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Le dernier arbre de Tim Gautreaux

Tim Gautreaux
  Nos disparus
  Le dernier arbre

Timothy Martin Gautreaux est un écrivain américain né en Louisiane en 1947.

Le dernier arbre - Tim Gautreaux

L'arbre qui cache la forêt...
Note :

   Depuis qu'il est rentré d'Europe où il a participé à la guerre, d'abord comme consultant dès 1914 pour le gouvernement américain puis comme combattant en 1917, Byron Aldridge n'est plus le même. Il a préféré vadrouiller comme policier dans différents états du Sud avant de s'installer en Louisiane au lieu de rentrer chez lui à Pittsburg et retrouver sa famille, son père gros industriel dans le bois, et son jeune frère Randolph. Il travaille depuis quelques années à la scierie Nimbus, une exploitation forestière sise non loin de Poachum, comme agent de sécurité.
   
   C'est là qu'un jour un agent d'Aldridge père, prospectant l'achat de scieries, le retrouve et en informe son patron qui aussitôt achète l'exploitation qui n'est plus gérée que par le directeur adjoint. Randolph est dépêché sur place et le voilà promu nouveau directeur. Il est à même de se rendre compte que son frère Byron est mentalement atteint par son passé de combattant dans la Meuse. Il ingurgite trop de whisky, écoute des ballades, principalement irlandaises, sur son phonographe Victrola et surtout se montre violent envers les employés qui eux-mêmes n'hésitent pas à sortir rasoirs et autres armes. Byron est marié avec Ella qui ne dédaigne pas le whisky elle non plus.
   
   Le nouveau directeur de la scierie a du mal à canaliser les pulsions de ses bucherons, scieurs, mécaniciens, vivant en plus ou moins bonne intelligence. Ils dorment dans des baraquements, blancs et noirs séparément, et pour la plupart sont célibataires. Ils se regroupent le soir dans un saloon tenu par Galleri, boivent, perdent leur argent dans les machines à sous, au poker ou autres occupations propres à échauffer les esprits, les prostituées par exemple, professionnelles ou débutantes, fournies par un truand sicilien installé dans la région.
   
   Randolph possède une gouvernante, May, jeune et jolie jeune veuve, une métisse dont la couleur de peau la fait passer pour une blanche, et qui n'a qu'un souhait avoir un enfant d'un blanc. Il écrit de longues lettres à son père afin de l'informer des travaux, et à sa femme Lillian qui s'ennuie et est restée à Pittsburg. Ils n'ont pas encore d'enfants, malgré leurs essais et cela la désole.
   
   Les bagarres sont trop répétitives et les blessés et les morts qui en résultent handicapent la bonne marche de l'entreprise. Les incidents se multiplient.
   Lillian s'ennuie et elle décide de rejoindre Randolph.
   
   Une chronique de la vie en communauté au début des années 1920 en Louisiane, dans la moiteur, la touffeur, l'humidité, la boue, les marécages, les incidents, les bagarres, les jalousies, l'alcool, les serpents, les redoutables mocassins d'eau, et les alligators... Deux mondes qui s'affrontent, entre celui de Randolph, qui n'a jamais connu autre chose que la cellule familiale et la dépendance au père, et celui de Byron qui eut à souffrir, physiquement, mentalement, psychiquement de la guerre dont il garde encore les stigmates. C'est le premier mort qui coûte. Et Byron perdu dans ses souvenirs lancinants, a toujours devant les yeux les scènes d'horreur des tranchées, déclarant, avec juste raison :
   "Je ne comprendrai jamais pourquoi le gouvernement des Etats-Unis m'a donné carte blanche pour loger des balles de calibre .30 dans des gamins allemands patriotes, alors que la loi, ou les destins ne me laissent pas pourchasser et expédier en enfer un cyclope tueur d'enfant qui brandit des serpents."

   Pour comprendre la seconde partie de cette diatribe, il vaut mieux lire l'ouvrage car il serait indécent de ma part de l'expliquer au risque de trop en dévoiler.
   
   Tim Gautreaux ne s'attarde pas sur la description de la flore locale, préférant s'attacher à l'ambiance, à l'atmosphère des relations tendues entre ouvriers et des conflits qui naissent pour un rien, entre les mafieux siciliens dirigés par Buzetti et les frères Aldridge, ou encore dans les changements progressifs dans leurs pensées et leurs actes.
   
   Un roman âpre, rude, sensible, touchant, émouvant, violent, avec des personnages qui traversent l'époque avec leurs défauts et parfois leurs qualités, tout en se posant des questions sur le bien fondé de leurs actes et de leurs responsabilités.
   
   Tim Gautreaux entre dans le cercle des écrivains américains du Sud dont actuellement Ron Rash est devenu le chef de file incontestable, mais que l'on pourrait rapprocher de quelques romanciers français qui décrivirent la rudesse de leur région, les conditions de vie et de travail, le difficile retour à la vie civile. Je pense notamment à Jean-Pierre Chabrol avec "Le Crève-Cévennes" notamment ou encore à Charles Exbrayat pour quelques romans non policiers comme Jules Matrat, Un matin, elle s'en alla, Ceux de la forêt.
   
