluble qui ne pouvait aboutir qu'à un unique résultat. C'était une expérience à la lisière de la folie : les idées bondissaient entre les neurones à un rythme épileptique, la matière grise s'illuminait d'une couleur platine à cause du trop-plein d'informations." (p.440)
    J'aime bien aussi les liens qu'il peut tisser avec les autres protagonistes, collègues, flics, témoins, même les troisièmes rôles ont la faveur d'une ou deux pages pour décrire leurs vies et la manière d'arriver dans cette histoire. Certaines descriptions sont rapides et très visuelles : "Il était grand et très maigre. Sous son blouson épais et son écharpe, il devait ressembler à une gousse de vanille : mince mou et fripé." (p.36)
   
   Ensuite, il y a l'intrigue, la recherche du ou des coupables menée par un procureur volontaire et désireux de montrer qui il est. Toutes les pistes sont explorées, même celles qui déboucheront sur une impasse : le travail minutieux des enquêteurs, chaque victime est auscultée et l'on sait quasiment tout de sa vie. L'enquête est lente, entrecoupée par les problèmes familiaux ou de cœur du procureur, on s'en imprègne en douceur, on peut même se laisser berner, ce qui est réjouissant dans un roman policier. Parce qu'il nous emmène où il veut Zygmunt Miloszewski. Il écrit bien, c'est limpide, ça va au plus court et même si le livre fait 470 pages, j'ai eu l'impression qu'aucun mot n'était de trop.
   
   Enfin, il y a le contexte historique : la Pologne a un gros souci avec les juifs, auxquels elle reproche parfois tous les maux. A Sandomierz, ils sont accusés de meurtres rituels d'enfants qu'ils enlevaient et vidaient de leur sang. D'ailleurs, une toile de Charles (Karol) de Prévot représentant ces meurtres se trouve dans la cathédrale de la ville ; elle a longtemps été cachée. Le passif entre Polonais et juifs est lourd, entre les ghettos pendant la guerre, l'extermination et le refus du pouvoir d'après-guerre de restituer les biens confisqués ; beaucoup de juifs rescapés furent des résistants et mirent en place le régime communiste ce qui leur fut reproché même vingt ans plus tard, en 1968 où beaucoup émigrèrent. C'est donc dans cette ambiance houleuse que Zygmunt Miloszewski place son récit, avec la montée des nationalistes qui profitent du moindre fait divers pour hurler leur haine. Teodore Szacki, malgré quelques maladresses ne se laisse pas détourner de son chemin, la recherche de la vérité, il laisse dire, n'en pense pas moins : "Il lui aurait fallu répondre sincèrement que n'importe quelle tentative de juger des personnes selon leur appartenance à un groupe national, ethnique ou religieux, lui était complètement insupportable. Et, il en était persuadé, chaque pogrom avait trouvé sa source dans une discussion modérée à propos d'une "certaine réserve"" (p.159)
   
   Une très belle série qui commence avec ces deux romans ; ne tardez pas pour la débuter. Les charmantes éditrices -je le sais, je les ai vues- de chez Mirobole ont eu la main très heureuse en la mettant sur Zygmunt Miloszewski que je relirai avec plaisir et impatience et vice-versa.
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critique par Yv




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La suite ! La suite !
Note :

   "Bien, il suffisait donc de regarder par le trou de la serrure pour constater que les démons étaient loin d'être morts, qu'ils étaient simplement endormis, et qu'ils dormaient d'un sommeil particulièrement léger. Et que maintenant, ravis, ils remuaient leurs queues démoniaques car ils pouvaient enfin s'échapper par la porte entrebâillée à Sandomierz et jouer un peu avec le procureur Szacki. Incroyable. Fallait-il que tous ces stéréotypes qui remplaçaient la réflexion soient profondément ancrés dans la conscience nationale pour que soixante-cinq ans après la Shoah, soixante-trois ans après le dernier pogrom et quarante ans après avoir chassé les ultimes rescapés juifs du pays en 1968, un débile né a priori dans les années 1970 puisse débarquer dont ne sait où et donner foi au rituel du sang ?"
   

   J'avais fait la connaissance du procureur Teodore Szacki dans "Les impliqués" ; il m'avait suffisamment séduite pour que je le retrouve sans hésiter dans une deuxième enquête.
   
