Lecture / Ecriture
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Le testament de Marie de Colm Toibin

Colm Toibin
  La bruyère incendiée
  Brooklyn
  Le bateau-phare de Blackwater
  L'épaisseur des âmes
  Désormais notre exil
  Bad Blood
  Le Maître
  Le testament de Marie
  La couleur des ombres
  Nora Webster

Colm Tóibín est un écrivain irlandais né en 1955.

Le testament de Marie - Colm Toibin

Au nom de la mère
Note :

    Colm Tóibín est un des grands écrivains irlandais contemporains. Une bibliographie très riche et variée. Du journalisme avec "Blad Blood" en passant par de nombreux romans, "Le maître", "Le bateau phare de Blackwater", "Désormais notre exil" entre autres et un recueil de nouvelles "L’épaisseur des âmes".
   
   Ici il s’éloigne de ses rivages habituels, en avait-il d’ailleurs ? Ses écrits passent en Argentine, en Espagne, aux États-Unis ainsi qu’en Irlande. L’auteur nous livre dans ce court roman les "Mémoires de Marie" mère de Jésus qui porte souvent un œil critique sur les agissements de la "horde d’égarés" qui accompagnait celui-ci !
   
    Marie est sur la fin de sa vie, elle vit cloitrée dans sa maison et surveillée par, semble-t-il, deux hommes qui la questionnent. Elle se remémore… car dit-elle :
   -"La mémoire emplit mon corps autant que le sang et les os".

   La colline, les gens venus assister à la mise à mort, cet homme avec un oiseau en cage qu’il nourrissait de petits lapins vivants, un autre surnommé "L’étrangleur". Pour elle, c’est le jour de la perte de son fils, nom qu’elle ne peut plus prononcer, alors c’est "lui", "mon fils", "notre fils", "celui qui était ici", "votre ami" ou "celui qui vous intéresse" !
   Cet homme qui rassemble au début des jeunes gens égarés ; quasiment des enfants, ses disciples deviennent de plus en plus nombreux. Mais pas forcément plus disciplinés. Marie reste en dehors de tout cela, elle ne comprend pas.
    Elle se souvient de "Cana", de Marc et des noces de personnes qu’elle connaissait à peine. L’espoir caché était de revoir son fils et de le convaincre de revenir avec elle, de rentrer dans le droit chemin. Vain espoir ! Elle apprend pour Lazare, sa mort et sa résurrection, le rôle de son fils !
    Puis l’eau qu’il change en vin, les invités ayant encore soif. La liste des miracles est trop longue à énumérer et ce n’est pas le but de ce livre.
    Le personnage principal de ces écrits est la narratrice, Marie, la mère. Elle est pour le moins dépassée, mais garde un œil très critique sur les amis de jeunesse de son fils.
    Mais elle le pleurera et finira sa vie dans la solitude, n’ayant plus besoin ni de rêve, ni de repos.
    Nous connaissons tous l’histoire de Jésus, mais ici ce n’est pas la voix officielle de l’Eglise qui parle. C’est une mère.
    L’Histoire Universelle avec un grand H dans une version beaucoup plus humaine vue à travers le prisme d’un regard maternel ! Et pas n’importe quelle femme...
   
    Bien sûr, nous n’ignorons pas l’histoire des premiers chrétiens et la crucifixion du Christ, mais ici tout est désacralisé. Des évènements qui furent la base de la chrétienté remis à l’échelle d’hommes et de femmes de l’époque, qui ne savaient pas l’importance de ce à quoi ils participaient !
    Les narrations de la mort de Jésus et de la parodie de justice qui lui fut rendue sont un des moments forts de ce roman.
   
    L’écriture de Colm Tóibín est toujours très belle et précise. Le choix du sujet est une surprise de la part de cet auteur, un livre agréable à lire, mais j’ai eu une impression de déjà-vu.
   
   
    Extraits :
   
    - La puissance de ses paroles me clouait sur place.
   
   - J'étais incluse dans le spectacle, comme si ma présence avait en quelque façon contribué à changer l'eau en vin.
   
   - C'était une période étrange. J'évitais de réfléchir, imaginer, de rêver, et même de me souvenir.
   
