Lecture / Ecriture
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Sauve-toi, la vie t’appelle de Boris Cyrulnik

Boris Cyrulnik
  Je me souviens...
  Les âmes blessées
  Sauve-toi, la vie t’appelle

Boris Cyrulnik est un psychiatre et auteur français né en 1937.

Sauve-toi, la vie t’appelle - Boris Cyrulnik

Se reconstruire, mentalement aussi
Note :

    Ce titre magnifique résume fort bien le premier tome des "mémoires" de Boris Cyrulnik. La classification dans le genre "Mémoires" n’est d’ailleurs pas appropriée car il s’agit en fait d’un essai réflexif sur la construction psychique des êtres soumis aux épreuves rencontrées. Dans le cas de l’auteur, cette réflexion est d’autant plus riche que l’expérience de Boris Cyrulnik est, en la matière, imbattable : "Une nuit, j’ai été arrêté par des hommes armés qui entouraient mon lit. Ils venaient me chercher pour me mettre à mort. Mon histoire est née cette nuit-là."
   

   L’enfant n’avait que six ans. S’ensuivent des années floues durant lesquelles l’enfant, puis le garçon et enfin l’ado qu’il a été s’est forgé une histoire personnelle involontairement arrangée : "Toutes les images mises en mémoire sont vraies. C’est la recomposition qui arrange les souvenirs pour en faire une histoire. Chaque événement inscrit dans la mémoire constitue un élément de la chimère de soi." ( Page 17)
   
   C’est en tant qu’adulte expérimenté que le neuropsychiatre réputé se livre à ce retour. Cette mise en lumière ne va pas de soi, tant les événements traumatiques font leur nid dans le secret et les tabous. On sait aujourd’hui combien la parole des déportés à leur retour de l’enfer a été bridée et brisée par l’incompréhension collective de ceux qui les accueillaient. Les souffrances se partagent mal, quelles que soient les bonnes volontés.
   
   "Je croyais naïvement que le fracas de la guerre suffisait à définir le traumatisme. Je me demande aujourd’hui si le fait d’avoir été contraint à me taire quand la paix est revenue n’a pas été une déchirure plus grave." ( Page 67)
   
   La manière dont nous composons avec notre mémoire pour essayer d’organiser et d’accepter les facettes de nos vies affectives, sociales et professionnelles, est longuement développée par Boris Cyrulnik qui démontre ainsi les mécanismes de protection que constituent à la fois oubli et recomposition des souvenirs. Le phénomène traumatique accentue la déformation flagrante d’une "vérité" absolue qui, de fait, n’existe pas dans notre inconscient. Notre vérité est celle dont nous avons besoin à un instant T. Et l’on se dit à ce moment que la faculté d’écoute de ce médecin a dû être extraordinaire. Quand la nature des événements vécus meurtrit l’enfant, voire encore l’adulte qui les subit, seule la parole, parce qu’elle représente la prise en compte des faits, permet de donner une cohérence en apprivoisant le traumatisme, de lui donner une résonance qui devient acceptable, et même rassurante.
   
   À propos donc de son histoire personnelle, le drame de la disparition de ses parents arrêtés et déportés tous deux, la découverte de ce critère absurde de judaïté qui devenait un crime alors qu’il en ignorait le sens, le silence feutré des personnes qui se sont substitués à sa famille directe, le renvoi de son vide personnel derrière les manques collectifs, tous ces éléments mis bout à bout ont constitué un filtre qui a obligé l’enfant à se choisir une histoire. La douleur est alors comme anesthésié, le traumatisé vit en état de sidération. D’où ces trous de mémoire propres aux traumatisés. Des décennies plus tard, Boris Cyrulnik décrypte ces phénomènes avec le recul de son expérience professionnelle.
   
   L’enkystement du secret dans la conscience participe à la difficulté de s’affronter à son passé. " Le sel de nos larmes nous transforme en statue et la vie s’arrête. Ne te retourne pas si tu veux vivre. En avant, en avant!" ( page 80)
   
    C’est tout le sens de l’exhortation contenue dans le titre : sauve-toi non pas en prenant la fuite, mais en t’appliquant à dénouer l’extraordinaire carapace sous laquelle chaque âme blessée se protège. En conclusion de ce premier volet, l’auteur s’étonne de la teneur personnelle du fil conducteur de sa pensée. Il nous montre ainsi combien, en matière de mémoire, nos souvenirs possèdent l’étonnante faculté de surgir comme une source intarissable.

critique par Gouttesdo




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