Lecture / Ecriture
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Profession du père de Sorj Chalandon

Sorj Chalandon
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  La légende de nos pères
  Le quatrième mur
  Profession du père
  Le jour d’avant

Sorj Chalandon est un journaliste et écrivain français né en 1952.

Profession du père - Sorj Chalandon

Cellule familiale
Note :

   Rentrée littéraire 2015
   Prix du Style 2015
   
    En donnant la parole à Emile, le petit garçon qu'il a été, Sorj Chalandon fait ressusciter sans doute pour l'ultime fois, l'image de son père.
   
    En 1960, Emile a douze ans et vit entre son père et sa mère. Trinité familiale qui cache bien des secrets, insoupçonnables et insoupçonnés.
   
    André Choulans, le père, ancien conseiller intime de de Gaulle, est déçu par la trahison du grand homme quand ce dernier cède l'Algérie aux Algériens. Devenu au fil des années, l'éminence grise au sein des services secrets le père s'est vu confié de nombreuses missions et a accumulé beaucoup de métiers. Une de ses dernières missions, tuer le Général en s'alliant aux généraux du putsch. Pour cela ils ont besoin de sang neuf, et André recrute son fils. Il est temps qu'il apprenne qui est son père. Emile découvre stupéfait son père, ce héros qu'il vénère et admire et aime. Avec un regard rempli d'illusions il refuse de voir les incohérences qui se jouent sous ses yeux.
   
    Mais chaque vie si brillante soit elle possède les plus sombres ténèbres, et André fait régner la terreur et l'angoisse dans son foyer. Violent, colérique le père fait subir à l'enfant des entraînements en pleine nuit, le prive de manger et le charge de déposer du courrier ultra secret à l'autre de bout de la ville et le frappe.
   
    Ce récit pourrait être très drôle et bourré d'humour si ce n'est que le père, et le lecteur le comprend très vite, est un grand malade. Mythomane, complètement paranoïaque, il a isolé sa femme et son fils de toute famille, amis, relations. C'est un grand malade psychiatrique que le manque de soins entraîne dans une spirale de plus en plus délirante.
   
    Ce huis clos amer et étouffant, au sein de cette cellule familiale meurtrie, frappe le lecteur par la justesse du ton et la force du texte. Triste, infiniment triste, l'enfance volée de ce petit Emile entre un père violent et malade et une mère spectatrice consentante et apeurée.
   
    De cet amour manqué et trahi, le narrateur/auteur sortira en réparant la beauté des tableaux auprès de sa femme et de son enfant, en redonnant des couleurs à la vie et à l'amour.
   
    Un véritable coup de cœur pour ce récit admirablement bien écrit, bouleversant de retenue.
   
    De ce texte sombre, Chalandon a le talent de donner au lecteur, qui tremble pour ce petit Emile, la lumière de l'espoir.
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critique par Marie de La page déchirée




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Père toxique
Note :

   On ne choisit pas ses parents et le hasard fait que l’on tombe parfois mal, voire très mal. Mais cela, l’enfant ne peut pas le comprendre car, pour lui, ses parents sont des dieux, des référents absolus, ceux qui définissent son monde et ses normes. Ce n’est qu’une fois adulte que celui ou celle qui aura connu une enfance perturbée pourra éventuellement comprendre s’il ou elle en a la force et si l’entourage favorise ce cheminement.
   
   Que peut répondre le jeune Emile Choulans quand, à chaque rentrée scolaire, on lui pose inlassablement la question de la profession du père ? Jamais celle de la mère censée, par définition, être au foyer car nous sommes au tout début des années soixante dans une France péniblement en route vers la modernité, commençant peu à peu à se remettre d’un conflit mondial qui l’a laissée ravagée.
   
   Réponse difficile en effet quand le père se dit agent secret au service de l’OAS et de la CIA, déterminé à assassiner le Général de Gaulle parce qu’il vient de lâcher l’Algérie Française.
   
   Et puis, un père qui dit avoir été parachutiste, compagnon de la Résistance, ami personnel de De Gaulle pendant la guerre, pasteur luthérien, comploteur actif pour extrader Noureev, c’est forcément un héros aux yeux d’un gamin de cinq ans. Alors, quand ce géant vous bât comme plâtre au moindre prétexte, à coups de poing ou de ceinturon, qu’il vous enferme à genoux toute la nuit dans un placard, tout cela est normal et un gamin se dit qu’il l’a mérité après tout. Surtout quand la mère n’intervient pas, voire soutient. De toutes façons, elle subit le même sort, même si elle a gagné le droit de travailler. Elle aussi connaît les humiliations domestiques, les coups, les cris incessants.
   
