Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

S comme: Maus de Art Spiegelman

Art Spiegelman
  S comme: Maus
  Dès 04 ans: Ouvre… je suis un chien
  S comme: À l’ombre des tours mortes

S comme: Maus - Art Spiegelman

Quand le chat est là, les souris trinquent
Note :

   Maus est la représentation en bande dessinée des souvenirs d’un père ayant survécu à la Shoah. Elle a été débutée en 1978, achevée en 1991, et a reçu le prix Pullitzer. C’est l’histoire d’une souris poursuivie par un chat, du port discriminant de l’étoile jaune aux camps d’extermination. C’est aussi l’histoire d’un fils (l’auteur Art Spiegelman lui-même) traquant son père pendant des années, le contraignant à transmettre l’histoire de sa vie de 1939 à 1945, afin de se conformer à l’obligation de se souvenir. C’est enfin l’histoire de la création d’une œuvre infernale, dans la souffrance et le doute.
   
   Maus va dans le sens de tous les témoignages des rescapés des camps, et comme les autres récits, renchérit dans l’atroce. Les rares moments de répit, de gestes ou sentiments humains, ne font que rendre le récit encore plus insoutenable. Maus ajoute toutefois une nouvelle dimension à l’horreur par le choix a priori discutable de la bande dessinée, genre estimé mineur. La force de cette œuvre est de raviver ce que l’on sait de la Shoah, en provoquant d’une façon nouvelle, nous donnant littéralement à voir cette réalité.
   
   Au plan formel, la sobriété du graphisme renvoie à celle de l’écriture concentrationnaire, telle que l’ont choisie Primo Lévi, Imre Kertész ou encore Elie Wiesel. L’œuvre cite d’ailleurs Samuel Beckett : « chaque mot est comme une tache inutile sur le silence et le néant ».Le trait est dur, épuré, épais, monochrome. Le dessin ne romance en rien la réalité, dont il rend compte l’indicible noirceur. Il a peut-être aussi un sens plus métaphysique : s’agit-il de rendre compte de l’essence de l’existence de ces souris, qui se réduisait à sa plus pure expression, c’est-à-dire la vie et la mort ? Il reflète la simplicité et la sobriété du récit du père, qui ne verse jamais dans le pathos.
   
   L’autre trait frappant est le choix de représentation des personnes par des hybrides d’hommes et de bêtes : la souris c’est le juif (souris en allemand se dit justement Maus), le chat : l’allemand, le chien : l’américain (si quelqu’un a compris pourquoi, qu’il me fasse signe), la grenouille : le français (pareil)…S’agit-il d’un renvoi aux Fables de La Fontaine, et du constat amer et ironique que l’on se trouve ici par delà la morale ? De façon plus terre-à-terre, l’auteur veut-il signifier que le monde est soumis à la loi de la jungle ? En tout cas, cela rend compte de la négation de l’individu au profit du groupe. L’on ne vaut (et vit) pas pour et par soi-même, mais l’on est rattaché de façon presque essentielle à une espèce particulière confrontée à une autre. Voilà pourquoi Art se représente en souris également. D’où l’importance pour se connaître soi de comprendre le passé de sa propre espèce.
   
   En effet, Maus n’est pas tant l’histoire d’un survivant que d’un survivant aux survivants. Il montre un homme, l’auteur, hanté par ce passé qui le nie autant qu’il le définit. Lui qui est venu « après » vit dans l’ombre de ses morts et des rescapés, avec la culpabilité d’être en vie qui va avec. C’est très évident à la lecture de la bande dessinée intercalée et qui pourrait être indépendante de Maus :Prisonnier de la planète Enfer. Maus apparaît donc à la fois comme un hommage et une accusation. Mais A.Spiegelman est-il vraiment un survivant ou fait-il partie de ces morts autour desquels s’articule l’œuvre ? En effet trois photographies les représentant y sont insérées. Les deux plus mises en évidence montrent Richieu (le premier fils adoré mort en déportation, qu’Art n’arrivera jamais à remplacer) et Vladek, le père (peu après les faits en costume tout neuf de déporté, pour la "photo souvenir" (!!!!!????!!!!)). La troisième, assez discrète, représente Anja la mère, après les camps, posant avec un garçon qui semble être son fils, c’est-à-dire Art. Est-il donc lui aussi un faux vivant, son identité étant effacée par les vrais morts ? Ainsi, non seulement Maus est-il une exhortation à se souvenir mais aussi un exorcisme afin de se retrouver.
   
