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2084 - La fin du monde de Boualem Sansal

Boualem Sansal
  Le village de l'Allemand ou le journal des frères Schiller
  Harraga
  Rue Darwin
  Le serment des barbares
  2084 - La fin du monde

Boualem Sansal est un écrivain algérien né en 1949.
Après une formation d'ingénieur et un doctorat d'économie, il a été enseignant, consultant, chef d'entreprise et haut fonctionnaire au ministère de l'Industrie algérien. Il est limogé en 2003 pour ses prises de positions critiques contre le pouvoir en place particulièrement contre l'arabisation de l'enseignement.
Il vit toujours en Algérie.

2084 - La fin du monde - Boualem Sansal

Le monde selon Abi
Note :

   Rentrée littéraire 2015
   Grand Prix de l'Académie 2015
   Meilleur livre de 2015 toutes catégories du magazine Lire

   
   Si le sort de l'Algérie et les relations familiales constituaient les thèmes principaux des précédents livres de Boualem Sansal, s'y manifestait aussi, çà et là, une franche opposition au fanatisme inspiré par la religion. Dans "Le Village de l'Allemand" par exemple, nazisme et islamisme s'identifiaient à la même peste, qu'elle soit brune ou verte. Ici, rien de tel puisque "2084" est tout entier une fable pour servir d'arme de guerre contre l'islamisme, en même temps qu'il emprunte dans ce but la voie du pastiche de "1984" d'Orwell. La radicalisation du thème romanesque s'est donc réalisée par le biais de la science-fiction — de la dystopie en fait. Il s'agit d'un monde où s'est imposé une féroce dictature religieuse. En suivant son personnage principal, Ati, dans ses aventures et pérégrinations, Boualem Sansal explore une civilisation médiocre résultant d'une série de guerres saintes, fondée sur une religion bâtie à coups de mensonges, et encadrée de toute une panoplie d'institutions policières au service de clans privilégiés.
   
   Les aventures d'Ati sont réparties dans quatre livres. L'action démarre dans une ancienne forteresse au cœur d'une montagne appelée Sîn en périphérie du monde connu ; elle sert de sanatorium. Ati y termine une cure de deux années, qui s'apparente à un emprisonnement. A sa sortie son dossier porte la mention : "A surveiller". Sur la route du retour, sa caravane rejoint celle d'un archéologue, Nas, dont la découverte va jouer un rôle moteur dans l'intrigue et changer la vie d'Ati. Au Livre II, Ati et son collègue Koa — petit-fils du mockbi Kho dont les "prêches meurtriers" étaient des cris de guerre, tel "Allons mourir pour vivre heureux" — se lancent à la découverte de ce qu'est réellement devenu leur pays. Au Livre III, nos deux héros se heurtent aux autorités de la capitale et finalement c'est Ati, seul, qui sera initié aux arcanes du pouvoir. L'organisation du livre est quasiment... pédagogique.
   
   Nous sommes en Abistan. A la faveur d'une série de guerres saintes et très meurtrières comme une fin du monde, il s'est instauré dans ce pays plus qu'un régime dictatorial : toute une société entièrement écrasée par la religion. Délégué sur terre du dieu Yölah, Abi est omniprésent. Avec son œil unique, il figure sur des milliers d'affiches. Il serait né en 2084, ou alors c'est la date de fondation du régime. Les historiens ne savent pas remonter plus avant car on est au pays de la "sainte ignorance" ! A Qudsabad, la capitale, au cœur de la Cité de Dieu protégée d'une imposante muraille, siège l'Abigouv avec la Grande Mockba, avec la Kïiba en forme de pyramide majestueuse où l'œil d'Abi brille sur chaque face du pyramidion, avec les immeubles des ministères. Parmi les nombreuses institutions, celle pour qui travaille l'archéologue Nas s'appelle Ministère des Archives, des Livres Sacrés et des Mémoires saintes. La propagande dit qu'Abi est au pouvoir. Mais ce n'est pas réellement Abi qui gouverne : le pouvoir appartient à la Juste Fraternité, une assemblée de chefs de clans. Leur force réside dans diverses formations policières et dans des comités populaires : "des chaouchs armés de fouets et de kovs" — abréviation de kalachnikov se dit le lecteur puisque tout est abrégé dans la langue de ce pays ! — des comités de vigilance, des comités anti-oisiveté, etc. La population est invitée à prier neuf fois par jour à la mockba. Le livre saint, le Gkabul est la base de l'instruction. Il est rédigé en abilang : Boualem Sansal se réfère ici explicitement à "1984" d'Orwell pour l'expliquer car, dit-il page 260, l'abilang est calquée sur la novlangue de l'Angsoc de "1984" qui avait "le pouvoir d'annihiler chez le locuteur la volonté et la curiosité". Les chefs de l'Abistan en reprirent les principes ("La guerre c'est la paix", "La liberté c'est l'esclavage", "L'ignorance c'est la force") ils ajoutèrent trois principes de leur cru : "la mort c'est la vie", "le mensonge c'est la vérité", "la logique c'est l'absurde". "C'est ça l'Abistan, une vraie folie."
   

