Lecture / Ecriture
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L'ancêtre de Juan Jose Saer

Juan Jose Saer
  Lieu
  L'ancêtre
  Glose

Juan José Saer est un écrivain argentin né en 1937 et mort en 2005.

L'ancêtre - Juan Jose Saer

Froideur esthétique
Note :

   Au détour d'une expédition, un mousse d'une quinzaine d'années est ravi par des indigènes. Il vivra avec eux pendant dix ans puis sera relâché pour retrouver son ancienne culture. Devenu un étranger dans son ancien monde, cet être hybride sera étudié puis reconditionné, et passera sa vie ensuite à relater, à revivre cette expérience particulière.
   
   Il est rare que je conseille d'ouvrir un livre, juste pour y découvrir la qualité linguistique de la prose intérieure. Pourtant, avec »L'ancêtre », je vais me le permettre, parce que ce livre vaut autant pour la traduction de Laure Bataillon, fidèle à l'écrit de Juan José Saer, que pour le fond, certes intéressant mais qui a manqué de rythme selon moi, lié certainement à l'absence de dialogues et au monologue imposé par le narrateur.
   
    J'ai conscience en rédigeant cette chronique d'être passée à côté de ce roman : je l'ai lu avec plaisir (celui de respirer une langue française parfaite, avec l'emploi fréquent de subjonctifs, des phrases longues et mélodieuses, une touche de mystère à chaque instant) mais je n'ai pas adhéré au propos (il m'a manqué des arrêts instantanés sur les scènes, de sentir les personnages). Tout reste diffus et embrouillé : c'est un choix de l'auteur, sa patte d'écrivain, je n'en doute aucunement. Pourtant, là où je demandais des détails, je n'y vois que des ombres, là où arrivent les descriptions, j'aimerais connaître celles du devenir du narrateur. Juan José Saer joue avec la chronologie. Il le fait de façon brillantissime avec un phrasé splendide : même si le fond m'a laissée de marbre, je reste scotchée par l'écriture (je me répète : l'auteur et la traductrice sont deux êtres littéraires rares).
   
    Bref, j'ai découvert un texte esthétiquement impeccable mais aussi une histoire bancale. Pourtant, le thème universel d'être étranger partout où on va, offre matière à discussion. Dans « L'ancêtre », il est question de conflit de civilisations, de survie en milieu hostile, d'étude ethnique suggérée : c'est une histoire réelle romancée et d'une certaine façon discrétisée.
   
   Pourtant, Juan José Saer fait preuve d'intelligence : débutant son intrigue sous forme romanesque, il tente une incursion dans l'essai en fin de parcours. Il s'amuse à casser les codes narratifs. Malgré ses qualités inventives, il ne se passe pas grand chose dans cet ouvrage. J'ai eu le même sentiment avec «Les onze» de Pierre Michon : la sensation de passer à côté d'un chef d’œuvre, totalement incompris par mes neurones réfractaires au style parfait qui fait de l'ombre au contenu. Franchement, j'aurais voulu plus et surtout adorer « L'ancêtre » !
   
   Magnifique, splendide traduction de Laure Bataillon
   
   Quelques citations du texte
   
   « L’inconnu est abstraction ; le connu, un désert ; mais le connu à demi, l’entr’aperçu, est le lieu parfait où faire onduler désir et hallucination.»
   
    « Toute vie est un puits de solitude qui va se creusant avec les années.»
   
    « Le seul savoir juste est celui qui reconnaît que nous savons seulement ce qui condescend à se montrer. »

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critique par Philisine Cave




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Traduit par Bataillon
Note :

   "Notre monde vient d’en trouver un autre" Michel de Montaigne
   

   Les historiens ont tout dit de la conquête espagnole et ses horreurs. J’ai lu bien des essais et livres d’histoire mais peu de romans sur le sujet. Parfois la fiction dépasse le réel et le roman historique s’avère plus efficace encore pour dire la vérité.
   
   Ici pas de grande restitution, pas de scènes en technicolor, mais le récit serré de l’Ancêtre.
   
   En 1516 Juan Diaz de Solis valeureux capitaine espagnol débarque sur les rives du Rio de la Plata. Le débarquement se passe mal, l’expédition est massacrée et le mousse de l’équipage tombe aux mains des indiens.
   
