Lecture / Ecriture
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T comme: Quartier lointain de Jiro Taniguchi

Jiro Taniguchi
  T comme: Quartier lointain
  T comme: Sky Hawk
  T comme: La montagne magique
  T comme: Un ciel radieux
  T comme: Le journal de mon père
  T comme: L'homme qui marche
  T comme: Quartier lointain - tome 2
  T comme: Les gardiens du Louvre

Jiro Taniguchi (谷口ジロー) est un auteur de manga japonais, né en 1947 et mort en 2017.

T comme: Quartier lointain - Jiro Taniguchi

Voyage au pays de l'émotion
Note :

   (Manga)
   Hiroshi Nakatana a 48 ans. Il doit prendre un train pour rejoindre sa femme et ses deux filles à Tokyo après un repas d'affaires bien arrosé. Mais il se trompe de destination et se retrouve dans un wagon qui le conduit vers Kurayoshi, sa ville natale. Il n'y est pas revenu depuis plusieurs années. Comme il a deux heures à y passer avant le train suivant, il décide d'aller se recueillir sur la tombe de sa mère morte il y a 23 ans.
   
   Il se rend donc au cimetière. Alors qu'il est plongé dans ses pensées et ses souvenirs, un événement extraordinaire se produit : il se retrouve plusieurs années auparavant alors qu'il a 14 ans, à la veille de son entrée au collège. Il pense être en plein rêve mais non... Il n'en croit pas ses yeux mais il se retrouve bien dans la maison de son enfance telle qu'elle était, entourée des siens, son père, sa mère, sa soeur. Il se demande alors avec nostalgie comment il a pu pendant si longtemps oublier ces figures de son passé.
   
   Toute l'originalité de ce récit repose dans le fait qu'Hiroshi se retrouve enfant alors qu'il sait ce qu'il va advenir des personnages. Quand sa soeur hurle qu'elle sera hôtesse de l'air, il sait déjà qu'elle ne réalisera pas son rêve et sera femme au foyer. Il sait aussi que cette année là, son père quittera le domicile conjugal...Sans laisser de traces ni d'explications... Il se demande alors si on peut changer son passé et intervenir sur le cours de son destin. Mais en modifiant son passé, ne va-t-il pas aussi changer son avenir ? Quel poids avons nous sur le cours de nos vies ? C'est toute la portée philosophique et le suspens de ce récit intimiste, aux graphiques magnifiques. Fort de son expérience d'adulte, il va essayer de comprendre pourquoi son père est parti. Ce récit est magnifique d'émotion car il fait référence à la magie de l'enfance et alors qu'il a maintenant 48 ans, il va éprouver une joie toute simple à se retrouver sur les bancs de l'école et à apprendre à nouveau.
   
   Voyage dans le temps, mélange de fantastique et de récit intimiste, cette bande dessinée pour adultes en deux volumes est un vrai petit joyau.
   
   "Quartier lointain" a remporté au festival d'Angoulême 2003 l'Alph Art du meilleur scénario, il a aussi obtenu comme récompense le "prix Canal Bd des libraires spécialisés".
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critique par Clochette




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Connais-toi toi-même
Note :

