Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Les forêts de Ravel de Michel Bernard

Michel Bernard
  Les forêts de Ravel
  Deux remords de Claude Monet
  Le bon cœur

Michel Bernard est un énarque et écrivain français, né en 1958 à Bar-le-Duc.

Les forêts de Ravel - Michel Bernard

Ravel marchait dans les forêts
Note :

   Derrière le musicien de génie, celui que le monde de ce début du vingtième siècle considérait comme le plus grand compositeur français et probablement mondial, se cachait une sorte de dandy, toujours tiré à quatre épingles, célibataire endurci, patriote convaincu et obnubilé par le souci de s’isoler. C’est déjà ce que nous racontait Jean Echenoz dans son magnifique "Ravel" qu’on ne peut que vous encourager à lire ou à relire.
   
   C’est ce que nous redit dans une langue superbe, très maîtrisée, précise à l’extrême, aussi sourcilleuse du détail et de la nuance que la musique de celui qu’elle nous décrit, le très beau livre de Michel Bernard, un auteur discret, collectionnant les petits Prix Littéraires et assez spécialisé sur des récits de nature militaire.
   
   Or, c’est à la période 1916-1937, et plus précisément encore 1916-1928 (l’année de la tournée triomphale aux Etats-Unis) que s’intéresse l’auteur. Ravel vient d’achever son Trio en La Majeur pour piano et s’apprête à rejoindre les rangs des soldats sur le front de l’Est.
   
   Car Ravel n’a eu de cesse, lui qui fut réformé pour cause de trop petite taille, que de se faire accepter par une armée dévoreuse d’hommes mais qui ne voulait pas de lui. Il tenta tout pour être aviateur mais sa complexion lui barra le chemin des airs. A force d’opiniâtreté, à quarante-et-un ans, il finit par être enrôlé comme chauffeur de camion et se retrouva, à force d’insistance, à convoyer munitions et blessés sur le front de Verdun. Tout conspirait à protéger un militaire encombrant par son prestige. Lui conspira à manifester humblement son patriotisme et sa solidarité, partageant beaucoup de la vie de ceux qui n’étaient cependant pas directement exposés aux tirs meurtriers et aux attaques dévastatrices.
   
   Réformé en 1917 pour des problèmes de santé, revenu de l’idée qu’il se faisait de l’Armée et de la gloire à servir la Patrie en danger, Ravel se remit progressivement à la musique. C’est à la naissance de ces partitions révolutionnaires que nous convoque Michel Bernard cependant pas dans une démarche hautement musicologique ou historique. Non, ce qui l’intéresse c’est de mettre en évidence la difficulté, ou non, à écrire, la compulsion à le faire tout en maîtrisant un bouillonnement que la guerre avait temporairement éteint avant que d’en devenir une source d’inspiration. Pour y parvenir, Ravel marchait dans les forêts.
   
   Lui le Basque d’origine et Parisien d’adoption fuit Paris à jamais une fois démobilisé pour partager son temps, quand il ne voyageait pas la gloire et la richesse définitivement acquises, entre Lyons-la-Forêt où sa marraine de guerre l’accueillait dans une grande bâtisse en bordure de la forêt de Rambouillet et Monfort-L’Amaury où il acquit une maison biscornue et hostile, un peu à son image parce que profondément originale, bénéficiant d’une vue splendide et qu’il fit entièrement réaménager, transformer et agrandir à son idée.
   
   La forêt l’accueillit et le protégea pendant quelques semaines pendant la Guerre. Elle lui servit de sas de décompression, de lieu d’inspiration et de décantation après. C’est là que ses idées s’organisaient, prenaient forme.
   
   Ce qui frappe à la lecture de ce roman grandiose par son style et humble par son propos, c’est à quel point il semble emprunter à, se "mimétiser" - si j’ose dire - avec celui qu’elle met en scène. On y observe le parcours relativement apaisé, lucide d’une célébrité mondiale fuyant les honneurs et recherchant le contact des gens simples tout en ayant une parfaite conscience de sa supériorité. Un homme qui s’effaçait derrière sa musique, tout simplement.
   
