Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds de Jón Kalman Stefánsson

Jón Kalman Stefánsson
  Entre ciel et terre
  La tristesse des anges
  Le Cœur de l'homme
  D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds

Jón Kalman Stefánsson, né à Reykjavík en 1963, est poète, romancier et traducteur, de Knut Hamsun notamment. Il figure parmi les auteurs islandais actuels les plus importants.
Trois de ses romans ont été sélectionnés pour le Prix scandinave de littérature (en 2001, 2004 et 2007). Il a reçu pour son récit Lumière d’été, et ensuite la nuit arriva le Prix islandais de littérature en 2005. "Entre ciel et terre" est son premier roman traduit en français.
(source l’éditeur)

D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds - Jón Kalman Stefánsson

442 pages qui m'ont touchée-coulée
Note :

   Après avoir quitté femme et enfants et s’être installé au Danemark, Ari revient en Islande à Keflavík. Il aura fallu un paquet envoyé par son père pour qu’il retourne sur la terre de sa famille et le lieu il a grandi. Keflavík un ancien village de pêcheurs flanqué d’une base américaine qui aujourd’hui périclite.
   
   Dès les premières lignes, la magie opère. L’écriture de Stefansson traduite admirablement par Eric Boury se délecte. Un roman et un siècle d’histoire, trois générations depuis Ari à ses grands-parents Oddur et Margrét. Oddur marin respecté dont l’épouse Margrét à la beauté sensuelle sombrera dans la mélancolie comme ayant oublié ce qu’était le bonheur. Une époque où la pêche permettait de vivre car les règles économiques et les systèmes de quotas n’avaient pas été imposés. Quand Ari a quitté l’Islande brutalement, "il s’est fait fuir lui-même. Ou peut-être est-ce que c'est sa vie qui a déclenché sa fuite, le quotidien, les choses qu’on ne règle pas, celles auxquelles il avait refusé de se confronter, ajoutées à tous ces menus détails qui s’accumulent sans qu’on y prête attention parce que, je le suppose, nous sommes trop occupés, trop négligents, trop lâches, pour toutes ces raison-là peut-être", cette époque était déjà révolue."Celui qui ne ressent aucune souffrance et n’est pas bouleversé face à la vie a le cœur froid et n’a jamais vécu". A la lecture de cette phrase et de très nombreux passages, j’ai été plus qu’émue. Parce que ce roman nous parle de la vie, de la mort, des sentiments et de l'art. C’est un voyage en Islande mais également un voyage introspectif. S’y mêlent la beauté rude des paysages et de la mer, celle d’une écriture qui allie simplicité, poésie et nous marque durablement.
   
   Le flirt de l’existence avec la mort, la mélancolie soufflent tout au long de ces pages mais jamais ce roman n’est plombant. C’est tout l’art de Stefansson qui une fois de plus m’a touchée-coulée…
   
   "L'art est ce qui nous permet de vivre sans sombrer dans la folie, sans exploser, sans nous transformer en blessure, en malheur, en fusil. Il est ce qui permet malgré tout à l'homme de se pardonner les imperfections de sa condition humaine."

    ↓

critique par Clara et les mots




* * *



Courage, beauté et poésie
Note :

    Ce roman a été désigné Meilleur Roman Etranger 2015 par le Magazine LIRE
   
   L'action se passe à Keflavik, l'endroit "le plus noir d'Islande", une petite ville en train de mourir à cause des décisions de dirigeants lointains qui ont imposé leur façon de voir et leurs intérêts, puis sont partis en laissant une économie détruite et sans plus aucune possibilité de se reprendre."Nulle part ailleurs en Islande, les gens ne vivent aussi près de la mort.". Mais même avant ce désastre, de tout temps, Keflavik "compte trois points cardinaux : le vent, la mer et l'éternité."
   
   Ari, que nous allons suivre, rentre au pays après deux ans à Copenhague. Poète lui-même, ayant pratiquement renoncé à son art, il y était éditeur et publiait la série "Dix conseils pour..." qui faisait chauffer la marmite, et de la poésie, plutôt à perte. Son père, resté au pays et avec lequel il n'a jamais pu communiquer, vient de lui envoyer les rares archives familiales. Il a compris qu'il se pensait mourant et a décidé de retourner le voir. D'ailleurs, son expérience danoise touche à sa fin, il sent qu'il est temps pour lui de passer à autre chose.
   
   On apprend pourquoi il s'est ainsi éloigné alors qu'il avait femme, enfants et vie paisible et pourquoi il ne lui en reste plus rien. On découvre parallèlement, dans les précieuses archives, la trace du grand-père Oddur, qui a fait la fierté de toute la famille et dont la renommée n'est pas encore éteinte.
   
   L'arrivée à l'aéroport se passe fort mal, les choses ne peuvent donc que s'améliorer ensuite. Au moins un peu. Le récit est fait par le plus proche ami d'Ari, peut-être un cousin, mais je n'ai pas réussi à comprendre lequel, arrivé à 12 ans avec lui et reparti en même temps que lui également après une jeunesse fusionnelle, il est à même de tout nous dire, et il le fera.
   
   Le récit de l'existence d'Ari depuis son enfance jusqu'à l'époque actuelle témoigne d'une existence moderne et nous présente les grands problèmes de l'Islande actuelle et de l'humanité moderne. Le récit de la vie du grand-père, le plus grand capitaine, peint l'existence des Islandais jusqu'à il y a deux ou trois générations, qui étaient de très rudes marins, ne respectant que le courage... et la poésie qu'ils élevaient au même rang.
   
