Lecture / Ecriture
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Va et poste une sentinelle de Harper Lee

Harper Lee
  Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur
  Va et poste une sentinelle

Va et poste une sentinelle - Harper Lee

Scout a grandi
Note :

    S’il est une erreur à éviter, c’est d’enchaîner la lecture de la deuxième œuvre publiée d’Harper Lee juste après avoir achevé "Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur". Erreur absolue que je vous conseille de ne pas commettre à votre tour, à double titre : protégez votre plaisir de lecture d’une éventuelle déception, et offrez à ce roman une chance de vous toucher.
   
   Lire donc "Va et poste une sentinelle" sans essayer d’établir un lien chronologique entre les deux ouvrages. Difficile certes pour les lecteurs qui ont vraiment apprécié le premier titre paru. Ne pas se laisser influencer par la genèse de l’œuvre, qui nous présente celui-ci comme une ébauche.
   
    Parmi les éléments qui vous surprendront sans doute, sachez que l’héroïne de "Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur", devenue adulte, ne s’entend plus guère appelée Scout mais Jean Louise. Après ses études, la jeune femme s’est installée à New York et le roman débute alors qu’elle revient à Maycomb où elle pense se ressourcer quelques jours chez son père Atticus. Elle sait qu’elle retrouvera près de lui sa tante Alexandra qui l’agaçait déjà dans son enfance. D’entrée, le style est très différent, le charme de l’enfance envolé, certes, mais le ton si particulier du premier ouvrage, incisif, railleur et faussement naïf, tellement réjouissant, n’est plus. Ce n’est plus Scout qui raconte, le roman est écrit à la troisième personne, ce qui permet de réaliser paradoxalement l’intérêt d’un récit à la première personne, l’intimité immédiate que crée le processus entre le narrateur et son lecteur.
   
    Les perspectives de Jean Louise sont partagées par ce retour à Maycomb. Elle guette les signes de faiblesse de son père qui vieillit physiquement, mais elle en attend rigueur intellectuelle et honnêteté morale qu’elle a toujours connues. Elle retrouve également sa complicité avec un nouveau venu pour nous, Henry Clinton, Hank pour les intimes, qu’Atticus considère comme son successeur potentiel depuis la mort de Jem. Car, et c’est un nouveau choc, nous apprenons que le frère aîné de Jean Louise est décédé brutalement. Henry Clinton, orphelin depuis son adolescence, a été aidé par Atticus et lui voue en retour une piété filiale. Ses rapports amoureux avec Jean Louise datent de cette époque et nous pensons à Dill, second grand absent du roman. Nous sommes ainsi préparés à observer les changements survenus dans la petite bourgade.
   
   Au-delà des éléments de ton, de style, le fond de l’intrigue majeure reste la manière dont l’héroïne va être conduite à grandir en se confrontant à la réalité. Jean Louise est désormais New Yorkaise, elle s’est habituée au mixage des visages, des habitudes, des micro-sociétés qui se côtoient dans la grande ville du Nord. Nous sommes maintenant dans les années cinquante, mais l’Alabama est toujours enraciné dans sa mentalité du Sud et la jeune femme va devoir réapprendre un nouveau code comportemental. Certes, elle reste provocatrice et entière, mais elle a appris à composer avec sa tante, elle joue aussi au chat et à la souris avec Henry, réellement amoureux d’elle. Malgré elle, elle ne peut s’empêcher de se questionner au sujet d’un éventuel mariage avec l’ami d’enfance, le substitut de son frère disparu. Ce sont là des éléments d’incarnation du personnage qui ne manquent pas d’intérêts.
   
   Mais ces questionnements personnels se retrouvent brutalement balayés par un événement qui prend la mesure d’un ouragan. Obéissant à sa curiosité, Jean Louise s’est glissé dans la salle du tribunal, comme autrefois pendant le fameux procès où Atticus avait tenté de défendre un noir injustement accusé de viol. Alors que dans le passé, son père avait revêtu les atours d’un archange défenseur du Droit, elle le surprend ce dimanche-là en pleine compromission avec des racistes notoires. Stupeur et accablement, Jean Louise est bouleversée. Son père serait-il devenu raciste, adepte des idées du Klan dont elle a trouvé un fascicule de propagande sur un guéridon du salon ? Tenaillée entre un amour inconditionnel pour la figure paternelle qui s’impose depuis son enfance comme un repère, et cette découverte qui l’horrifie, elle vit en deux journées sombres une véritable révolution —au sens géométrique du terme— qui la conduit à intégrer la nécessité des compromis. Son père perd son statut, son univers bascule, c’est encore une étape vers la maturité que doit gravir douloureusement l’ex petite Scout.
   
