Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

La neige noire de Paul Lynch

Paul Lynch
  Un ciel rouge, le matin
  La neige noire

Paul Lynch est un écrivain irlandais né en 1977.

La neige noire - Paul Lynch

Pour les amoureux de l’Irlande
Note :

    Rentrée littéraire 2015
   
   Ce livre se déroule dans les années 50, dans le Donegal, région de naissance de l’auteur. Les personnages principaux sont une famille : le père Barnabas, revenu des États-Unis, après avoir participé à la construction des gratte-ciels du pays, avec dans ses bagages une femme, Eskra, américaine avec des origines irlandaises, et Billy leur fils, qui est adolescent dans le roman. Barnabas a racheté une ferme et des terrains pour devenir paysan. Il a à son service le vieux Matthew Peoples.
   
   Le roman commence avec une scène très violente : l’incendie de l’étable de la ferme, avec toutes les vaches à l’intérieur. En essayant de sauver le bétail, Matthew Peoples va mourir, brûlé, et Barnabas, sauvé in extremis par un voisin, va être très fortement intoxiqué par la fumée. Les voisins compatissent avec la perte des vaches, même si l’assurance va payer, mais lui en veulent aussi de la mort du vieil homme. Surtout que c’est lui qui l’a poussé à l’intérieur de l’étable. Barnabas lui envisage rapidement que l’incendie ait été volontaire car il s’est produit par temps sec, en sortie d’hiver.
   
   Au cours du roman, on va découvrir les petites rivalités entre voisin, le couple va se déliter car Barnabas change, en soupçonnant tout le monde, tandis que Eskra aimerait qu’ils reprennent le cours normal de leurs vies. On va aussi suivre les pensées de Billy par de courts intermèdes dans le texte. On "découvre" aussi le côté très croyant de cette partie de l’Irlande. En effet, quand Barnabas décide, sur les conseils de son voisin, de prendre des pierres de maisons abandonnées pour reconstruire son étable, les autres s’offusquent car ce sont les "tombeaux" des morts de la famine.
   
   Paul Lynch va aborder ces thématiques de manière très singulière, car tout va passer par le ciel et la terre. Si on regarde bien, il ne se passe pas grand chose dans cette histoire (sauf à la fin bien évidemment, qui rappelle un peu celle du premier livre), les sentiments des uns et des autres vont peu évoluer mais la manière dont Paul Lynch va les décrire oui. Tout va évoluer grâce aux saisons, au climat, à la lumière. Là où j’ai trouvé, dans le premier livre, les descriptions climatiques de Paul Lynch, certes, très belles mais un peu lourdes, ici elles sont juste magnifiques. J’ai retrouvé l’Irlande que j’ai visitée, il y a déjà 17 ans. Une lumière changeante, avec des passages très sombres, des passages lumineux, une nature rude, parfois accueillante, parfois hostile. Le bandeau de couverture est magnifique car il rend bien cela. Dans le livre, on voit les nuages passer! On est tout simplement en Irlande. C’est pour cela que ce livre restera très longtemps dans mon cœur !
   
   C’est un livre difficile à lire, plus difficile en tout cas que le premier car il demande beaucoup de concentration pour pouvoir intégrer justement cette langue "minérale" (j’ai pris ce terme dans le supplément de Livre Hebdo consacré à la rentrée car je le trouve très bien choisi). On ne peut pas lire ce livre comme un page-turner où, si on a un moment d’inattention, on peut se rattraper par la suite. J’ai voulu le faire à plusieurs reprises mais dans ces moments-là, j’avais le sentiment que le livre traînait en longueur, alors qu’en reprenant le même passage par la suite, je le trouvais tout simplement magnifique.
   
   Comme vous l’aurez compris, ce roman est fait pour les amoureux de l’Irlande. D’ailleurs la quatrième de couverture cite une phrase de Robert McLiam Wilson "un roman sur une Irlande que je reconnais, et que devraient envier tous les écrivains".
    ↓

critique par Céba




* * *



L'âme noire
Note :

    Presque rien de ce qui est irlandais ne m'est indifférent. Et surtout pas ce second roman d'un jeune auteur, Paul Lynch dont "Un ciel rouge" a été l'an passé fort bien reçu. Pas encore lu. Le rouge et le noir chez Lynch sont impressionnants de maîtrise. Les Irlandais sont beaucoup partis, souvent j'ai chroniqué des livres là-dessus. Assez souvent aussi ils sont revenus. Barnabas Kane est de ceux-là. 1945, avec sa femme et son fils il retrouve le rude comté de Donegal dans le nord de l'île et tente de faire vivre une ferme. L'incendie, probablement criminel, détruit son bétail et fait vaciller la raison de sa famille. L'âme noire du titre de cette chronique fait référence au roman d'un autre Irlandais, Liam O'Flaherty, L'âme noire, tant ce beau livre de Lynch offre une vue sur la chère Irlande de très noir vêtue, et de mœurs préhistoriques. On a beau l'aimer, Erin, on sait qu'elle a un lourd passé obscur voire obscurantiste et pas si ancien.
   