   En plus d'être étroitement surveillée, la population est soumise par les drogues incorporées à la nourriture, une bouillie ingurgitée cinq fois par jour... Pourtant la paix et l'harmonie ne règnent pas tant que ça. Abi et Koa en ont fait l'expérience en pénétrant dans le ghetto. Avec des poches de résistance, spontanée ou manipulée, avec une lutte incessante à de lointaines frontières à supposer qu'il en existe encore, la domination policière sur la population est d'autant plus justifiée par le pouvoir religieux que l'on peut montrer du doigt un ennemi, "Balis le Renégat" et ses séides. Balis, tel un ange déchu, est soupçonné de se cacher dans l'enfer du ghetto où des Renégats réfractaires à l'abilang se moquent du dieu et de son prophète, et blasphèment à coup de graffitis : "Bigaye est un bouffon" !
   
   Mais c'est de l'archéologie que vient la menace la plus sérieuse pour l'Abistan. L'archéologue Nas a rédigé un rapport qui fait grand bruit dans le groupe dirigeant. Ati a appris de Nas la découverte explosive et pour en savoir plus il va tenter de le rejoindre à son ministère. Le village découvert intact est antérieur à 2084 : les docteurs de la loi devraient donc réécrire l'histoire mensongère de l'Abistan ou alors il faudrait tout détruire. Le ghetto serait ce qui reste de l'ancienne cité d'Our qu'Abi avait dû fuir pour se cacher dans ce village et échapper aux partisans de Balis... C'est de ce village qu'Abi a lancé le Char, la première guerre sainte du Gkabul et non d'une des soixante provinces vers lesquels convergent successivement les pèlerinages selon une rotation décennale.
   
   Boualem Sansal inscrit son roman dans la même veine que "1984" d'Orwell et l'affaire est plaisante. Quoique l'idéologie de Big Brother — parodie du totalitarisme soviétique de 1948 — soit remplacée par celle d'Abi alias Big Eye, on n'en finit pas de trouver des points communs, surtout dans l'usage de la langue (cf. supra), dans les techniques de surveillance (là les télécrans, ici les nadirs), et dans l'ampleur de la répression. Cependant des différences sont évidentes : d'abord, il n'y a pas l'équivalent féminin de Julia dans le roman de l'auteur algérien puisqu'il dessine un univers de domination masculine absolue. D'autre part, Ati, quand il est trahi n'est pas “retourné”, il n'est pas rééduqué. Toz lui permet au contraire de partir à la recherche de la Frontière alors que Winston Smith “mourra probablement exécuté d'une balle dans la nuque” pour reprendre la formule de Wikipedia. Mais il n'est pas nécessaire d'avoir lu "1984" pour apprécier "2048" !
   
   Globalement "2084" donnera satisfaction au lecteur qui s'intéresse aux dérapages du monde contemporain, à l'actualité des déviations criminelles des salafistes et de Daech. L'auteur nous pousse aussi à réfléchir à la manipulation de l'histoire, comme aux conséquences imprévues qui peuvent surgir de découvertes archéologiques.
   
    Personnellement, j'ai trouvé que la première partie a parfois l'allure d'un “tunnel” un peu long, et que les péripéties des 3è et 4è parties peuvent décevoir. Le piège dans lequel tombe Ati, le complot au sein des milieux dirigeants, les confidences que Ram et Toz lui font, auront une allure convenue pour certains amateurs de science-fiction politique ou engagée.
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critique par Mapero




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La religion est l'opium du peuple
Note :

   Il faut un courage certain doublé d’une volonté de réveiller les consciences et d’appeler à réagir enfin, fermement, résolument et en cessant tout atermoiement pour écrire ce roman.
   