   Et au moins j'aurai appris qu'un constable qui est un policier ou un officier de police n'exerçant qu'en Grande Bretagne ou au Canada pouvait aussi exister aux USA dans les années 1920.
   
   Né à Morgan City en 1947 Tim Gautreaux décrit une région, sa région, qu'il connait bien.
   
   Titre original : The Clearing - 2003
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critique par Oncle Paul




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Violence dans les bayous
Note :

   Dans la Louisiane des années 1920, une exploitation forestière doublée d'une scierie forme le cadre de ce roman à la fois brutal et convaincant où Tim Gautreaux place comme personnages principaux deux frères dont l'un est sorti traumatisé de la guerre en France. Paru juste avant l'éblouissant "Nos disparus", voici "Le dernier arbre" qui recèle une grande richesse en juxtaposant plusieurs centres d'intérêt.
   
   La malédiction de la guerre. Byron le fils aîné de la famille Aldridge est le type même du soldat à qui la guerre a causé un trauma extrêmement fort après avoir été observateur des combats en France puis engagé dans l'offensive américaine près de Château-Thierry en 1918. Rentré en Amérique, il fuit sa famille à qui il ne peut se résoudre à parler de ce qu'il a vécu et des morts horribles qu'il a côtoyées. Le voici finalement “constable” à Nimbus sur une exploitation forestière dans le pays cajun près de La Nouvelle-Orléans. Au début du roman, quand Byron est localisé par un employé de sa famille, Aldridge père rachète Nimbus et envoie son fils cadet Randolph Aldridge diriger l'entreprise dans l'espoir de renouer avec Byron. Au fil du récit, le lecteur découvre un autre traumatisé de guerre, le borgne Crouch, devenu homme de main du mafieux Buzetti.
   
   La malédiction du Sud. Tim Gautreaux est né en 1947 au cœur de la Louisiane qu'il présente, loin de ses attraits touristiques, comme un pays où la nature sauvage commande la brutalité des hommes, en même temps qu'une région entrée dans la misère depuis la guerre de Sécession par opposition à la prospère Pittsburgh, loin au Nord, où réside la famille Aldridge. La descente en train de Randolph Aldridge de Pittsburgh à la Louisiane est décrite comme une descente du paradis vers l'enfer. "Souffrir dans le Sud, cela t'apprendra à apprécier ce que nous avons ici" lui dit son père à la veille de son départ. Quittant Pittsburgh en train, Randolph admire d'abord "des villes modernes aux impeccables gares (…) des magasins regorgeant de tout ce qu'un Américain pourrait désirer." Après Richmond, son train traverse des "gares de plus en plus petites et décrépies". "Le jour suivant, encore plus au sud, il changea de train une nouvelle fois, et il vit des hommes décharnés debout dans les champs (…) Ici il n'y avait pas du tout de maisons de pierre, ni de rues goudronnées..." Plus loin, en Alabama, "il vit que les gares étaient surtout construites à l'aide de planches et de lattes, médiocrement badigeonnées à la chaud, et que les champs de terre rouge n'étaient bons qu'à la fabrication des briques" puis vinrent les "terres basses et marécageuses". C'est ainsi que le Sud où les gens luttent pour leur survie se dévoile progressivement et prépare le lecteur au pire.
   
   La violence du pays des bayous. Elle fait partie de la nature. L'excès d'humidité et de chaleur est très bien rendu par l'auteur tandis que les serpents — les mocassins — les alligators, et jusqu'aux moustiques menacent des hommes harassés par leur travail éreintant. D'autre part, la violence se trouve portée au plus haut point par une opposition d'intérêts. La tension entre les Aldridge et le bootlegger mafieux Buzetti aboutit à une série de drames allant crescendo. Randolph veut imposer la fermeture du saloon le dimanche parce que ses ouvriers — tant Noirs que Blancs — y perdent leur maigre salaire et parce que les bagarres dégénèrent obligeant Byron à intervenir et à revivre le drame de ses combats sanglants. Il tente de séparer les ouvriers qui s'entretuent après avoir abusé du whisky de contrebande livré par Buzetti et perdu dans des jeux de cartes truqués par un cousin du même Buzetti. Les vengeances du sicilien et les représailles de Byron nourrissent des rebondissements dramatiques qui s'enchaînent mais qu'il ne saurait être question de dévoiler ici. On dira seulement que Tim Gautreaux n'épargne pas le lecteur, que le sang coule et que la cruauté n'a pas de limite.
   
   La violence de la foresterie. Les machines, les scies, les locomotives sont peintes avec une précision sans doute très documentaire et doublée d'accident du travail. L'exploitation forestière prend réellement l'allure d'un concentré de la violence exercée sur la nature par les hommes. Le travail d'abattage des "cyprès chauves" à travers l'immense parcelle — jusqu'au dernier arbre abattu à proximité des bâtiments de la scierie et qui donne son titre au roman — témoigne d'une société avide de profiter jusqu'au bout des ressources naturelles, et laissant même les animaux désemparés. Quand l'abattage du dernier cyprès réunit la foule des ouvriers et de leurs chefs, "le patron de la scierie eut l'impression que l'on venait de basculer un énorme interrupteur central coupant d'un coup tout ce qui faisait sa vie".
   