   De facto, dans cet univers de violence familiale, quand votre héros décide de faire de vous un agent actif de l’OAS à douze ans en vous dressant à coups de pompes (dans tous les sens du terme), vous ne pouvez que trouver cela normal même si, ce qui vous passionne, c’est le dessin au point d’avoir été surnommé "Picasso".
   
   Mais, on aura compris grâce à la séquence magistrale d’ouverture du roman sur les obsèques glaçantes de ce père simplement suivies, de loin et sans la moindre émotion, par l’épouse et le fils que du temps aura passé et qu’un travail de reconstruction personnelle aura été entrepris. C’est ce récit à rebours qu’entreprend Sorj Chalandon de façon magistrale, démontant pièce à pièce la machine infernale de ce qui n’est rien d’autre qu’une folie paranoïaque d’un père manipulateur pervers et donc destructeur. Une descente dans la folie à laquelle les survivants auront échappé, chacun à leur manière. Et puis, il y aura cette fabuleuse phrase finale qu’on vous laissera découvrir et qui résume tout.
   
   Un des grands romans de Chalandon.
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critique par Cetalir




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Ecriture sobre, humour noir
Note :

   Le père, c’est André Choulans, le fils c’est Emile, la mère n’est pas nommée.
   
   Nous sommes à Lyon, en 1961, Emile a 12 ans. Il vit avec ses deux parents dans un petit appartement. Le père est délirant et violent : il se dit agent secret, prétend faire partie de l’OAS et travailler dans le plus grand secret à l’élimination du général de Gaulle. Mais il affirme aussi avoir été chanteur (un des Compagnon de la chanson!), et bien d’autres choses… Il paraît qu’Emile a un parrain américain (Ted) qu’il n’ a jamais vu, mais il veille sur lui.
   
   La mère ne dément pas. Elle n’y a pas intérêt car le père frappe fort (ceinture, coups de poing…) lorsqu’on le contredit, ou simplement lorsqu’il est de mauvaise humeur, et procède à toutes sortes de punitions (enfermement dans un placard, privation de nourriture…)
   
   Ce qui arrive souvent.
   
   L’essentiel de l’affaire, c’est que le père envoie Emile mettre des lettres d’insultes et de menaces dans la boîte aux lettres d’un député gaulliste qui vit dans un quartier proche du leur. Emile s’acquitte consciencieusement de sa tâche. Il embauche même un camarade de classe …
   
   En réalité le père quitte rarement la maison et reste souvent au lit. On ne sait pas ce qu’il a fait autrefois ni comment il en est arrivé là ; il possède un béret rouge de para et un Mauser en état de marche ; on ne sait pas si ça lui a appartenu ou s’il l’a pris quelque part et fantasme dessus. De la famille de la mère, on n’apprend rien non plus. Apparemment c’est elle qui fait vivre la famille, elle travaille comme employée de bureau.
   
   On peut regretter de ne rien savoir du vécu antérieur de ce couple, de ce qui les a amenés là…
   
   Emile se console au musée des Beaux-arts devant le saint François de Zurbaran qui le fascine ; c’est même là que je découvre qu’on est à Lyon. Jusque là je les croyais à Paris !
   
   Les services sociaux ne devraient-ils pas intervenir? Nul ne se plaint ; la mère est tellement habituée à cette vie, qu’elle est complice du père. Et même un peu dupe..
   
   Emile croit un peu trop facilement ce que son père lui dit (il a 12, puis 13 ans…) mais il n’a connu que ça…et sa façon de jouer le jeu instauré par le père est aussi une manière de se défendre contre lui. En attendant mieux...
   
   Huis clos terrible et plutôt bien rendu, écriture sobre, humour noir. Les caractères sont fouillés, nous n'avons pas de personnages transparents ni de manichéisme, et le comportement de la mère, par exemple, est intéressant, en fait assez énigmatique.
   
   La deuxième partie est traitée de façon plus sentimentale, et traîne un peu en longueur.
   
   Je ne suis pas particulièrement intéressée par les écrits de Sorj Chalandon. Ici, c’est le titre du livre et son sujet qui m’ont incitée à le lire ! Je trouve que l’auteur a traité le sujet d’une façon assez convaincante. Je craignais le pathos, le lyrisme, il y en a mais pas trop !
   
   J’ai eu un peu de mal à croire qu’Emile pouvait s’en tirer aussi bien dans sa vie d’adulte.

critique par Jehanne




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