   Maus me fait beaucoup penser à Perec et son «W ou le souvenir d’enfance». L’œuvre fait alterner deux textes, une fiction en italiques et une autobiographie en caractères droits. La fiction raconte l’organisation du camp de W établi sur une île, s’articulant autour du sport et de la compétition et promulguant nombre de règles humiliantes. On comprend qu’il s’agit de la tentative de l’auteur d’imaginer le monde des camps (où sa mère a été déportée), mais les points de suspension surgissant d’une page blanche au milieu de l’œuvre disent l’ impossibilité de dire. Ainsi cet indicible s’engouffre dans ces points de suspension. On les retrouve dans Maus : quand il est chez le psychiatre (2è partie), l’évocation de son livre terrifie Art : « Mon livre ? Hah ! Quel livre ?? Une partie de moi ne veut pas dessiner Auschwitz ni même y penser. Je n’arrive pas à visualiser ni à imaginer ce qu’on y ressentait. »
   
   L’œuvre cite un article de journal allemand datant du milieu des années 30 : « Mickey Mouse est l’idéal le plus lamentable qui ait jamais vu le jour…De saines institutions incitent tous les jeunes gens indépendants et toute la jeunesse respectable à penser que cette vermine dégoûtante et couverte de saletés, le plus grand porteur de bactéries du règne animal, ne peut être le type d’animal idéal…Finissons-en avec la tyrannie que les Juifs exercent sur le peuple ! A bas Mickey Mouse ! Portez la croix gammée ! ». Même si Walt Disney n’a pas dessiné la petite souris pour embêter les nazis, ça n’a pas dû beaucoup le chagriner que l’on considère ainsi Mickey, car il était farouchement antinazi. Il s’exprime ainsi contre Hitler dans un dessin animé de 1942, der Führer’s face (pas facile à trouver). Et le genre du dessin animé, (même si, comme celui de la bédé, il peut sembler inapproprié) (c’est pour ça que je fais le lien, donc non, ce n’est pas hors sujet) permet une extrême violence dans la dénonciation. Ainsi ce dessin animé met en scène Donald en nouveau Chaplin, travaillant dans une usine, complètement obsédé et aliéné par l’image d’Hitler. Et franchement je n’ai pas trouvé ça drôle. J’espérais qu’ils en parlent à l’exposition Disney au Grand Palais, mais je n’ai rien vu.
   
   Cette bande dessinée est en définitive un très grand livre.
   ↓

critique par La Renarde




* * *



Se réconcilier avec l'histoire de sa famille
Note :

   Art Spiegelman, dessinateur et auteur américain underground décide de réaliser une bande dessinée sur la vie de son père, juif polonais qui a survécu à la déportation. Pendant de longs mois il va écouter le récit de ce vieil homme malade qui lui raconte la vie avant, les ghettos, son mariage heureux, la guerre et les camps de la mort, le miracle de sa survie et de celle de son épouse. L'occasion pour lui de commencer à se réconcilier avec l'histoire de sa famille et avec un père qu'il a tant de mal à comprendre.
   
   On pourrait se dire qu'il s'agit d'un énième récit sur la Shoah, d'une bande dessinée étrange et hermétique, d'un récit autobiographique pas très alléchant en noir et blanc et très stylisé. C'est loin, très loin d'être le cas. Si Maus est au premier abord une oeuvre dans laquelle il est difficile d'entrer, elle a tôt fait de vous prendre dans ses filets. Art Spilegelman a pris le parti de faire des personnages de son histoire des animaux: les juifs sont des souris, les nazis des chats, les polonais des cochons. Le choix de représenter les différentes nationalités ou "races" par des animaux m'a interrogée. L'image du chat et de la souris qui sous-tend l'oeuvre est évidente, celle du cochon également. Mais est-ce une manière de ramener les hommes aux archétypes raciaux qu'ils étaient devenus à cette époque par la faute des théories nazies? Est-ce une manière de se distancier de l'insoutenable et de venir à bout de cette histoire familiale qui a empoisonné sa vie?
   