   Il a perdu de sa superbe le procureur. Comme le laissait supposer la fin du premier volume, il a divorcé et a atterri dans une petite ville de province où il ne se passe jamais rien, Sandomierz. Résultat, il a perdu sa femme, sa maîtresse, ses repères ; il vit dans un petit logement sans âme, il s'ennuie de la capitale et ne se voit plus aucun avenir. Ça ne le rend pas plus aimable avec la gent féminine qu'il continue à évaluer uniquement comme objet de consommation et sur des critères physiques. Ce qui m'a fait penser que son état dépressif tenace n'était que justice au regard de son arrogance et de son cynisme.
   
   Mais venons-en à l'enquête, puisque c'est un polar. Un matin, le corps d'une femme est découvert, atrocement égorgée, tirant le procureur de sa léthargie. Ela Budnik, la victime, était une femme bien sous tous rapports, femme d'un notable local. Rien en apparence ne peut expliquer le meurtre. Seul indice, on a trouvé auprès du cadavre un couteau utilisé par les juifs pour égorger les animaux. Il n'en faut pas plus pour réactiver une histoire ancienne "la légende du sang" d'où il ressort que les juifs sacrifiaient des enfants catholiques et les saignaient pour fabriquer le pain azyme de Pâques. D'ailleurs, un tableau illustre cette légende dans la cathédrale de Sandomierz.
   
   Tout comme le premier, ce roman est une grande réussite car il réussit à nous captiver, à la fois par l'enquête menée et par les états d'âme du procureur, que l'on n'arrive pas à détester malgré ce que j'ai dit plus haut. Il y a un tel humour dans la façon dont il envisage lui-même ce qu'il est et ce qu'il fait, qu'on le trouve malgré tout attachant.
   
   L'enquête est touffue, les fausses pistes ne manquent pas, d'autres meurtres vont suivre, épaississant le mystère, avec toujours en toile de fond l'antisémitisme de la Pologne, qui ne semble pas du tout un problème réglé. L'absence des juifs qui vivaient là avant pèse comme un membre fantôme, l'attitude des habitants pendant la guerre n'a jamais été abordée ouvertement, planant de manière malsaine sur les générations suivantes.
   
   Les personnages secondaires, la procureur Barbara Sobieraj, le commissaire Léon Wilczur ne sont pas négligés et ont leur importance dans l'histoire. L'auteur sait instiller aussi une bonne dose de peur, je pense surtout à une scène dans des tunnels qui fait froid dans le dos. C'est l'occasion aussi de découvrir comment fonctionnent la police et la justice polonaise, assez différentes de notre propre système.
   
   Une excellente série, j'ai hâte maintenant que le troisième tome soit traduit.
    ↓

critique par Aifelle




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470 pages
Note :

   Teodore Szacki vit et travaille désormais à Sandomierz tandis que son épouse et sa fille sont restées à Varsovie. Cette petite ville de province lui plaît beaucoup, son architecture est restée médiévale, mais il s’y ennuie un peu.
   
   Heureusement le crime fait son apparition : le corps d’Ela Budnik, femme de 40 ans est retrouvé près d’une ancienne synagogue où se trouvent les Archives ; un jeune chercheur Roman Myszynski a même entendu des bruits bizarres avant de découvrir le corps dans les buissons attenant. Une mise en scène horrible et sophistiquée : la victime a été vidée de son sang selon un rituel d’égorgement des animaux dans la tradition juive.
   
   Son mari est suspecté et interrogé ; conseiller municipal, chimiste de profession, c’est un notable. Il n’a pas d’alibi, mais rien de probant ne sort de tout cela et on le relâche. Deux jours plus tard c’est lui qu’on retrouve mort pendu par les pieds et vidé également de son sang dans une maison désaffectée en voie d’effondrement. A côté du corps trois lignes de chiffres qui se suivent, et des initiales.
   
   Teodore soupçonne un troisième personnage: un patriote un homme de droite appartenant à un mouvement nationaliste, et qui avoue être antisémite.
   
   Mais très vite, il disparaît....
   