   Le récit en lui même est intéressant, on a vraiment envie de savoir ce qu'il adviendra de ces hommes et de ces femmes fiers et courageux qui affrontent une vie difficile (mais moins que ce qu'elle sera quand l'économie de marché ne leur aura laissé que le chômage), ce qu'il adviendra d'Ari aussi (mais moins). Mais ce qui est vraiment passionnant dans ce roman, c'est la vision du monde moderne qui nous est donnée à la lumière des valeurs ancestrales, et les problématiques que Stéfansson a choisi de traiter et qui sont d'une totale justesse, pour nous également: la captation sans retenue des richesses d'un pays au profit de quelques uns, l'injustice permanente faite au femmes, l'incommunicabilité à peine brisée par l'amour et la poésie.
   
   Entendons-nous, c'est une saga familiale, c'est une alerte sur les problèmes éthiques les plus modernes, mais il faut également être capable d'apprécier un texte littéraire. Le style est magnifique. La poésie, on ne fait pas que l'évoquer, on la croise à toutes les pages.
   "Les maisons du village semblent toutes à demi, voire complètement enfoncées sous la neige. Les déchainements ont cessé, le vent qui hurlait, ce géant transparent et fou, puissance invisible et démentielle, a soudainement disparu, c'est étrange, et il laisse le monde assommé. L'air est immobile, on voit les étoiles. Et la pleine lune ! Voilà donc la lune, qui cachée derrière cette tempête, derrière tous ces flocons, loin au-dessus des nuages, bien à l’abri dans la voûte céleste, attendait patiemment qu'arrive son heure et verse maintenant sa clarté sur le pays muet. Les montagnes couvertes de neige, enveloppées dans la lumière blanche et presque mortuaire, sont à la fois menace silencieuse et beauté sereine."

   
   
   PS : Quelques citations extraites de ce livre, ici
    ↓

critique par Sibylline




* * *



Ville fantôme
Note :

   Saga islandaise et familiale, d’un auteur que je découvre avec cet ouvrage, son quatrième traduit en français.
   
   Nous sommes à Keflavik, gros bourg d’Islande qui se meurt, la base américaine a fermé et les quotas de pêche ont fortement baissé.
   Ari, qui avait quitté subitement la ville et l’Islande et était devenu éditeur de poésie au Danemark, revient au pays.
   Un colis de son père, avec plein de souvenirs et un diplôme d’honneur décerné à son grand-père, le capitaine et armateur Oddur, le pousse à faire le voyage retour. Et revenir sur son existence et celles de ses ancêtres, intimement liés à cette partie de l’Islande.
   
   Un épisode est particulièrement surprenant, des bandes de jeunes, très organisées, dévalisent les camions ravitaillant la base américaine. La compétition est ouverte et rude !
   
   Durant une période de travail dans une usine de conditionnement de poissons, Ari est amoureux. La belle adolescente se nomme Sigrun, elle aussi est très jeune et timide. Ni l’un ni l’autre ne fera le premier pas, et Ari la verra faire l’amour avec un autre homme dans une voiture… Elle, la jeune fille dont l’œil gauche est composé par Lennon, le droit par McCartney !
   
   Une fin dramatique parlant de faits-divers que l’on se s’attend pas à trouver dans ce pays qui pour nous est un havre de paix…, mais les apparences peuvent être trompeuses, les romans noir islandais sont là pour nous le rappeler !
   
   Le narrateur est très proche d’Ari. Ils ont grandi ensemble et vécu les bons moments et les coups durs de l’existence.
   Ari, amateur de poésie, étouffait, semble-t-il, dans l’étroitesse de son pays et de sa famille, alors il reste la fuite vers un pays limitrophe, mais non entouré de mer, l’enfermement n’est pas le même !
   
   Parmi tous les (nombreux, trop peut-être ?) personnages de ce roman, dans les seconds rôles, deux m’ont particulièrement marqué, un vieil ouvrier et une toute jeune fille. Le premier, Krisján, est usé par la vie, son travail s’en ressent et l’embauche devient difficile pour cet homme qui déclame des poèmes durant son labeur. Sigrun est une jeune fille belle, romantique et amoureuse. Sa vie basculera au cours d’une soirée bien arrosée. Naïve jeune femme dont la vie sera gâchée !
   
   Au cours des vies des personnages sur plusieurs générations, il y a les bons et les autres. Mais tous sont très humains, forces, faiblesses et compromissions.
   Il est aussi beaucoup question de musique, en particulier, comme ailleurs dans le monde à l’époque, des Beatles !
   D’incessants retours en arrière rendent la lecture un peu ardue, mais passionnante.
   
   Une saga pleine de sang, d’alcool et de sexe… mais aussi vers la fin, de fureur et de regret ! Il aurait peut-être suffi de peu de choses pour que certains destins se soient écrits autrement.
   
   Un grand livre que j’ai eu beaucoup de mal à résumer !
   
   Extraits :
   
   - "Nulle part ailleurs en Islande, les gens ne vivent aussi près de la mort."
   
   - Mais voici qu'il revient, avec son cœur brisé, au terme d'un séjour de deux ans au Danemark, pays qu'on ne saurait à proprement parler considérer comme l'étranger.
   
   - Nous désirons qu'on nous étreigne simplement car nous sommes des hommes et parce que le cœur est un muscle fragile.
   
   - Et comment s'y prendre pour effacer les mots écrits par l'éternité ?
   
   - Nous hébergeons tous des démons, la chaleur de notre sang masque notre sadisme, et seule la beauté a le pouvoir de sauver le monde.
   
   - Un monde sans musique est comme un soleil sans rayons, un rire sans joie, un poisson sans eau, un oiseau sans ailes.
   
   - La voix de l'homme est constituée de néant. Dénudée de son, d'inflexion et d'accentuation.
   
   - L'alcool est un havre où il se repose.

critique par Eireann Yvon




* * *