   Maus n'est pas seulement l'histoire de la Shoah à travers la vie d'un individu. C'est aussi une réflexion sur ce que représente être l'enfant de survivants, sur la manière dont on peut appréhender et intégrer ces faits historiques qui ont marqué d'une empreinte indélébile les personnalités de ceux qui sont revenus des camps. Spiegelman raconte pourquoi et comment il en est venu à arracher à son père son histoire, comment il arbitre entre ce récit et l'image de ce vieil homme égoïste et avare qui lui gâche la vie. Comment il essaie d'intégrer cette histoire qui n'est pas la sienne mais qui définit tellement ce qu'il est au point de l'étouffer de la culpabilité d'être vivant quand les autres, comme son frère Richieu qu'il n'a jamais connu, sont morts dans ces conditions atroces.
   
   L'aller-retour entre le présent du fils et le passé du père permet d'appréhender l'après. Le plus frappant dans tout ça reste l'absence totale de mélodrame: le père raconte de manière factuelle cette période de sa vie, n'essaie jamais d'embellir son rôle. Il raconte simplement à son fils ce qu'il lui a fallu faire et abdiquer pour survivre aux années de guerre en étant juif polonais. La simplicité du récit rend d'autant plus fort l'impact des images, et des faits. C'est dense, lourd, difficile à lire et c'est bien, parce qu'on prend le temps de la lecture, de la compréhension et de la réflexion. On prend de plein fouet l'horreur. Voir l'histoire à travers des destins d'individus et pas à travers les parcours de héros ou des faits bruts la rend vivante, touchante, révoltante comme elle doit l'être sans rien obérer de la rigueur nécessaire à ce genre de récit. Parce que c'est arrivé à des gens comme vous et moi, avec leurs qualités et leurs défauts et qui ne demandaient qu'à vivre tranquillement.
   
    Un grand classique de la bande dessinée, certes, mais aussi une lecture indispensable et salutaire et un grand moment de BD.
    ↓

critique par Chiffonnette




* * *



Prix Pulitzer
Note :

   L'autre jour, en me promenant à la médiathèque, j'aperçois dans un bac ce titre, Maus. J'en avais beaucoup entendu parler en bien, et c'est donc avec un a priori positif que je l'ai mis dans mon sac.
   
   Art Spiegelman raconte dans cette BD en deux tomes l'histoire de son père, juif polonais qui voit l'Allemagne nazie s'agrandir puis envahir son pays nouvellement créé suite au Traité de Versailles. On suit les parents de Art, Vladeck et Anja, qui essaient de survivre comme ils peuvent. On les suit dans le premier tome, entre 1939 et 1944, ils quittent leurs habitations pour habiter dans des quartiers juifs, vite transformés en ghetto, sont spoliés de tous leurs biens. Les conditions de vie y sont de plus en plus difficile, et ils finissent par y vivre cloîtrer pour échapper aux rafles. Mais dénoncés, les membres de la famille vont un à un être envoyés dans les camps d'extermination.
   
   Le second tome met l'accent sur la vie de Art et de Anja dans le camp d'Auschwitz. Même s'ils sont séparés car les hommes et les femmes vivent dans des camps différents, ils parviennent à garder contact tant bien que mal.
   
   Toute une autre partie de l‘ouvrage est consacrée à la façon dont Art a recueilli le récit de son père: les difficultés pour faire parler un homme malade, la stupeur lorsqu'il apprend que son père a brûlé le journal écrit pendant la guerre par sa mère décédée. Chaque chapitre est ainsi encadré par ces retours à la réalité.
   