   L’enquête tourne autour des relations de la population catholique avec les juifs, pendant, avant, et après la guerre. Les juifs ont été martyrisés, y compris les survivants dont on avait subtilisé les biens pendant leurs fuites. Dans la cathédrale de Sandomierz, plusieurs tableaux grands format mettent en scène des crimes rituels effectués par des juifs ; sur l’un d’entre eux, une main, sûrement criminelle, tracé des signes en hébreu.
   
   Teodore apprend les anciennes légendes, auxquelles certaines gens croient encore, comme le fait que des juifs auraient charcuté des enfants pour en faire du pain azyme et autres fariboles.
   
   Voilà une enquête qui prend son temps. Le temps de revisiter le passé compliqué et souvent peu glorieux de cette jolie ville de province, le temps de déterrer quelques forfaits sanglants qu’on a feint d’oublier, le temps que Teodore se promène dans la ville et alentours, en détaille l’architecture, réfléchisse profondément sur les bords de la Vistule, dans les principaux édifices religieux, les endroits où l’on mange et boit ( bien ou mal) ; le temps qu’il ait séduit les femmes de son âge dans son entourage proche, et observé les autres d’un regard critique et obscène ; le temps qu’il ait interrogé quelques personnes-clé, un profileur, un rabbin, des évêques, des chercheurs, un ancien policier, le temps qu’il ait fouillé les catacombes de la ville, et rencontré de vrais Cerbères… avant de comprendre la vérité qui surprend aussi le lecteur !
   
   Dans l'ensemble, j'ai aimé ce roman bien écrit et bien documenté; On apprécie que le décor soit planté, le contexte culturel et politique correctement rendu. Mais les coucheries de Teo affaiblissent le récit. A cause du tableau dans la cathédrale on pense au "Tableau du maître flamand" de Perez-Reverte. Tout comme dans le dernier opus, (les Impliqués) on pensait au Crime de L’Orient-Express d’Agatha Christie).
   ↓

critique par Jehanne




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Antisémitisme rampant
Note :

   Après un petit tour poétique il est temps de revenir aux polars.
   
   Si vous avez un intérêt certain pour la Pologne, si "En mémoire de la forêt" vous a plu, alors ce polar-là est fait pour vous.
   
   Deuxième roman de Zygmunt Miloszewski traduit chez Mirobole, le premier était bon, celui là est excellent.
   
   Il fait totalement écho aux livres de Jan Gross et nous montre une Pologne en pleine mutation qui s’éloigne d’un passé douloureux et encombrant parfois.
   
   Teodore Szacki, procureur de son état, a fait le choix de se faire muter dans la petite ville médiévale de Sandomierz loin de Varsovie, une petite et charmante ville au bord de la Vistule.
   
   Il s’ennuie un rien jusqu’à ce meurtre terrible, une femme bien connue dans la ville, Ela Budnik, presque une sainte, est égorgée et tous les indices font penser à un rituel juif, du moins ces rituels dont les juifs étaient accusés et qui déclenchaient autrefois des pogroms.
   
   Ici comme ailleurs en Pologne la communauté juive a disparu, mais un vieux fond de superstition et de haine est vite remué par le meurtre. Les investigations s’orientent vers le conjoint naturellement mais aussi vers une bande de nationalistes genre FN qui affiche une façade de bon ton mais façade qui se lézarde assez vite.
   
   Et la presse s’en donne à cœur joie.
   
   Notre procureur est un ambitieux malmené par le sort, divorce, amours ratées, célibat forcé, en plus il n’est pas vraiment sympathique mais on se prend au jeu et on finit par l’appuyer dans sa recherche, on voudrait pouvoir lui souffler la solution.
   
   Le procureur est aidé par Barbara Sobieraj qui a été écartée de la direction de l’enquête en raison de ses liens privilégiés avec la victime. Il peut aussi s’appuyer sur Leon Wilczur mais avec qui les relations sont difficiles.
   
   Lorsque les meurtres s’accumulent et font de plus en plus penser à des actes commis par un juif, l’enquête tourne à l’obsession pour Theodore Szacki.
   
   Un polar très habile qui met en perspective à la fois le passé polonais, son antisémitisme mais aussi les efforts d’une communauté pour tourner la page.
   
   C’est sans compter avec le côté très très noir de l’âme humaine, avec un vieux fond de superstition et avec la culpabilité qui hante les consciences.
   
   PS : Sortie en pocha à la rentrée 2016

critique par Dominique




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