    Nul réconfort possible en ce temps là pour Barnabas et Eskra Kane. Matthew Peoples est mort dans l'étable. L'odeur des bovins brûlés hante la lande, les terres et les esprits. Eskra, pourtant modérée, va perdre peu à peu le fil de sa vie. Et Barnabas, finalement moins étranger là-bas en Amérique que dans son île natale, va comprendre qu'on ne lui pardonnera ni le drame auquel il est étranger, ni son retour pourtant modeste. J'ai pensé aussi au film de Jim Sheridan The field. Et qu'on ne croie pas systématiquement parce qu'on est en Irlande, au secours de la religion. Pas plus à la fraternité du pub. On est très loin du compte. Il arrive que des images se brisent. Quant à l'écriture de Paul Lynch, lyrique et insulaire, profonde et limpide, trois lignes suffiront à vous convaincre.
   
   "La mule stoïque s'est engagée dans la descente d'un pied sûr, et le soleil, en récompense, s'est mis à jouer avec sa silhouette. De ses longues oreilles grises, il a fait un lapin qui s'est profilé sur la mousse, puis il a travaillé sa charpente robuste et allongé sur la tourbière la noble et splendide silhouette d'un cheval halant une montagne."

    ↓

critique par Eeguab




* * *



La montée de l’angoisse
Note :

   La famille Kane, américains d’adoption, irlandais d’origine, ont rejoint Le Donegal, terre de leurs ancêtres, pour s’y installer. Cela fait dix ans, et leur fils y a grandi. Nous sommes en 1945.
   
   Un incendie s’est subitement déclaré dans l’étable ; Barnabas s’est précipité dedans sans réfléchir avec son serviteur qui paiera de sa vie son dévouement…
   
   Les vaches sont toutes mortes et le paysage, pendant longtemps autour de la ferme, va être pénible à voir, un charnier… tandis que la petite famille sent l’odeur de brûlé, et voit des cendres partout répandues, jusqu’à l’hallucination…
   
   "Les vaches se décomposent peu à peu là où la mort les a fauchées en silence, arrêtées dans des postures saugrenues où elle les a abandonnés, une rangée de côtes affleure sur un flanc, pareille à une large denture. Le festin des oiseaux. En les guettant depuis la fenêtre , elle se persuade que la nature est ainsi faite, voila tout, mais elle ne peut empêcher le poing de l’épouvante d’étreindre ses entrailles"
   

   Barnabas sombre dans la dépression, bien qu’ils puissent encore s’en tirer en vendant quelques uns de leurs champs ; il s’y refuse, se querelle avec sa femme qui ne comprend pas son obstination, se fâche avec le seul voisin qui leur voulait sincèrement du bien.
   
   C’est que Barnabas soupçonne très vite que l’incendie doit être criminel. L’épreuve que constitue la perte du cheptel, et le décès du serviteur (décès dont Barnabas se sent un peu responsable, et dont quelques uns vont l’accuser) sera bien vite décuplée par la pensée qu’on leur en veut. Ils ne vont plus regarder les autres fermiers de la même façon.
   
   Billy le fils a lui aussi ses raisons d’imaginer qu’on a mis le feu à l’étable, mais il se tait.
   
   Un récit poignant (et désespéré aussi, pas fait pour garder le moral...), servi par une écriture somptueuse, des dialogues d’une grande vérité, pour décrire la montée de l’angoisse chez ces trois êtres, la nature rude et belle , dont ils vont maintenant se méfier, l’escalade du soupçon, et l’impossibilité de distinguer clairement si les désastres qui se succèdent sont dus à des persécutions de la part de voisins (et lesquels ?), à la malchance ou encore à l’altération de leur jugement.
   
   Devant l’attitude superstitieuse ou simplement menaçante de leur entourage, les Kane finissent par penser qu’ils ne sont pas réellement intégrés à ce pays, à ces façons de penser très archaïques, qui n'avaient pas cours dans le monde ouvrier urbain de la Nouvelle Angleterre.
   
   Le silence de la ferme irradie sa malfaisance dans la maison, pèse de tout son poids sur les choses.
   
   "Les oiseaux se sont acharnés sur la carcasse, cueillant dans les orbites la gelée tendre des yeux"...
   
   "Eskra au salon, ses doigts courant doucement sur les touches du piano. Un morceau qu’elle a souvent répété, si délicat qu’elle craint de meurtrir la mélodie sous son toucher, de la faire voler en éclats."
   

   C'est un roman dont on a plaisir à citer des passages, une langue si bien travaillée, si bien traduite, qui sonne toujours juste, dans les descriptions comme dans les dialogues, mettant en valeur une galerie de personnages diversifiés.

critique par Jehanne




* * *