   Il y a également des réflexions sur la représentation des personnages: Spiegelman choisit en effet de représenter chaque nationalité par un animal: les allemands sont des chats, les français des grenouilles, les américains des chiens, les polonais des cochons. Et il décide aussi de dessiner les juifs d'une autre manière: en souris. Les juifs sont donc de suite reconnaissables. Ce qui permet de montrer que dans les camps, il n'y avait pas que des juifs, et que des juifs ont participé aux rafles dans les ghettos polonais. Manière très habile et subtile d’appuyer son propos. Et manière un peu polémique de montrer que les juifs étaient d’abord considérés comme juifs et non comme allemands, français ou polonais.
   
   Ce témoignage sur la vie des juifs polonais est assez troublant pour un français lambda, car si notre connaissance sur la situation des juifs français pendant la guerre est plutôt bonne aujourd'hui, celle des juifs polonais et de leurs conditions de vie abominables est plus floue. Roman Polanski a décrit une partie de cette histoire dans son film "Le Pianiste", mais les sources grand public sur cette partie de l'histoire sont relativement minces. Ainsi, le récit de Vladek illustre combien les combines, les connaissances et aussi la richesse (au moins au début de la guerre, tous les juifs ayant rapidement été spoliés) ont pu constituer des éléments importants pour la survie.
   
   C'est donc un témoignage important qu'offre Art Spiegelman dans cette bande dessinée. Ce livre a d'ailleurs le Prix Pulitzer en 1992, soit un peu l'équivalent d'un Goncourt. Ce qui parait inimaginable pour un auteur français!
    ↓

critique par Yohan




* * *



Tragique histoire de la souris traquée par le chat
Note :

   Il est de ces lectures dont on veut rendre immédiatement la justice de leur puissance avant que le temps qui passe abîme l’opinion que l’on a eu d’elle dès la dernière page tournée. Encore que ce temps qui file est toujours un test de puissance littéraire. Dans le cas présent, il n’y a aucun doute sur la future permanence des images et des situations évoquées.
   
   Voici donc un merveilleux ouvrage. Connu et reconnu. A découvrir absolument. Tout y est juste et profond. Et ce n’est pas uniquement le thème de la Shoah et son cortège dramatique qui nous plonge dans une inévitable empathie. C’est aussi le traitement par la bande dessinée des souvenirs et répercussions d’un tel drame dans la vie du père de l’auteur et de l’auteur lui-même.
   
   Au sous-titre «un survivant raconte» s’ajoutent les titres des deux tomes et qui en disent déjà beaucoup. Tome I : Mon père saigne l’histoire (de 30 à 44) Tome II : Et c’est là que mes ennuis ont commencé (d’Auschwitz à la mort du père)
   
   D’abord les graphismes, en noir et blanc, volontairement sombres, aux personnages à tête d’animaux. Le juif a une tête de souris, le nazi est donc le chat, le polonais est un cochon, l’américain est en chien… Et l’auteur, lui-même, se représente en juif mais avec un masque de souris, voulant signifier sa culture juive moins la croyance. Tout choix esthétique est réfléchi et admirablement parlant. Ainsi, ce passage où l’auteur confie au psy sa difficulté à raconter l’indicible Auschwitz et pour représenter l’écrasante présence paternelle, son personnage rapetisse au gré des cases. Admirable.
   
   Ensuite le propos, sincère, sans pathos, racontant une réalité affligeante avec précision et par le détail. Le récit porte d’ailleurs autant sur les abjections perpétrées par les serviteurs du régime nazi que sur la difficulté de recueillir le témoignage d’un père au caractère exécrable présenté sans édulcorant. Savant équilibre du présent d’un fils de rescapé avec le passé d’un père qui a tout vécu. Passionnante réflexion sur les failles, les tourments d’un homme qui a su se sortir vivant de l’horreur des camps. Révélateur d’une personnalité peu attirante. Car c’est ce caractère d’extrême avarice, d’égoïsme pur, de grande capacité à s’adapter à toute situation pour en tirer profit, qui permettra à Vladek de survivre.
   
   Il y a du Woody Allen se moquant de son ascendance dans ce traitement de la famille par Spiegelman. C’est drôle et tragique, moqueur et sensible. Tout en un.
   
   Forme et fond additionnés donnent une œuvre magistrale.

critique par OB1




* * *