   Hiroshi Nakatana retourne en train pour Tokyo: il a 48 ans et sort d'un copieux et alcoolisé repas d'affaire, rien d'anormal, rien d'étrange pour cet homme qui s'apprête à retrouver sa famille, seulement un mal de crâne qu'il met sur le compte de l'alcool. Lorsqu'il arrive à la gare, curieusement il se trompe de train sans le savoir: le voilà à destination de sa ville natale! Hiroshi prend son mal en patience et accepte son inattendu crochet vers son enfance. Une fois parvenu à destination, en attendant de prendre le chemin du retour, il décide de se rendre au cimetière où est inhumée sa mère; devant la stèle, il éprouve d'étranges sensations, s'évanouit et lorsqu'il reprend connaissance une surprenante situation l'attend! C'est avec incrédulité qu'il se rend compte que le temps s'est mis à rebours: entre frayeur et étonnement, Hiroshi se retrouve l'année de ses 14 ans, juste avant la rentrée des classes. Commence alors une autre adolescence pour ce dernier: à la fin de l'été de ses 14 ans, son père disparut sans laisser de trace, laissant la charge familiale à son épouse. Pourquoi ce père a-t-il quitté le foyer où il semblait heureux? Et s'il profitait de ce retour dans le passé, pour tenter de comprendre ce qu'il s'est réellement passé, et surtout essayer d'empêcher l'inexplicable disparition paternelle?! Hiroshi revit d'un autre regard, avec sa maturité de la cinquantaine proche, cette période délicate de son existence: plus rien ne lui pèse au lycée, il a de très bonnes notes, il est à l'aise dans ce corps qui lui donne une impression de légèreté et de dynamisme, le sport n'est plus un pensum et surtout, il est remarqué par la plus jolie fille de la classe, la douce et timide Tomoko, et une douce idylle prend sa source dans le passé revisité. Et si les imperceptibles changements provoqués par le retour d'Hiroshi influaient son présent et transformaient son futur? Une peur distille ses interrogations et amène Hiroshi à se retourner sur sa vie de cinquantenaire... d'autant qu'au cours d'un rêve, il est témoin d'une conversation entre son épouse et ses filles, apprenant brusquement l'envie de son aînée de quitter le giron familial pour s'installer avec son amoureux. Et si ce retour dans le passé lui faisait perdre ce trésor? Comme il est facile de rester à côté de sa famille sans vraiment la connaître, sans vraiment s'y mêler! Hiroshi s'aperçoit qu'il reproduit, dans sa vie adulte, une partie de l'attitude de son père: il est perçu comme distant, inquiétant, un père auquel on n'ose rien dire d'intime, un étranger... presque.
   
   Comme il est troublant de se réveiller dans un corps de 14 ans avec l'âme d'un homme mûr: on sait comment les évolutions de la société se sont faites....l'ouverture du Japon à l'étranger, l'émancipation des femmes, la modernisation fulgurante du pays, l'urbanisation galopante et la fuite en avant des uns et des autres dans un quotidien qui n'existe que par le travail. Certes, le retour d'Hiroshi au coeur de son adolescence, ne semble rien déranger hormis sa perception des choses et ses proches qui lui trouvent une maturité inattendue autant que bienvenue, mais il sème quelques graines parmi ses condisciples du lycée. Cependant, même si cette maturité ne sert pas son objectif ultime, elle lui permet de comprendre le pourquoi du départ de son père: les scènes de l'attente à la gare et de la séparation sont un grand moment de tension et de délivrance, entre poésie et violence des sentiments. Le quai de la gare est comme le symbole d'une méditation sur l'essence de la vie, l'essence de ses aspirations et de ses espoirs, une quête qui provoque la souffrance des êtres chers sans pouvoir être éludée. Ce quai qui ouvre et ferme le récit, un lieu où l'on se quitte, se croise, se retrouve ou on ne se trouve pas. Les rails du temps et du destin, droits et pourtant si souvent aléatoires et inattendus, emportent les rêves et les souvenirs tout en ramenant vers le présent que l'on a oublié de regarder comme un objet précieux.
   
   "Quartier lointain" est un petit bijou de poésie, de tendresse, de nostalgie, une promenade dans l'univers fantastique d'une machine à remonter le temps: le noir et blanc souligne avec justesse cette ambiance et revisite avec précision et délicatesse presque cinquante ans de l'histoire nippone du XXème siècle. Les thèmes récurrents chez Jiro Tanigushi sillonnent la quête de Hiroshi: l'attachement familial, la nostalgie de l'enfance mais aussi l'importance des beautés de la nature (Hiroshi, à l'aune de sa quarantaine finissante, s'approprie les jardins du lycée, les senteurs des jardins, les mille et un petits riens qui font un paysage). Le lecteur est transporté au coeur d'un Japon encore traditionnel dans lequel couve une modernisation et une libéralisation des moeurs et grappille avec délectation les morceaux de vie quotidienne, où l'intemporalité et l'universalité affleurent, croqués par l'auteur.
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critique par Chatperlipopette




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Un sens du détail inouï
Note :

   Un quadragénaire désabusé fait une plongée 35 ans en arrière et revit son adolescence. Pourra-t-il changer le cours des choses?
   