   En effet, Boualem Sansal, écrivant algérien chassé en 2003 du Ministère de l’Industrie dans lequel il travaillait comme cadre, ne se résout pas à voir son pays dans lequel il vit encore, tomber entre les mains des barbus qui voudraient faire d’une religion un instrument de domination absolue et définitive, exterminant toute résistance, détruisant toute référence à l’Histoire parce qu’elle ferait offense à une religion qui ne peut tolérer que quoi que ce soit pût exister avant l’événement de sa domination totale et définitive.
   
   On l’aura compris, malgré l’avertissement initial "La religion fait peut-être aimer Dieu mais rien n’est plus fort qu’elle pour faire détester l’homme et haïr l’humanité", c’est très explicitement à la radicalisation islamiste, à cette gangrène qui menace nos libertés, nos cultures, nos valeurs et tout simplement nos sociétés et nos libertés fondamentales que s’en prend avec virulence Boualem Sansal.
   
   Très directement inspiré de la relecture de l’indispensable "1984" de George Orwell, l’auteur imagine un monde terrifiant. Nous voici en Abistan (une référence évidente à l’Afghanistan des furieux talibans), territoire unique qui recouvre la planète entière où plutôt ce qu’il en reste après plusieurs conflits mondiaux où l’arme nucléaire combinée à l’endoctrinement fanatique a fait des milliards de victimes.
   
   Les Romains et les Grecs le savaient déjà : pour gouverner un empire immense, il vaut mieux imposer une dictature qu’une démocratie. Celle de l’Abistan sera religieuse, fondée sur les ruines d’une religion musulmane qui ont servi de base à la construction d’un nouveau Dieu, Yölah, et de son Délégué immortel, Abi. Un binôme qui n’a de cesse d’imposer ses règles absurdes écrites dans une novlangue conçue en laboratoire afin de tout organiser autour des préceptes religieux et d’endormir les consciences des foules. Un système où toute liberté de pensée, tout mouvement hors de ses quartiers est surveillé, épié, dénoncé. Un monde où chacun fait l’objet d’un interrogatoire et d’une auto-critique mensuels dont les résultats conditionnent tout, y compris la survie. Un système où les déviants, de quelque sorte, font l’objet d’exécutions barbares en masse dans des stades devenus des abattoirs où la foule hystérique se déchaîne.
   
   Un monde dans lequel Ati, un trentenaire rescapé d’un sanatorium, va tenter de retrouver sa place avant que de voir les doutes et les pensées interdites qui le traversent régulièrement le pousser à sortir du lot, à prendre des risques puis partir à la découverte d’un monde pour le comprendre après sa rencontre avec un archéologue qui vient de mettre à nu une découverte susceptible de faire s’effondrer tout le système totalitaire de l’Abistan.
   
   Ecrit dans une langue puissante et savante, le roman de Boualem Sansal force cependant plus le respect que l’adhésion. Fondamentalement décidé à donner les clés pour démonter l’absurdité et les dangers mortifères de la radicalisation islamiste qui nous menace, l’auteur réalise ici un travail remarquable et qui atteint son but. Cependant, au plan littéraire et romanesque, le souci de l’objectif essentiel fait passer au second plan un récit qui peine à décoller. Pendant les soixante-dix premières pages, nous assistons beaucoup plus à un réquisitoire en règle envers l’Islam qu’à la mise en place d’un roman. Puis, lorsque l’intrigue s’élabore lentement, ce souci de dénoncer et d’éveiller nos consciences ne cesse de prendre le pas au point, parfois, de provoquer un effet contraire à celui recherché à force d’overdose.
   
   Au moins, le livre de Sansal aura le double mérite de nous faire comprendre clairement les mécanismes à l’œuvre et de montrer que tout ceci n’a pour objectif que de satisfaire une élite soucieuse d’enfermer les masses dans un processus implacable d’abrutissement, scandé autour de prières incessantes, de formules apprises par cœur et vides de sens et reposant sur une pression sociale qui ne tolère pas la moindre déviance. Mais, il est peu probable que les victimes actuelles le liront… A nous, les encore libres, de réclamer fermement que les politiques prennent enfin les actions diplomatiques, militaires et éducatives pour que cesse une mascarade qui, autrement, risque de nous mener au désastre final.
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critique par Cetalir




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La fin du monde
Note :

