Lecture / Ecriture
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Vernon Subutex - 2 de Virginie Despentes

Virginie Despentes
  King kong théorie
  Bye bye Blondie
  Les jolies choses
  Apocalypse bébé
  Vernon Subutex - 1
  Vernon Subutex - 2
  Vernon Subutex - 3

Virginie Despentes est une écrivaine française née en 1969 à Nancy.

Vernon Subutex - 2 - Virginie Despentes

Le shaman de l'Europe
Note :

   Meilleur livre français de 2015 du magazine Lire
   
   A l'issue du tome 1, nous avions laissé notre Vernon Subutex réduit à l'état de SDF et même hospitalisé à la suite d'une violente agression. Quand nous le retrouvons ici, il vit cette vie difficile depuis un certain temps, sans amélioration en vue, et, s'il semble prendre tout cela avec philosophie, il n'est pas difficile de comprendre que la dite "philosophie" s'apparente plutôt à un état de choc et de détresse qui le laisse totalement démuni.
   
   J'avais oublié pas mal de choses depuis le tome 1, pas tant des faits que les noms. Il y en a beaucoup, beaucoup de personnages avec chacun une vraie existence, même les seconds rôles, cela fait beaucoup à mémoriser. J'ai donc particulièrement apprécié ces trois pages de rappel des personnages en début de lecture. Cependant, je dois dire que cela ne m'a pas empêchée d'avoir parfois du mal, vers la fin à visualiser la personne dès que je rencontrais son nom, car d'autres vont encore s'ajouter. Je ne me rends pas bien compte si ce sont là mes capacités qui sont en cause ou si c'est un des défauts du livre.
   
   Donc, Vernon, sorti de l’hôpital, erre et fait des rencontres, souvent intéressantes. Ses anciens amis ou ennemis, le recherchent de leur côté en utilisant les réseaux sociaux. Ils finissent par le retrouver et c'est l'objet de ce volume 2.
   
   Ce second tome est à la hauteur du premier. Nous saurons ce qu'il y avait sur les enregistrements d'Alex Bleach et cela propulsera l'action. Parallèlement, l'ouvrage foisonne d'opinions et d'analyses très intéressantes sur notre société. C'est autre chose que Houellebecq et j'aime le regard aigu de Virginie Despentes, hyper lucide, sans illusion, mais pas désespérant pour autant, parce qu'elle accepte les choses comme elles sont, que cela lui plaise ou non. On a l'impression de discuter avec un groupe d'amis, de confronter nos points de vue. De plus, on se sent proche de ceux exposés ici (sinon, vous n'avez même pas fini le tome 1) et on prend plaisir à la voir développer. (Je termine ci-dessous par un petit florilège, mais difficile de choisir tellement il y en a.)
   
   Dans un sens, on peut dire que Vernon ne s'est pas remis de l'épreuve. Que ce soit dû aux coups reçus, aux substances consommées, à l'existence trop rude ou à tout cela à la fois, il ne retrouve pas le Vernon qu'il a été. Il a beaucoup changé. Sa vie a changé. Elle a pris un tournant sur lequel il ne peut revenir et nous voyons ce qui va advenir de lui.
   
   Comme toujours aux alentours de notre disquaire, la musique a une grande place dans le récit. Les références sont nombreuses et concourent à l'ambiance et au feeling. Elle joue même ici un vrai rôle.
   
    Vers le milieu du livre, avec la formation d'un groupe idyllique, on frôle une sorte d'état de grâce collectif qui inquiète le lecteur réfractaire à la guimauve, qui craint de voir surgir la mièvrerie. On la frôle ainsi un bon moment, mais il me semble que Virginie Despentes parvient à ne pas y sombrer, et l'action reprend son cours. Ce deuxième volume laissera tout le monde dans une situation transitoire, comment tout cela va-t-il évoluer? Je prévois un volume trois bien plus rugueux et bien plus dur (bien que celui-ci compte quand même un mort et quelques blessés), mais je rappelle que mes prévisions au terme du premier tome se sont révélées fausses, c'est vous dire si vous pouvez vous fier à elles. (mais là quand même, j'en serais étonnée...)
   
   On avait eu le même cas avec "1Q84", ces éditions de trilogies à six mois d’intervalle posent problème. C'est trop long. Je pense qu'un mois d’intervalle serait mieux pour le lecteur, trois, grand maximum: le temps de souffler et de s'impatienter un peu, mais pas le temps d'oublier ou de perdre l'ambiance et l'élan.
   