   Un trait précis, des angles de vue stupéfiants et un sens du détail inouï, voila ce qui caractérise à mon sens le coup de crayon du japonais Jiro Taniguchi.
   
   L’intégrale de Quartier Lointain rassemble les 2 tomes précédemment publiés séparément. Le scénario bien travaillé raconte l’histoire d’un quadragénaire père de famille qui a semble-t-il quelques problèmes d’addiction avec l’alcool. Il s’éloigne peu à peu de sa femme et de ses filles, oubliant l’importance qu’elles prennent dans sa vie. Un jour de travail comme les autres, sans pouvoir s’expliquer comment, il se réveille dans un train qui fonce à pleine vitesse vers la ville de son enfance. Il met ça sur le compte de l’alcool et décide d’en profiter pour retourner sur les traces de son enfance dans son ancien quartier et dans le cimetière où repose sa mère. C’est là que tout bascule pour lui, dans une sorte de faille spatio-temporelle qui le replonge quasiment 35 ans en arrière. Lorsqu’il reprend ses esprits, il s’aperçoit qu’il est coincé dans le corps de ses 14 ans. Ses pas le mènent alors naturellement vers la maison de son enfance où ses parents, sa grand-mère et sa sœur l’attendent pour dîner, comme tous les soirs. Pendant quatre mois, il va revivre une partie de son adolescence avec le recul dû à son âge véritable… Il séduit ses proches par sa profondeur, son recul et sa maturité mais il a perdu son innocence. Car une question le taraude: pourra-t-il empêcher l’inévitable départ de son père?
   
   L’auteur a eu la bonne idée d’utiliser cette espèce de fantasme universel de replonger dans le passé pour changer le cours des choses et profiter des bons côtés de la vie. Si le personnage admet vivre ses plus beaux jours, il n’en est pas moins transformé par sa connaissance du futur qui l’empêche de profiter pleinement de son histoire d’amour naissante, de ses amitiés avec ses camarades ou de ces moments de plénitude en famille dont il connaît déjà l’inéluctable déchirement à venir. Il en vient à se poser alors lui-même les questions qui ont torturé son propre père avant de prendre sa décision finale.
   
   Un grand livre sur le sens de la vie qui nous embarque au fil des pages.
   
   Du même auteur, "Un zoo en hiver", très belle BD également sur les premiers pas professionnels d’un jeune dessinateur qui rêve de devenir mangaka. Une BD initiatique qui m’a séduite elle aussi par sa profondeur et la beauté des dessins.
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critique par La Dame




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Universalité du propos
Note :