   Roman donc de passage initiatique, "Va et poste une sentinelle", expose la vision de l’auteur, elle-même femme de ce Sud ambivalent. Ce sont les thèmes centraux des deux ouvrages, bien que traités différemment. Si la réussite de l’Oiseau moqueur est incontestable, "Va et poste une sentinelle" souffre d’une facture plus didactique, d’une sensibilité moindre dans l’expression des états d’âme de l’héroïne, comme des personnages secondaires : Cet Henry Clinton, amoureux gentiment repoussé est trop placide, trop parfait. Les explications de l’oncle Jack, philosophe loufoque, tournent autour du pot et peuvent être lassantes malgré les anecdotes cocasses. Quant à Atticus, est-il aussi convaincant quand il laisse sa fille patauger et s’enferrer au lieu de mettre les points sur les i ? En un mot ce roman forgé de bonnes intentions paraît infiniment moins réussi que celui qu’Harper Lee publiera quelques années plus tard. Il reste néanmoins intéressant en ce qui concerne l’éclosion au monde adulte, aux vérités ambiguës et aux nécessaires compromissions.
    ↓

critique par Gouttesdo




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Trop peu !
Note :

   Alabama, années 1950. Jean Louise (je prononce "Jine" Louise), une jeune femme travaillant à New-York revient pour quelques jours dans sa ville natale dans la maison où vit Atticus son père veuf et sa tante Alexandra, une femme stricte qui tient la maison. Au départ, Jean Louise se plie aux conventions un peu étriquées de sa tante (bien se tenir, sortir en belle tenue etc..), et écoute avec bienveillance la déclaration d'Henry, son ami et amoureux d'enfance devenu le bras droit de son père dans son cabinet d'avocat, qui lui demande de devenir sa femme. Alors que replongée dans les souvenirs et lieux de son enfance, elle se sent prête à remettre en question son exil à New York, Jean Louise découvre que son père et Henry se rendent à une assemblée raciale ce qui l'anéantit.
   
   "L'enfer était et serait toujours aux yeux de Jean Louise, un lac de feu aux dimensions très exactes de Maycomb, Alabama, entouré d'un mur de briques de cinquante mètres de haut. Satan embrochait les pêcheurs et les précipitait par-dessus cette muraille dans une sorte de bouillon de soufre liquide où ils marinaient pour l'éternité. "(p.78)
   

   Un roman choisit sur un coup de cœur parce que j'avais lu et aimé Ne tirez pas sur l'Oiseau moqueur du même auteur (que j'ai lu mais pas critiqué). Quel beau roman ! Le plus surprenant est de savoir que l'auteur a écrit ce livre avant le précédent titre pour mettre en scène "Scout", son héroïne un peu garçon manqué (sans doute un peu elle -même) vingt ans plus tard, lorsque la jeune femme vers sa trentaine, découvre que son père et son prétendant font partie d'une communauté "anti-noirs". Cette découverte la blesse profondément et elle décide de repartir pour New-York sans attendre la fin de ses vacances.
   
   "Vous ne me croirez pas, mais je vous l'assure : jamais de toute mon existence, jusqu'à aujourd'hui, je n'ai entendu le mot "nègre" prononcé par un membre de ma famille. Jamais je n'ai appris à penser "les Nègres". J'ai grandi entourée de Noirs, mais c'était Calpurnia, Zeebo l'éboueur, Tom le jardinier, et tous les autres. Il y avait des centaines de Noirs autour de moi, c'étaient eux qui travaillaient dans les champs, qui ramassaient le coton, qui réparaient les routes, qui sciaient le bois avec lequel nous construisions nos maisons. Ils étaient pauvres, ils étaient sales et ils avaient des maladies, certains étaient fainéants, indolents, mais jamais, pas une seule fois, on ne m'a donné à croire que je devais les mépriser, les craindre, leur manquer de respect, ou que je pouvais me permettre en toute impunité de les maltraiter." (p.216)
   

   Harper Lee a une très belle écriture, simple et profonde, décrivant des sentiments, interrogeant sur le sens de la vie, et c'est tout cet ensemble que j'aime retrouver dans un livre. Elle fut un écrivain avec un grand E et je regrette qu'elle ne nous ait laissé que deux romans, à la fois chaleureux comme un rêve d'enfant et déstabilisant comme la claque de la vérité que l'on se prend au moment où on ne s'y attend pas.

critique par Wictoriane




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