Lecture / Ecriture
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Chêne et Chien de Raymond Queneau

Raymond Queneau
  Chêne et Chien
  Les Fleurs bleues
  Zazie dans le métro
  Loin de Rueil
  Un rude hiver
  Les Ziaux - suivi de: L'instant fatal
  On est toujours trop bon avec les femmes
  Connaissez-vous Paris ? - 1936-1938

Chêne et Chien - Raymond Queneau

"Ya pas que l'art, ya aussi la rigolade"
Note :

   Queneau, c’est « hénaurme ».
   Démonstration.
   Vous voyez le livre à gauche, là ? Bien. Il s’agit de Chêne et Chien, une autobiographie en vers, avec des alexandrins, des hexasyllabes, des césures à l’hémistiche et tout et tout, charmantes bestioles délaissées depuis la fin du XIXè siècle. Le monsieur se réclame même de Boileau, mis en exergue de la première partie de la chose. C’est gonflé quand même, de la part d’un ex surréaliste (justement, il aime bien embêter Breton).
   Mais ce n’est pas aussi simple ! En effet cette langue parallèle qu’est le français parlé fait partie intégrante de son esthétique.
   Elle m’emmenait également en vacances
   A Orléans, aux Andelys
   Où successivement habita-z-une tante
   Qui me traitait comme son fils.

   Ou encore : exempleu du déclin de la France
   Cette conception orale de la poésie renvoie aux trouvères et troubadours du Moyen Age, d’autant plus que la matière du poème constitue à elle seule une épopée… Ahhh la cure de psychanalyse de Queneau… ! (touing touing…n’est-ce pas du luth que j’entend là ?)
   D’ailleurs, Queneau appelle son œuvre «roman en vers». Il considère qu’il n’y a pas de différence pour lui entre roman et poésie puisque leur matière peut être la même. Y en a marre de ces poètes romantiques faisant du lyrisme le tout de la poésie !
   "...Quand je fais des vers, je songe toujours à dire ce qui ne s'est point encore dit en notre langue. C'est ce que j'ai principalement affecté dans cette nouvelle épître... J'y conte tout ce que j'ai fait depuis que je suis au monde. J'y rapporte mes défauts, mon âge, mes inclinations, mes moeurs. J'y dis de quel père et de quelle mère je suis né... ". (Boileau cité en exergue)
   C’est pourquoi Queneau n’a pas de problème avec le fait de mettre sa propre vie en vers, même si le sujet ne parait pas poétique à première vue.
    Ceci me permet de faire une transition très habile vers le pitch.
   La chose est composée de trois parties.
   Dans la première, on voit Queneau gamin et ado, se prenant la tête et torturé par ses angoisses et anxiétés étranges. On le voit aussi en pleine crise oedipienne :
   Elle m’appelle son pinson.
   Elle raconte qu’elle m’aime.
   Mon lit se trouve près du sien.
   J’entends gémir cette infidèle.

   C’est ainsi qu’on n’est pas étonné de le retrouver en deuxième partie sur un divan de psychanalyste, racontant ses rêves, ses impressions.
   En troisième partie, c’est la guérison tant attendue, la victoire du Moi sur ses terreurs et son inconscient.
   Tout tourne donc autour du Moi de l’auteur, ce qui explique le titre Chêne et Chien. Il renvoie à l'étymologie du nom de l'auteur : la racine quen de Queneau renvoie aux mots normands quenne qui désigne le chêne (=le bien, la force), et quenet , qui désigne le chien (=le mal, l’infamie).
   Chêne et Chien voilà mes deux noms,
   Ethymologie délicate :
   Comment garder l’anonymat
   Devant les dieux et les démons ?

   Pas mal de critiques ont d’ailleurs comparé cette structure avec celle de la Divine Comédie de Dante : Enfer-Purgatoire-Paradis. Ce que j’adore avec Dante, c’est qu’on peut l’invoquer pour à peu près tout et n’importe quoi.
    Il ne se prend pas du tout au sérieux et c’est savoureux. Il donne une forme noble, avec de petites touches désuètes, des références littéraires et mythologiques, à une matière triviale et basse.
   Ma grand-mère était sale et sentait si mauvais
   Que de plus d’une dame on ne revit l’ombrelle.