   Deux lauréats, avec "Les Prépondérants" de Hédi Kaddour pour un prix qui, en 2014, avait été attribué à Adrien Bosc pour Constellation :
   
    Dans un Abistan soumis à la loi du Dieu Yölah et de son délégué sur terre le prophète Abi avec pour seule bible le livre de Gkabul, Ati, atteint de tuberculose, a été envoyé dans un sanatorium au cœur de la montagne de l’Ouâ, isolée du monde, là où quelquefois, disparaissent corps et biens des caravanes entières. Ces disparitions alimentent les peurs et les questions. Ont-elles pris la route interdite, franchi la Frontière ? L’Abistan n’est-il pas la totalité du monde, le pays des Croyants, sauvé d’un cataclysme qui a fait disparaître le vieux monde ? Ati est horrifié par ses propres pensées, un autre Ati envahit son Esprit, qui doute, qui remet en cause le dogme, qui ose prononcer mentalement le mot LI-BER-TE ; Il sait que l’Appareil lit dans les esprits, qu’il ne pourra échapper à l’Inquisition, qu’il mourra avec "un rêve de liberté au cœur".
   
   Dans la caravane qui le ramène chez lui après sa guérison, il fait la connaissance de Nas, jeune archéologue, qui lui révèle qu’une découverte majeure a été faite sur un site : un village antique parfaitement intact !Chose inimaginable, il existe donc un endroit qui a échappé à la Grande Guerre. Commence alors pour Ati et Nas une quête qui va les mener à pénétrer la ville interdite du Pouvoir et à violer les interdictions au péril de leur vie.
   
   Boualem Sansal crée là une fiction à la manière du "1984" d’Orwell, une anticipation vraisemblable aujourd’hui, où l’emprise de l’obscurantisme religieux gagne les consciences.
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critique par Michelle




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Pauvreté de la langue, pauvreté de la pensée
Note :

   Quand j’avais postulé à l’opération du Match de la rentrée littéraire, j’avais très envie de lire ce livre parce que j’avais été très marquée par » Le village de l’Allemand » du même auteur (parce que oui je postule pour des livres que j’ai vraiment envie de lire ou de découvrir). Je n’ai jamais reçu de mail de confirmation donc j’avais pensé ne pas avoir été retenue. Je m’étais donc acheté ce livre à la FNAC un midi. Puis quinze jours plus tard, je reçois un exemplaire. Tout cela pour dire que l’année prochaine, je ne repostulerai pas parce que je n’ai pas trouvé que c’était très bien organisé, même si j’ai été ravie de recevoir un livre gratuit (que j’avais déjà acheté mais bon …)
   
   Tout cela pour dire que j’ai été un peu déçue par ce roman. Je n’avais pratiquement entendu que des critiques positives sur lui, excepté à La Dispute de France Culture où si je me rappelle bien il avait été dit que le discours avait peut être été trop privilégié par rapport à la forme romanesque. C’est un peu mon point de vue aussi.
   
   Je rappelle quand même l’histoire au cas où quelqu’un l’ignorerait.
    Ati est depuis deux ans absent de Qodsabad, la capitale de l’Abistan, suite à une maladie. Il a passé la première dans un sanatorium aux confins du pays et la deuxième à en revenir (j’espère que vous vous demandez aussi pourquoi l’absence n’a pas duré trois ans, car il a bien fallu y aller au sanatorium). En tout cas, ces deux années vont changer sa vie. Il va commencer à douter des enseignements et des croyances qui lui ont toujours été enseignés et qu’il a toujours appliqués, entre autre le respect absolu de Abi, prophète, délégué de Yölah sur terre. L’Abistan est en fait une sorte de « dictature », basée sur le contrôle de la pensée et du discours à l’ancienne, c’est-à-dire sans ordinateur. Le langage, les nouvelles, la surveillance des habitants, tout est contrôlé par une sorte d’administration centrale, qui est isolée du reste des habitants. Pourtant, Ati, lors de son voyage de retour, rencontre Nas, qui revient d’une mission d’un nouveau site archéologique, datant d’avant la domination de Abi sur l’Abistan (qui ne s’appelait donc pas comme cela). Ce site témoignerait que la culture précédente était plus évoluée que la culture présente, ce qui est totalement contraire à tous les enseignements. Rentré dans sa ville, Ati reçoit un bel appartement, un bon travail mais se montre de plus en plus sceptique, alors qu’auparavant il était un des plus zélés. Il se découvre des affinités avec Koa, descendant d’un prêcheur reconnu par tous. Koa s’intéresse particulièrement au contrôle des esprits par la langue et surtout son appauvrissement. Lorsqu’on apprend la disparition de Nas et la réécriture de l’histoire du site archéologique, les deux amis se lancent dans la recherche de la vérité.
   