   Superbe !
   ↓

critique par Cetalir




* * *



Une belle prose
Note :

   "Au volant d'Adélaïde, devenue aussi familière que sa chambre à coucher, le conducteur Ravel acheminait vers les collines fumantes des obus et des vivres, descendait vers les hôpitaux et les points de rassemblement des blessés légers et des rescapés complètement rincés. Il faisait zigzaguer sa Panhard entre les trous creusés dans la chaussée par les éclatements. Parfois un obus éclatait à proximité. Il en sentait à peine le souffle tant sa camionnette tremblait du moteur et cahotait sur le chemin, mais il voyait le bris des branches au passage du projectile et la gerbe de terre et de pierres soulevée par son impact."
   

   J'ai découvert la plume de Michel Bernard l'an dernier, avec Deux remords de Monet, je me suis donc lancée sans hésiter dans le livre précédent qui évoque la vie de Maurice Ravel, le compositeur.
   
   J'ai retrouvé la belle écriture classique de l'auteur et sa manière de raconter, fluide et inventive, permettant d'approcher au plus près la vie de son personnage. Si je connais plus ou moins bien l’œuvre musicale de Ravel, je n'avais par contre pas beaucoup d'éléments sur sa vie. Une bonne partie du livre se déroule pendant la guerre de 14-18 où, bien qu'il soit réformé, Ravel a réussi à se retrouver au plus près du front. J'ignorais l'obstination qu'il avait mis à participer coûte que coûte à cette guerre, aux côtés des plus exposés.
   
   Au cœur du chaos, l'homme n'oublie pas qu'il est musicien et il se retrouve parfois dans la forêt à écouter les oiseaux et à se nourrir de la beauté du paysage. Son seul regret est d'avoir laissé sa mère seule et désemparée à Paris. A quarante ans, la mère du compositeur est encore le personnage central de sa vie, celle qui l'ancre dans un lieu et où il revient dès qu'il le peut. Sa disparition sera un drame profond.
   
   Tombé malade, il se retrouvera réformé définitivement et de retour à la vie civile, il décrit le décalage énorme entre la folie meurtrière qui règne sur le front et l'attitude de ceux qui sont restés à l'arrière, loin de la réalité. Il lui faudra du temps pour se remettre à composer.
   
   Si j'ai été touchée par la description de cette période de guerre, j'ai tout autant apprécié la suite et le moment où il a pris la décision d'acheter une maison à Montfort l'Amaury. Il sait tout de suite que ce sera celle-là et pas une autre, malgré son côté biscornu et ses petites pièces. Il s'intéresse à tout, suit les travaux, participe à la décoration et imagine le jardin qu'il va créer.
   
   Par ailleurs, il est devenu célèbre et parcourt l'Europe, invité partout. Le livre est parsemé de ses créations et de ce qui les a suscitées. C'est un homme fin et élégant, qui ne déteste pas non plus se mêler aux habitants de Montfort-l'Amaury où l'on respecte sa réserve.
   
   Une belle prose, un récit émouvant, imprégné de musique, ne vous en privez pas.
   
   "Assis au piano, il tournait le dos à la fenêtre qui éclairait le clavier, mais en faisant pivoter légèrement le tabouret, il pouvait à volonté voir les toits de Montfort-l'Amaury, le corps de l'église couché sur le village, les prairies et la forêt. Un instant de lassitude, un blanc, et il rechargeait son esprit et son courage aux couleurs du paysage. Il n'avait plus besoin de le regarder, il l'avait sous les doigts. Il faisait résonner l'instrument jusque tard dans la nuit. Les escargots, en grignotant les salades, entendaient les notes de l'Enfant et les sortilèges passer les minces vitres de la fenêtre éclairée et tomber dans le jardin. Les voisins n'étaient guère loin, mais ne s'en plaignaient pas. Ils aimaient bien ce célibataire excentrique qui, étroitement cravaté ou sanglé dans une veste d'intérieur en soie, la cigarette à la main, les saluait depuis son balcon comme depuis le pont d'un transatlantique."

critique par Aifelle




* * *