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Manifeste incertain – Tome 3 de Frédéric Pajak

Frédéric Pajak
  Manifeste incertain – Tome 3

Manifeste incertain – Tome 3 - Frédéric Pajak

Ezra Pound et Walter Benjamin
Note :

   PRIX MEDICIS ESSAI 2014
   

   
   Présentation de l'éditeur:
   
   Walter Benjamin et Ezra Pound: deux individualités se croisent sans ses rencontrer. Tout les oppose, mais ils sont les témoins d'un même naufrage.
   C est l'époque de la "drôle de guerre". L écrivain et philosophe Walter Benjamin vit à Paris depuis plusieurs années. Mais en 1939, comme tous les ressortissants allemands, il est interné dans un camp de "travailleurs volontaires" à Nevers. Libéré après deux mois et demi grâce à l'intervention de plusieurs amis, il regagne Paris jusqu'à l'arrivée des troupes de la Wehrmacht. Il s'enfuit, et commence pour lui une errance dans le Midi, d'abord à Lourdes, puis à Marseille, d'où il tente en vain de s'embarquer pour les États-Unis. Son périple se poursuit dans les Pyrénées, jusqu'au poste-frontière espagnol de Port-Bou où, menacé d'être livré à la Gestapo, il se donne la mort.
   Ce récit s'entrecroise avec une évocation du poète américain Ezra Pound, exilé à Rapallo, au nord de l'Italie fasciste, dont il partage aveuglément les opinions. À Rome, le poète rencontre Mussolini dans le but de se mettre à son service, mais celui-ci décline la proposition, convaincu d avoir affaire à un esprit dérangé. Arrêté en 1944 par les Américains, condamné pour trahison, il est enfermé à Pise dans une cage en plein air, avant d être interné durant treize ans dans son pays. À travers ces deux figures antagoniques se dessine une époque, petites histoires dans la grande Histoire, qui nous parle à demi-mots du temps présent, de ses idéologies, de ses angoisses, de ses espoirs. "

   
   
   "Le Manifeste incertain" n’assure rien, sauf des suggestions laissées à la libre interprétation de quiconque acceptera d’abandonner ses idées préconçues sur l’Histoire.
   
   Nous n’affirmons rien sur le monde sinon les existences d’Ezra Pound et de Walter Benjamin. Les personnages semblent n’avoir rien en commun. Le premier fait frissonner l’homme modéré par son ardeur à soutenir Mussolini et ses idées extrémistes tandis que le second est malmené par le gouvernement Daladier qui ordonne à tous les Allemands et Autrichiens résidant sur le territoire français de rejoindre les camps de rassemblement. Toutefois, les deux hommes finiront tous deux muselés : le premier parce qu’il sera enfermé en prison puis dans un asile d’aliénés jusqu’à ses 73 ans, le second parce qu’il ne verra pas d’autre solution que le suicide. Le premier, auteur des "Thèses sur le concept d’Histoire", fait preuve d’une distanciation critique qui semble l’engager à se retirer de la société tandis que le second, passant de la déconstruction littéraire et poétique au démantèlement du système, s’engage toujours plus loin dans sa dénonciation critique, toujours plus inclus dans le monde à mesure qu’il souhaite l’expulser le plus loin possible de lui-même.
   
   Frédéric Pajak n’a rien d’un Walter Benjamin ou d’un Ezra Pound. Aujourd’hui, la situation n’est plus aussi critique qu’elle ne l’était dans les années 40. Mais quel est donc ce vague à l’âme qu’il se traîne toutefois sans en comprendre l’origine ? Les temps forts exigent peut-être des réactions amples, qui se déploient à la mesure de l’intensité historique, et les temps de paix apparente sont peut-être si angoissés parce qu’ils redoutent la prochaine inquisition et qu’ils se désespèrent de n’avoir pas la force de l’empêcher. Coupables parce qu’ils finissent par l’espérer ?
   
   Au contraire d’un discours sur l’Histoire qui ne voudrait s’en tenir qu’aux données factuelles, Frédéric Pajak ne choisit pas de prendre du recul. Il se rapproche au plus près de quelques personnalités choisies aléatoirement –non pas dans le cadre de cet essai mais d’une façon plus générale parce qu’elles sont devenues les victimes d’une époque et d’un lieu précis-, admettant la possibilité d’une correspondance du singulier avec le général.
   
   "Le Manifeste incertain" se présente alors comme une grille de lecture différente au sein de laquelle les relations et la singularité tracent des réseaux souterrains d’élucidation du monde. Frédéric Pajak démontre par l’absurde, en s’emparant de quelques individus, la faillite d’une culture dont l’angoisse s’exprime dans les cris d’agonie collectifs d’une civilisation.
   
   "La voix des maîtres et des vainqueurs meurt dans le silence des vaincus. L’Histoire officielle qui est la leur, cette Histoire de la "putain il était une fois" -dit Benjamin- est une Histoire sans habitants, une Histoire des absents. Il y manque le corps, la chair, la substance."
   
   J'ai donc grandi dans de pauvres idées, de faux sentiments. J'ai été incapable d'y remédier. Devant ma défaite, j'ai l'impatience du fossoyeur au moment de donner la dernière pelletée. Je sais l'impossibilité d'embrasser le monde, le temps, l'Histoire. De cette Histoire, il ne reste pas même un os à ronger. Elle a raté jusqu'à son suicide. Rien de vivant n'est advenu.
   Notre insatisfaction, pourtant, a redoublé. Nous en gardons le goût âcre dans la bouche, et qui va en augmentant. Nous sommes désespérés, mais sans oser l'avouer. Nous préférons dire désenchantés. Nous serons les rescapés d'un monde douillet."

critique par Colimasson




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