   Le parallèle avec a href=http://www.lecture-ecriture.com/2491-1984-George-Orwell> »1984 » de George Orwell est évident. On retrouve dans les deux livres, par exemple, les ennemis invisibles, qui changent tout le temps pour faire la société dans une sorte de crainte du danger imminent. Boualem Sansal pointe les mêmes problèmes du contrôle des esprits, non par la surveillance comme l’auteur anglais, mais par l’abêtissement pseudo-religieux. Les deux auteurs pointent le fait que cela passe forcément par la langue, la novlangue pour Orwell et l’abilang pour Sansal. En fait, on voit à plusieurs reprises dans le roman que l’appauvrissement de la langue ne permet pas d’accéder et de comprendre réellement les textes fondateurs de la religion, de laquelle on se revendique. On voit bien aujourd’hui la portée politique de ce message, même si je ne trouve pas que l’auteur, dans son livre en tout cas, s’adresse à une religion particulière. C’est un peu pourtant ce que les médias ont retenu. N’ayant pas la télévision, je ne peux cependant pas savoir comment l’auteur a vendu son livre.
   
   L’élément qui m’a gênée est que le discours (et l’intention), certes très construits et intelligents, ont pris le pas sur le roman. Boualem Sansal ne montre rien mais dit explicitement ce qu’il faut interpréter de l’action, des faits qu’il vient de nous raconter. L’impression que j’ai eue est que rien ne sort du cerveau d’Ati mais tout est dans la plume de Boualem Sansal, l’écrivain est trop présent dans le livre à mon avis. Tout cela aboutit à un déséquilibre du roman. Au début, l’auteur a besoin de nous expliquer beaucoup de choses puisqu’il doit construire un nouveau monde. Il intervient donc beaucoup, le rythme du livre est très lent, s’accélère progressivement (on arrive même à un équilibre à un moment) pour retomber ensuite. En effet, une fois que l’auteur nous a dit tout ce qu’il avait à nous dire, il doit aussi finir le roman (c’est le livre 4 qui ne commence qu’à la page 213 sur 274). Comme cela ne l’intéresse pas franchement, Boualem Sansal nous propose une fin bien trop facile, qui n’est pas digne du reste de son livre.
   
   Beaucoup d’éléments restent pourtant inexploités. Je pense en particulier à l’importance des familles régnantes dans la direction du pays (parce qu’Abi est mort depuis le temps, en tout cas c’est ce que j’ai compris à demi-mot). D’autres éléments sont incohérents. Les réflexions d’Ati semblent un peu nées de nulle part. J’ai du mal à comprendre qu’un homme éduqué dans un tel pays soit capable, tout de suite, sans intervention extérieure, soit capable d’employer de suite un tel vocabulaire, un tel langage pour exprimer des idées qu’il n’avait jamais eues auparavant. Le roman commence après mais je trouve qu’il aurait été intéressant de savoir comment on commence à douter du monde dans lequel on vit, de la manière dont évoluent les pensées et comment elles gagnent en précision.
   
   Pour résumer, le livre est très intéressant, il est écrit par un homme érudit mais la construction pèche et dessert finalement le roman, mais pas le propos. C’est donc un avis très mitigé pour moi et une légère déception par rapport au « Village de l’Allemand » qui présentait les mêmes qualités sans les défauts.
   
   Extraits
   
   « Si d’aucuns avaient pensé qu’avec le temps et le mûrissement des civilisations les langues s’allongeraient, gagneraient en signification et en syllabes, voilà tout le contraire : elles avaient raccourci, rapetissé, s’étaient réduites à des collections d’onomatopées et d’exclamations, au demeurant peu fournies, qui sonnaient comme cris et râles primitifs, ce qui ne permettait aucunement de développer des pensées complexes et d’accéder par ce chemin à des univers supérieurs . À la fin des fins régnera le silence et il pèsera lourd, il portera tout le poids des choses disparues depuis le début du monde et celui encore plus lourd des choses qui n’auront pas vu le jour faute de mots sensés pour les nommer. »

critique par Céba




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