   - Marc a parlé d'une voix neutre et ferme.
   "Il sera crucifié."
   
   - Son arrestation faisait partie des étapes nécessaires de la grande délivrance qui surviendrait dans le monde.
   
   - À présent qu'il aurait été permis de la convoiter, seule une cruauté vraiment vicieuse pouvait les satisfaire. Ils étaient métamorphosés.
   
   - Alors Pilate l'a remis à la foule, et la foule était prête. Si on le leur avait demandé, chacun de ces hommes aurait contribué personnellement à la mise en œuvre du supplice.
   
   - Le reste n'est que chair, os et sang.
   
   - Le sale boulot était terminé. Un homme avait été mis à mort, étalé contre le ciel en haut d'une colline afin que le monde sache et voie et se souvienne.
   
   - "Cela n'en valait pas la peine. Cela n'en valait pas la peine."
   

   Titre original : The Testament of Mary ( 2012).
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critique par Eireann Yvon




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Douleur d'une mère
Note :

   La lecture et l’enseignement des Evangiles donnent une place essentielle à Marie : celle de la Mère de Dieu, celle qui a consenti à accueillir en son sein celui qui était destiné à venir sauver le monde, celle qui se résout au pire et vient récupérer le corps d’un enfant sacrifié et scarifié avant que de s’envoler, quelque temps plus tard au Paradis.
   
   Loin de cette iconographie qu’il ne nous appartient pas de commenter, l’écrivain Colm Toibin s’interroge de façon totalement latérale, inhabituelle et inattendue sur la femme et la mère, la façon dont elle a pu vivre les évènements sur le moment et à distance.
   
   Pour cela, nous voici à Ephèse, vingt ans après la crucifixion de Jésus. Marie vit seule dans une petite maison que viennent visiter deux hommes dont nous ne saurons pas les noms mais dont l’auteur nous laisse penser qu’il s’agit probablement de deux des apôtres. Ils sont venus recueillir le témoignage de Marie. Un témoignage destiné à accréditer la thèse de la divinité de Jésus, de sa prédestination. Ce qu’ils veulent, ce sont des éléments qui abondent en leur sens et viendront alimenter la rédaction d’ouvrages destinés à convaincre le monde.
   
   Mais Marie ne l’entend pas ainsi. Elle a déjà trop souffert et ne peut plus tolérer que l’on vienne interférer dans sa vie de veuve et de mère orpheline qu’elle tente d’apaiser. Elle en veut d’autant moins que son testament à elle, c’est celui d’une mère et d’une épouse qui a vu son mari mourir trop tôt et son fils partir sur les routes puis devenir l’enjeu et l’épicentre des tensions incessantes et insolubles entre tous ceux que le pouvoir romain tente de contrôler.
   
   Ce dont elle se souvient, c’est d’avoir vu son fils lui échapper, de l’avoir entendu proférer des propos aussi obscurs qu’incompréhensibles. C’est d’une résurrection de Lazare qui fut un vrai supplice pour l’intéressé. C’est des vêtements qu’elle portait, des couleurs et des ambiances à certains moments clé qui vont devenir, malgré elle, sans elle, des repères fondateurs d’une religion qui commence à se propager.
   
   Plus les hommes questionnent, plus les souvenirs refont surface, plus Toibin imagine une sorte de contre-testament : celui d’une femme qui cherche au départ à protéger son fils de lui-même avant de renoncer face à une détermination sans faille. Alors, il lui faudra se protéger elle-même et fuir au plus vite pour échapper à l’assassinat programmé de toutes celles et ceux qui pourraient venir parler au nom d’un jeune homme qui vient d’expirer cruellement sur la croix.
   
   Colm Toibin met dans ce petit livre tout son talent de conteur face à un sujet presque aussi dogmatique qu’intouchable. Il parvient aisément à nous émouvoir et à nous interpeller sur ce qui fonde nos croyances et nos cultures sans contester quoi que ce soit. Il pose de simples questions, propose une autre lecture imaginaire et différente, de ce qui s’est passé autour de faits historiques majeurs tout en restant centré sur l’humain, le ressenti d’une femme marquée dans sa chair et vivant le destin de son fils à une distance irréconciliable. Un très beau livre.

critique par Cetalir




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