   Eclats :
   
   « Les mecs sont devenus tous identiques, on dirait qu'ils prennent des cours du soir pour se ressembler le plus possible. »
   
   « Son gamin était tombé en extase devant "les anges de la téléréalité". Un déluge d'imbécilités dont rien ne pouvait le détourner. Et Antoine avait regardé, sidéré, son intelligence d'enfant fondre comme neige au soleil. »
   
   « On s'arrange toujours pour faire coïncider ses convictions avec ses objectifs. »
   
   « On s'est dit vendre son âme c'est pas grave, on la récupérera, intacte, à la fin du spectacle. »
   
   « Ça y est , les petites déceptions, les moments où on tend la main et où l'autre lâche. (...) Elle n'avait pas envie de vivre une histoire avec des morceaux de merde dedans. »
   
   « La seule façon de bien se défendre, c'est d'être mieux armé que l'ennemi. (…) Tant que vos ateliers s'appelleront "self-défense", autant étudier la peinture sur soie..., quand tu voudras appeler tes ateliers "je t'arrache les couilles avec les dents, enculé", on en reparlera... »

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critique par Sibylline




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Souviens toi... De nos idéaux de jeunesse...
Note :

   "Souviens toi Vernon, on entrait dans le rock comme on entre dans une cathédrale"
   
   Nous avions laissé Vernon bien mal en point à la fin du tome 1, devenu SDF, avec pour seul horizon un peu bleu des cassettes confession de son ancien pote Alex, rocker mort d'une overdose en laissant ce précieux sésame, qui pourrait valoir un pont d'or... Traqué par le tout Paris ou presque et qui aurait peut être pu sauver Vernon de la déchéance et de la pauvreté si toutefois il les avait négociées auprès de ceux qui les recherchent. C'est tout du moins tel que j'imaginais le scénario du volume 2, me doutant toutefois que Virginie Despentes aurait bien plus d'imagination que moi, et qu'elle nous concocterait une suite bien moins simpliste... Et à cet égard, je ne m'étais pas trompée, la romancière devenue culte a su me surprendre une fois encore.
   
   Vernon est à l'honneur dès la première phrase de ce second opus, cet ancien disquaire jadis vénéré et vivant désormais dans la rue qui "pense à un vrai lit. A prendre un bain chaud", dans la maison abandonnée où il a établi ses quartiers. Vernon y a trouvé refuge, mais est dans un tel état de confusion qu'il ne sait plus depuis combien de temps il y dort. Mais je ne vais pas vous raconter dans les détails ce tome 2, mais juste revenir sur ses moments forts et ses faiblesses. Car point faible il y a et tout d'abord que, même s'il reste très bon, il est en deçà du premier volume, sans doute parce que mon horizon d'attente était élevé, tant le premier volume m'avait enthousiasmée. Le point fort, c'est que le réseau social autour de Vernon, à savoir pour grande partie ses anciens potes de la grande époque, se retrouvent autour de Vernon, au propre comme au figuré c'est à dire pas seulement via Facebook, mais en se donnant rendez vous au parc des Buttes Chaumont, qui devient pour le coup un ultime personnage. Retrouvailles dont l'apogée est le visionnage en groupe des fameuses cassettes, un grand moment et un bel hommage à Vernon et à son intégrité. Car ce roman est aussi une réflexion sur ce que deviennent nos idéaux et nos rêves de jeunesse. Et autant vous dire que le constat est plutôt amer.
   
   Si j'ai beaucoup aimé la solidarité qui se tisse autour d'eux pour sauver Vernon, j'ai moins adhéré aux récits dans le récit, l'histoire sans grande originalité de certains personnages comme celle de Vodka, femme de Selim, mère d'Aicha et ex maîtresse de Bleach. Ou encore la relation qu'entretiennent la Hyène et Anaïs, et leur équipée sanglante chez Laurent Dopelet que j'ai trouvée too much.
   
   Ce second tome reste assez semblable au volume 1 finalement, sans identité propre, et il aurait pu être l'exacte suite du premier, si l'éditeur avait décidé d'en faire un pavé de 700 pages. La bonne surprise dès les premières pages c'est ce fabuleux index des personnages, histoire de nous remettre dans le bain de cette suite qui s'est fait attendre, c'est le moins qu'on puisse dire, annoncée d'abord en mars, puis en mai et qui a finalement trouvé place chez les libraires en juin. Et Despentes a d'ores et déjà annoncé que le troisième tome, pas encore écrit, ne sortirait pas avant 2016. Il me tarde de voir comment elle va finir cette saga mais je rejoins Sibylline, c'est long, trop long... Et se remettre dans le bain est un véritable effort, d'autant qu'on s'y perd un peu dans tous ces personnages.
   
   Ce second tome a aussi été l'occasion de revoir la romancière sur les plateaux, de l'écouter répondre aux interview avec intelligence, fulgurance, naturel, en proposant une analyse de la société que je partage 100%. Un vrai bonheur que d'écouter cette fille qui n'a pas renié ses idéaux de jeunesse, qui sait rester humble face à la célébrité et à la chance qu'elle ne revendique pas comme un dû. J'adore ses prises de parole sur le temps qui passe trop vite, les événements de la vie qui broient, le rôle de la bonne fortune ou pas... Parfois il faut si peu pour tomber... Et c'est ce que dit ce roman aussi en filigrane. Sans compter que maintenant, quand je vois un SDF, je pense immédiatement à Virginie Despentes et ma vision n'en est plus tout à fait la même. Or changer le regard qu'on porte sur la société, c'est aussi cela le rôle d'un grand écrivain.
    ↓

critique par Éléonore W.




