Lecture / Ecriture
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La Course à l’abîme de Dominique Fernandez

Dominique Fernandez
  L'art de raconter
  Avec Tolstoï
  Porporino Ou Les mystères de Naples
  Transsibérien
  La Course à l’abîme
  Dictionnaire amoureux de Stendhal

Dominique Fernandez est né à Paris en 1929. Ecole Normale Supérieure, agrégation d'italien, doctorat ès-lettres. Il écrit régulièrement pour le Nouvel Observateur. Il a obtenu le prix Médicis en 1974.
Il publie "L'Art de raconter" en 2007 et "Ramon", la biographie de son père, en 2009.
(source l’éditeur)

La Course à l’abîme - Dominique Fernandez

Un bijou baroque
Note :

   Ayant vu de nombreux tableaux du Caravage à Malte, et notamment "La Décollation de Jean le Baptiste", j’ai eu envie de poursuivre ma découverte de ce peintre en lisant "La Course à l’abîme", son autobiographie fictive, imaginée par Dominique Fernandez.
   
   De nombreuses zones d’ombre subsistant dans la vie du peintre, l’écrivain a eu ainsi tout loisir pour lui créer une existence à l’image de sa légende, faite de violence et d’excès en tous genres (légende sur laquelle de nouvelles découvertes historiques sont largement revenues).
   
   Dominique Fernandez explique en effet la vie et la peinture de "son" personnage, Michelangelo Merisi dit Le Caravage (du nom de sa ville natale), en fonction de son homosexualité. Il lui invente une enfance inquiète et perturbée par la découverte de la circoncision du Christ, souvent occultée. Il lui attribue une adolescence profondément marquée par les écrits mystiques de Thérèse d’Avila, où se mêlent sacré et sensualité. Il l’imagine profondément influencé par le roman de Chrétien de Troyes, "Le chevalier à la charrette", et par l’idée d’infamie. Infamie qui deviendra la sienne lors d’un emprisonnement, qu’il lui fait subir entre les années 1588 et 1592, années pendant lesquelles les historiens d’art perdent la trace du peintre.
   
   Durant cette période milanaise, au cours de laquelle le jeune homme poursuit son apprentissage de peintre, tout en découvrant la peinture lombarde, dans l’atelier de Simone Peterzano, il rencontre une secte secrète d’homosexuels, la secte des Portugais, poursuivie par l’Inquisition. S’il n’est pas condamné au bûcher, il est cependant marqué à l’épaule par la déshonorante fleur de chardon.
   
   Se fondant sans doute sur l’existence avérée d’Onorio Longhi, ami du Caravage, Fernandez imagine le personnage de Mario en amant du peintre, qui l’accompagnera tout au long du roman et sera même l’officiant de sa mort. Il fait du même Mario le modèle sensuel du "Garçon mordu par un lézard" et du "Garçon pelant un fruit".
   
   Tout au long de ses pérégrinations, de Rome à Porto Ercole, lieu de sa mort, en passant par Naples, Malte et la Sicile, Dominique Fernandez propose un Caravage marqué par le génie, mais sans cesse contraint de composer avec l’Eglise pour éviter de manifester sa vraie nature. Il le montre toujours sur la corde raide, en dépit du soutien des Sforza, des Colonna, du cardinal del Monte et de Scipion Borghese, une aide qu’il accepte mais que, dans son for intérieur, il rejette. L’occasion pour l’écrivain de brosser le tableau d’une Ville éternelle, en pleine Contre-Réforme, dans laquelle les grands prélats de l’Eglise, cherchent à s’attacher les peintres de renom et à constituer de fabuleuses collections de tableaux.
   
   C’est peu de dire que Dominique Fernandez excelle à recréer l’atmosphère en pleine effervescence de la Rome baroque. Avec 20% de réalité historique et 80% d’imagination et de grande érudition, il nous fait pénétrer dans l’intimité des cardinaux, passés maîtres dans l’art de manipuler la symbolique des toiles de leur protégé, tout en étant en proie aux luttes d’influence, et aux intrigues les plus complexes, tout cela "ad majorem dei gloriam" !
   
   Il a surtout l’art de commenter les tableaux du Caravage, de nous en dévoiler la facture secrète et les subtilités du clair-obscur, de nous en faire l’exégèse biblique la plus pointue, de nous en apprendre la symbolique du moindre détail. C’est d’une manière extrêmement précise et vivante qu’il nous fait appréhender la force novatrice des tableaux du Caravage, un des premiers à traiter les thèmes religieux et la peinture d’histoire en faisant poser des voyous ou des prostituées. Une véritable leçon de peinture et d’histoire de l’art !
   
   Conférant au peintre une attitude masochiste et sacrificielle, l’écrivain le fait s’identifier à Mathieu dans "Le Martyre de saint Mathieu", à Jean dans "La Décollation de Jean le Baptiste", à Goliath dans le "David tenant la tête de Goliath". D’une certaine manière, c’est la même attitude qu’il attribuera à Pasolini dans cette autre biographie imaginaire qu’est "Dans la main de l’ange". Il établira par ailleurs de nombreux parallèles entre le peintre baroque et l’écrivain italien.
   
   Emportée par un souffle romanesque puissant, soutenue par une thèse homosexuelle et masochiste (qui peut sembler parfois excessive), cette biographie rêvée m’est apparue comme un bijou baroque pour un peintre mystérieux, extravagant et génial.

critique par Catheau




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