   Ou encore : Certes j’avais du goût pour l’ordure et la crasse,
   Images de ma haine et de mon désespoir :
   Le soleil maternel est un excrément noir
   Et toute joie une grimace.

   Je pourrais continuer pendant des heures, c’est à mourir de rire !
    Ainsi, en s’inspirant des classiques, Queneau crée son esthétique propre. Comme le dit si bien Gabriel dans Zazie dans le métro du même Queneau : « Y a pas que la rigolade, y a aussi l’art. » , même si j'ai tendance à l'oublier quand je le lis.
   ↓

critique par La Renarde




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Raymond Queneau tel qu'en lui-même
Note :

   
   "Je naquis au Havre un vingt et un février
   En mil neuf cent et trois.
   Ma mère était mercière et mon père mercier :
   Ils trépignaient de joie."

   
   Le mélange d’humour et de pudique déprime de Queneau semblait parfaitement me convenir en ce mois de mai chargé: après "Zazie", après "Un rude hiver", je me retrouvai plongée dans le court «roman en vers» "Chêne et chien", sorti d’un carton où il s’imprégnait discrètement de l’odeur des livres abandonnés.
   J’entrepris donc de le ramener à la lumière et dévorai en quelques heures ce qui n’est pas vraiment un roman, mais plutôt une autobiographie.
   
   Ses parents donc trépignent de joie… mais confient l’enfant à une nourrice jusqu’à ses deux ans et c’est sur cette "injustice" inexplicable qu’il se construit.
   
   "Chêne et chien" évoque donc à la fois des chromos de cette enfance début du siècle: les voyages dans les villes alentour et jusqu’à Paris, les illustrés, les vacances heureuses dans la famille maternelle, les sorties au cinéma, au Pathé ou au Kursaal, des objets insolites, comme «le cornet acoustique / grâce auquel on communiquait / de la chambre à coucher avecque la boutique / en salivant dans le sifflet»; et les figures parentales, une mère qui l’appelle son «pinson» et dont il est amoureux sans espoir, et un père maladif, avec lequel il partage cette apparence de «convalescent livide».
   
   Cette évocation de son enfance au Havre pendant la guerre donne les sources du "Rude Hiver" que je viens de lire: on y retrouve les défilés de soldats cosmopolites qui ouvrent le roman; les crevettes et le cidre partagés par Lehameau et Annette sont les souvenirs des sorties à Sainte-Adresse avec sa mère; Lehameau lui-même semble inspiré par son père qui se lamentait sur l’état de la France et pestait sur la soudaine prospérité des ouvriers havrais.
   
   Bien sûr on sourit de ces souvenirs anodins mis en vers, des «e» supprimés qui donnent une impression d’oralité et de légèreté, mais ces vers de mirliton formulent aussi les angoisses de l’enfant complexé, comme dans ce passage évoquant les fessées données par la maîtresse à son fils:
   "J’étais terrorisé à la vu’ de ces fesses
   Rougissant sous les coups savamment appliqués.
   (Je joins à ce souv’nir, ceci de même espèce:
   je surveillais ma mère allant aux cabinets.)

   On pense à la célèbre fessée racontée par Rousseau dans les Confessions, transformant les punitions en passage attendu des mémoires à venir; c’est aussi que l’enfance est relue à la lumière de la psychanalyse.
   
   Cette quête à travers une «brume insensée où s’agitent des ombres» (formule reprise par Perec en exergue de "W ou le souvenir d’enfance", autobiographie absolument terrible où Perec explore ce «blanc» qu’ont laissé en lui ses parents disparus dans les soubresauts de l’Histoire) est l’objet de la deuxième partie, faite de rêves et évocation du rituel de l’analyse, des soubresauts de la conscience qui résiste… C’est là que s’explique le titre: chêne et chien sont les «deux noms» du poète, la part cynique, indélicate et la part noble et grande, qu’il faut concilier.
   
   Et le «roman» se clôt sur une «fête au village» libératoire…

critique par Rose




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