   La relation entre les deux frères. Difficile pour Randolph d'apprivoiser son bouillonnant frère Byron qui refuse de parler des combats passés qui le hantent, et semble s'isoler dans l'audition de disques de country ou de blues sur son phonographe Victrola. Peu à peu, au fil des épreuves, les deux frères vont se rapprocher. Ella, l'épouse de Byron, et surtout May la servante de Randolph
   y contribueront. May a voulu un enfant. Quand naît Walter, les frères Byron et Randolph se sentent pousser la fibre paternelle ! C'est alors que Lillian, l'épouse de Randolph, débarque de Pittsburgh et s'installe en ville puis sur l'exploitation à Nimbus. Mais le lecteur sera pris à contre-pied : contrairement à ce qu'il aurait pu croire, ce ne sera pas la guerre entre ces femmes. Ce sont elles, et Lillian surtout, qui cherchent à apaiser les tensions dans la "colonie" forestière.
   
   Le roman de Tim Gautreaux est un chef-d'œuvre remarquable et je suis surpris que la critique et les blogs en aient si peu montré les mérites. Faut-il croire que l'image du Sud violent et frustre mais authentique ne touche plus le lectorat de l'Hexagone ? Surtout, Tim Gautreaux sait donner à ses personnages principaux aussi bien que secondaires une épaisseur humaine passionnante. Qu'il s'agisse d'un vieux shérif timoré, d'un brave conducteur de machine, ou d'une humble servante, ses personnages brillent par leur humanité. Un livre fort, à lire d'urgence, à moins qu'on n'aime que les bluettes sans prétention.
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critique par Mapero




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De la violence, du désespoir, de la destruction
Note :

   Au début du 20eme siècle, une scierie en Louisiane près de la petite ville de Poachum, où l’on travaille sur une grande forêt de cyprès chauves.
   
   Le chantier c’est le père de Byron, de Pittsburgh en Pennsylvanie, qui l’a acheté, ayant appris que son fils s’y était établi comme constable (agent de sécurité). Parti faire la guerre en Europe sur l’ordre de son père, Byron en est rentré, traumatisé surtout psychiquement. Il n’a plus de contact avec sa famille. Le père envoie Randolph le cadet, diriger l’exploitation.
   
   Le récit relate la vie du chantier pendant la durée de l’exploitation (environ 4 ans). Tout d’abord, les retrouvailles des deux frères, et l’évolution de leur relation. Randolph a toujours eu de l’admiration pour son aîné, qu’il juge supérieur à lui, comme son père, dont il est le préféré.
   
   Il doit faire face à une importante transformation du comportement de Byron, dû à ce qu’il a enduré pendant le guerre. De la violence, du désespoir, et cette façon de se consoler avec les chansons sentimentales sur son pick-up.
   
   Le problème essentiel de la scierie, c’est le saloon qui ouvre tous les dimanches ; les ouvriers s’y saoulent, jouent leur paie aux cartes, et des rixes éclatent dues au fait que le patron Buzetti (affilié à la mafia sicilienne) envoie des gens de sa famille pour tricher et fomenter l’agitation. Les ouvriers se querellent aussi à propos des prostituées. Enfin, ils sont violents, parce qu’exploités, mal payés, vivant dans des conditions misérables. Randolph en est conscient, mais il na va pas changer le monde… l’améliorer peut-être.
   
   Il faudrait fermer le saloon, mais Buzetti et sa bande menacent et n’hésitent pas à se venger, lorsqu’on veut les empêcher de nuire.
   
   La violence et la corruption sont des sujets au cœur du roman, comme dans les Disparus ; s’y adjoignent aussi le racisme : la jeune gouvernante métisse de Randolph, voudrait partir vers le nord, s’émanciper et "avoir un enfant tout blanc". On la comprend, vu la façon dont les noirs sont méprisés, et séparés des blancs pour tout ce qui fait la vie ordinaire.
   
   En ce début de siècle, il est normal d’exploiter les forêts ; pourtant, il arrive à de nombreuses reprises à nos héros, de regretter l’abattage de ces magnifiques arbres.
   
   Tout aussi intéressant que "Nos disparus" ce roman mérite d’être connu davantage. A la bibliothèque, les deux romans parus de Tim Gautreaux ne sont jamais empruntés, et c’est dommage.
   
   Tim Gautreaux est vendu comme "le Conrad du bayou" ce qui est plutôt inexact. Le monde de Conrad est complexe, retors, et ambigu, pas celui de ce romancier. Ces récits sont intenses, foisonnants, mais clairs et nets. Tout y est expliqué, il n’y a ni non dits, ni zones d’ombre.

critique par Jehanne




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