   Dix ans plus tard il est libéré par une expédition de passage. Il va lui falloir raconter, faire appel à sa mémoire pour trouver les mots qui lui échappent de sa langue d’origine.
   
   Il lui faut parler et dire comment la tribu qui l’enleva lui permis de survivre, dire ce qu’il a pu comprendre des mœurs des indiens, leurs coutumes, leurs rites, leurs fêtes et leurs batailles. Il a même un nom Def Ghi, mais il ignore ce que cela signifie.
   
   "Ce n’étaient pas seulement les hommes qui étaient différents, mais l’espace, le temps, l’eau, les plantes, le soleil, la lune, les étoiles."
   

   C’est une fable que raconte Juan José Saer, inspiré d’un fait réel, le récit est superbement transposé en un long monologue qui nous fait entrer au plus sombre et au plus secret de la culture d’un peuple, ses lois, ses coutumes.
   
   Le roman vaut tous les récits historiques et essais sociologiques.
   
   Vous pourrez lire une post-face d’Alberto Manguel et j’ajoute que la traduction est parfaite et fait dire à l’éditeur "…Il faut insister sur la prouesse de cette dernière ; son texte, qui est ici repris sans aucune modification, est un exemple sidérant de grâce, de symbiose entre un auteur et son traducteur."
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critique par Dominique




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Le festin cannibale
Note :

   L'histoire, ou disons la fable, est racontée par un vieil homme, l'ancêtre du titre, un demi-siècle ayant passé. Orphelin, il s'était embarqué comme mousse dans l'expédition de trois navires à destination des Indes qu'on venait tout juste de commencer à découvrir. Abordant le rivage de ce qui deviendrait peut-être le rio de la Plata, de nombreux marins imprudents s'étaient fait massacrer sur le rivage même par les flèches décochées par une armée d'indigènes surgis de nulle part. Le mousse fut emmené de force jusqu'au village indien. Un festin cannibale fut organisé sous les yeux horrifiés du mousse qu'ils avaient volontairement épargné.
   
   Bien que dépourvu de chapitres, le texte comprend en fait deux parties distinctes et d'importance équivalente. La première est consacrée aux dix années passées par le mousse au milieu des Indiens avant qu'ils ne le relâchent à la faveur du passage d'autres navires européens. Au centre des propos du survivant, il y a l'exposé d'un cycle annuel qui rythme la vie de la communauté ordinairement paisible. Mais quand vient l'été, le groupe, mû par une force collective soudaine, se lance dans un raid destiné à trouver des victimes humaines dans les parages où il vit. Toujours, parmi les captifs, il y a un être qui se trouvé épargné et qui sera relâché, sans doute afin de témoigner de la cruauté de cette peuplade. Toujours, après la consommation de la chair humaine grillée, la communauté se livre à une autre orgie, sexuelle celle-ci. Elle se termine dans la douleur — on ne peut que penser à certains textes de Sade — avec la mort brutale de plusieurs Indiens. Ensuite, la vie redevient paisible comme si rien de tragique ne s'était produit.
   
   Dans la suite du récit autobiographique, le jeune marin devenu fort âgé esquisse le reste de sa vie. Le navire qui le sauva le ramena en Europe. Il fut confié à des hommes d'Eglise ; ceux-ci le questionnèrent longuement sur son aventure et pensèrent qu'il était possédé du démon — "ils étaient fort capables d'envoyer un homme au bûcher" — . Après l'avoir exorcisé, ils le confièrent à un monastère : le narrateur rend grâce au père qui fit son éducation jusqu'au latin et aux auteurs anciens. Après le décès de ce bienfaiteur, le narrateur brièvement livré à lui-même ne tarde pas à incorporer la troupe de théâtre qui a croisé son chemin et à bâtir un joli succès sur son expérience de dix ans chez les Indiens. Puis, devenu responsable d'une famille, il aura tout le loisir de se pencher sur le comportement des cannibales sur le ton de l'essai.
   
   Juan José Saer, toujours en utilisant un style très soutenu riche en subjonctifs, mais dépourvu de dialogue, rend merveilleusement pour les lecteurs les réflexions tardives de son héros se remémorant les agissements des Indiens et cherchant à en tirer un enseignement. Il faut enfin saluer la brillante traduction de Laure Bataillon qui rend ce roman très estimable.

critique par Mapero




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