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Une lucidité dérangeante
Note :

   Virginie Despentes (pseudonyme en référence aux Pentes de la Croix-Rousse, quartier de Lyon dans lequel elle a vécu, avant de s'installer à Paris), née en 1969 à Nancy, est une écrivaine et réalisatrice française. Elle est également, à l'occasion, traductrice et parolière. À quinze ans, elle est internée en hôpital psychiatrique, à dix-sept ans en faisant du stop, elle est victime d'un viol. Au même âge, après avoir passé son baccalauréat en candidate libre, elle quitte Nancy et s'installe à Lyon où elle multiplie les petits boulots : Femme de ménage, prostituée dans des salons de massage et des Peep-shows, vendeuse chez un disquaire, puis pigiste pour journaux rocks et critique de films pornographiques. Virginie Despentes est "devenue lesbienne à 35 ans", selon ses propres termes.
   
   Et que dire de plus que tout le bien déjà dit lors de son précédent ouvrage ? Bonne idée en préambule du roman, un rappel des principaux personnages et ce n’est pas un luxe car la fresque dans laquelle Virginie Despentes s’est lancée, n’était qu’une esquisse dans le premier tome, ici elle se déploie en tentacules innombrables et en tous genres.
   
   Même si Vernon Subutex reste au cœur du bouquin, avec l’ombre du défunt Alex Bleach qui plane comme une menace au-dessus de tout notre petit monde, le personnage du disquaire devenu SDF évolue au cours du récit, devenant une sorte de gourou ou de Christ moderne pour la petite cour des miracles qui se forme autour de lui, dans un périmètre qui s’étend du Sacré-Cœur aux Buttes Chaumont et son bar le Rosa Bonheur en point de ralliement.
   
   Nous avons tous évoqué La Comédie humaine après avoir lu Vernon Subutex, la comparaison est toujours évidente. L’écrivaine fascine par ses incursions dans toutes les strates de notre société, aussi à l’aise pour nous décrire le quotidien des laissés pour compte, le monde du rock ou du Street Art, comme dans ses descriptions précises des gens et leurs milieux sociaux. Toute notre société passe au crible du regard aigu de la romancière, la crise économique et celle du couple, les riches et les pauvres, les rêves brisés, les institutions, l’islam, les sexes, hommes ou femmes et leurs déclinaisons diverses… Une lucidité dérangeante, trop aiguë et s’appliquant à tant de domaines que le lecteur ne trouve plus d’îlot de refuge. Certes, des analyses politiques peuvent agacer par leur côté caricatural ou simpliste mais elles reflètent bien le regard de certaines catégories de la population.
   
   Parfois j’ai failli m’ennuyer devant le procédé répétitif du portrait de chaque nouveau personnage entrant dans le récit, mais à peine m’en faisais-je la réflexion, qu’une page sublime mettant à l’unisson le rythme et l’émotion, me replongeait avec bonheur dans ma lecture. Le texte est aussi truffé d’aphorismes percutants, "Le problème de la rédemption, c’est que c’est comme passer du crack à la camomille : on se doute que ça a des vertus, mais sur le coup, c’est surtout vachement moins ludique" et d’humour trash comme lorsque Gaëlle, sujette à des règles abondantes, "… évite de s’asseoir chez les autres, elle a déjà démoli plusieurs canapés."
   
   Quand le roman s’achève, Vernon et sa bande ont quitté Paris pour la province et honnêtement je ne vois pas du tout comment tout cela va finir, d’où mon impatience déjà pour l’ultime volet. Un roman dense et puissant, complètement dans son époque, qu’on rangera entre Philippe Djian et Michel Houellebecq, sans que je puisse en citer les points réellement communs.
   
   "Les filles, c’est facile pour elles : dès qu’elles l’ouvrent pour dire qu’elles se sentent salies ou non consentantes, on arrête toutes les rotatives et on les écoute pleurnicher. Lui se sent sali par la pornographie. Il se sent abusé, mais il va s’en plaindre à qui ? Les bonhommes, ils doivent supporter tout ce qu’on leur impose sans jamais la ramener avec leur sensibilité. On part du principe qu’ils sont forcément partants. Personne ne se demande si ça leur plait de se faire choper les couilles à tout bout de champ, pas plus qu’on se préoccupe de savoir s’ils ont envie d’être père ou pas, pas qu’on se préoccupe de savoir s’ils ont les moyens de payer la pension alimentaire qu’on leur impose… tout est sur le même mode. La masculinité, c’est "bande et raque" sans alternative."

critique par Le Bouquineur




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