   Qui n'a pas rêvé un jour de revenir dans le passé afin de changer le cours des évènements: éviter une erreur de jeunesse, prendre la bonne décision, empêcher que ne survienne un malheur? «Ah... Si j'avais su... » se dit-on tout en sachant qu'il est impossible de revenir en arrière et que la somme de nos actes passés conditionne irrémédiablement notre présent et notre avenir.
   Ce rêve impossible va pourtant devenir réalité et bouleverser la vie jusqu'ici bien tranquille d'un quadragénaire japonais: Hiroshi Nakahara.
   Au retour d'un déplacement professionnel à Kyôto, au lendemain d'une réunion qui s'est conclue par une soirée fortement arrosée, Hiroshi Nakahara se trompe de train. Au lieu de prendre celui qui se dirige vers son domicile à Tokyo, le voici parti en direction de Kurayoshi, la ville où il a passé son enfance. Mettant cette erreur sur le compte de sa gueule-de-bois, Hiroshi Nakahara se résigne à ce contretemps. Il sera bien temps, une fois arrivé à Kurayoshi, de reprendre un train pour Tokyo.
   Une fois arrivé en gare de Kurayoshi, Hiroshi constate que le prochain train ne partira que deux heures plus tard. Deux heures d'attente. Deux heures à tuer. Que faire? Lui vient alors l'idée d'aller se promener dans cette ville qui l'a vu grandir. Immanquablement, le voici parti sur les lieux de son enfance. Il retrouve son ancien quartier et la maison de ses parents. Tout a tellement changé.
   Puis ses pas le portent vers le temple Guzen, là où repose sa mère, morte vingt-trois ans plus tôt.
   C'est en se recueillant devant la sépulture qu'il est pris d'un étourdissement – un malaise peut-être dû aux excès de boisson de la soirée précédente – et perd connaissance.
   Quand il reprend ses esprits, c'est pour constater que beaucoup de choses ont changé, le cimetière dans lequel il se trouve n'est plus tout à fait pareil, et même l'air semble avoir une odeur différente.
   Mais c'est une autre surprise – et celle-ci est de taille – qui l'attend. Quand il pose un regard sur ses mains, il s'aperçoit que ce ne sont plus des mains d'homme mais des mains d'enfant. Quant à ses vêtements, ce n'est plus le costume-cravate qu'il portait en arrivant mais un costume d'écolier.
   Quand, sorti du cimetière, il se retrouve en ville, il constate que celle-ci aussi a changé d'apparence : les boutiques, les gens, les automobiles semblent être retournés à l'état où ils étaient dans son enfance pendant les années 1960. Surprenant son reflet dans la glace d'une vitrine, Hiroshi retrouve son visage, qui n'est plus celui d'un quadragénaire, mais bel et bien celui qu'il avait lors de son adolescence. Que s'est-il passé? Est-ce un mauvais rêve ou faut-il croire à l'impensable: Hiroshi serait-il revenu dans son passé?
   Si c'est un rêve, celui-ci est cependant d'une véracité troublante. De retour à la maison familiale, il retrouve ses parents, sa petite sœur et sa grand-mère qui l'accueillent comme s'il s'était absenté depuis quelques heures. Même s'il ne comprend pas comment il est arrivé là, Hiroshi est bien obligé d'admettre l'incroyable le voici revenu à l'époque de son enfance, en 1963.
   S'il est redevenu l'enfant qu'il était 35 ans plus tôt, Hiroshi n'en a pas moins gardé son expérience d'homme mûr et s'aperçoit que nombre de ses souvenirs appartiennent encore au futur. Le voici donc dans la peau d'un enfant de quatorze ans doté du singulier pouvoir de connaître l'avenir.
   Alors va se poser pour Hiroshi une question essentielle: s'il connaît l'avenir, peut-il en dévier le sens à son avantage et ainsi changer le cours des évènements futurs? Peut-il, par ses actions, modifier le cours de son existence et de celle des siens? Il va ainsi tenter l'expérience en essayant de comprendre les raisons qui ont poussé son père à disparaître un soir, abandonnant sa famille pour quelque raison restée inexpliquée. Sachant que sa mère ne se remettra jamais de cette disparition, Hiroshi va tout tenter pour empêcher l'inéluctable départ de son père et essayer de comprendre pourquoi ce père de famille apparemment sans histoires va décider un jour de disparaître.
   
   
   Avec « Quartier lointain » Jirô Taniguchi, l'un des plus célèbres auteurs de mangas connus en Occident, nous offre une histoire sensible et nostalgique, un récit poétique tout en finesse qui se lit comme un roman et dont le propos ne peut que toucher profondément le lecteur qui, une fois le livre refermé, se demandera lui aussi ce qu'il ferait s'il lui était donné d'avoir une seconde chance, celle de retourner dans le passé pour tenter de modifier le cours des choses afin d'éviter un événement douloureux ou de saisir une occasion manquée.
   
   
   C'est peut-être l'universalité de son propos qui fait de «Quartier lointain» un petit chef-d-œuvre de narration qui à aucun moment ne sombre dans la puérilité, le sensationnalisme ou le fantastique bas de gamme. Tous les thèmes abordés au cours de ce long récit qui s'étire sur plus de 400 pages, sont amenés avec finesse et retenue, tout ceci sans aucun faux pas, sans aucune faute de goût et avec beaucoup de pudeur. C'est aussi le cas dans la très belle adaptation cinématographique qu'en a tirée Sam Garbarski en 2010, qui a transposé l'action en France tout en respectant scrupuleusement l'esprit du récit afin d'en conserver toute l'émotion.

critique par Le Bibliomane




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