Lecture / Ecriture
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Sourires de loup de Zadie Smith

Zadie Smith
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  Sourires de loup
  L'homme à l'autographe
  De la beauté
  Ceux du Nord-Ouest

AUTEUR DES MOIS DE DECEMBRE 2015 & JANVIER 2016

Zadie Smith, née en 1975 dans une banlieue du nord-ouest de Londres, est une écrivaine britannique, fille d'un père anglais et d'une mère jamaïcaine.

Ses parents divorcent alors qu'elle est encore adolescente et à l'âge de 14 ans, elle change son prénom de Sadie en Zadie.

Elle étudie la littérature anglaise à l'université de Cambridge.

Dès la fin de ses études, elle enseigne et écrit, et ses livres connaissent tout de suite le succès au point que le premier est suivi d'une période "de latence" où il lui fut difficile de reprendre la plume.

Actuellement, elle vit entre Londres et New York, enseigne l'écriture de fiction en université à New York, est mariée et à deux enfants.

Sourires de loup - Zadie Smith

Multi Tout
Note :

   Titre original : White Teeth (2000)
   

   Premier roman de cette auteure qui à l’époque avait vingt-quatre ans et était déjà consacrée la nouvelle Salman Rushdie. Pour un premier ouvrage, l’entreprise était ambitieuse puisque Sourire de loup est un livre multi-personnages, une étude intergénérationnelle, interculturelle sur l'immigration, la famille, la religion, l'appartenance, la race, et la mémoire couvrant la période 1945 à 2000.
   
   En dépit de l’envergure, le roman est facilement accessible. Le talent de Zadie Smith réside dans son habileté à enchaîner des tranches de vies souvent anecdotiques avec humour malgré la gravité des événements. Par exemple, le livre s’ouvre sur une tentative de suicide avortée car la voiture dans laquelle Arthur, un des personnages principaux, tente de s’asphyxier au gaz est stationnée dans la zone de livraison d’un restaurateur qui l’enjoint d’aller se tuer ailleurs.
   
   L’ensemble est basé sur la notion d’identité. Qu'est-ce que cela signifie de se sentir comme si vous apparteniez à deux pays à la fois? Comment honorez-vous la culture et la religion de vos parents en grandissant dans une culture et une religion différente? Comment un immigrant de première génération peut déterminer qui il est vraiment?
   
   Un des thèmes est l'idée que les fondamentalistes prennent plusieurs formes. En seulement une famille, par exemple, nous avons Millat, qui devient de plus en plus immergé dans une sorte d'Islam militant; Magid, qui pense que la science pure détient toutes les réponses; et Samad, qui dénonce les effets de la culture occidentale et exalte la supériorité des valeurs traditionnelles du Bangladesh. Il aurait été facile de mettre en place une dichotomie entre la religion et la science, mais Smith tient un propos nuancé. La seule chose claire à la fin est que tout le monde a besoin de croire en quelque chose, que ce soit la religion, la science, les coutumes traditionnelles, leur travail, eux-mêmes... et que personne ne détient toutes les réponses. Et que souvent ceux qui pensent savoir sont ceux qui connaissent le moins.
   
   La force de l’écriture de Smith est le dialogue. Ses personnages causent de manière si réaliste que l’on peut les entendre parler à voix haute, et chacun a sa propre personnalité, unique et crédible. La traduction trahit certainement sa maîtrise de l'argot, du dialecte et des accents, mais l’effet demeure percutant. De même, Smith est aussi excellente dans son évocation des interactions entre ses personnages plus jeunes et ceux plus âgés.
   
   Je ne peux pas dire que j’ai été captivé par la vie de cette galerie de personnages très éloignés de moi. Par contre, la magistrale toile de ce roman résolument moderne m’a fortement impressionné et je ne me suis pas ennuyé une seconde.
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critique par Benjamin Aaro




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Thèmes majeurs
Note :

   Il y a de ces livres qui vous mettent en difficulté, mais alors en grosse difficulté : par quel bout commencer à rendre compte de sa lecture ? Il y a tellement de choses à dire, le livre est tellement dense, comporte tant de dimensions que vous vous demandez si vous saurez jamais donner au lecteur une petite idée des étendues dans lesquelles celui-ci vous entraîne. Sourires de loup, de Zadie Smith, fait partie de ceux-là. C'est l'exploration de la vie contemporaine dans toute sa complexité.
   
   Le roman se présente comme le récit de la vie de deux familles, il faudrait dire plutôt la vie de deux hommes, dans un premier temps. Deux amis : Alfred Archibald Jones, dit Archie, et Samad Miah Iqbal. D'origine et de culture différentes - le premier est Anglais, le second du Bangladesh - ils ne se seraient pas liés d'amitié sans le concours de circonstances déterminantes.
   
   Tout commence à la guerre, la deuxième, où tous deux sont mobilisés, mais dans une unité particulière, vu leur condition physique respective. Ils ne sont pas au front, mais dans un rôle qui pourrait être assimilé à de la surveillance, disons un rôle qui n'est pas susceptible de leur octroyer des lauriers. Pourtant chacun de nous aimerait que, d'une manière ou d'une autre, un peu de gloire reluise sur son identité. Le moindre fait héroïque d'un ancêtre va être l'occasion de se revendiquer d'une lignée glorieuse, ou bien on se jette dans une situation qui nous permettra plus tard d'attester de notre valeur, même si nous ne sommes, au fond, que des gens les plus ordinaires du monde.
   
   En effet l'ennui, la banalité, le vide ont de quoi désespérer un homme au point de le conduire au bord du suicide. Archie y échappe de peu. Lui et Samad n'ont pas des vies extraordinaires, mais ils vont tenter de lui donner de l'éclat, Samad en particulier, même si l'entourage n'est pas dupe. C'est ce qui caractérise l'homme : rendre sa vie intéressante, appeler à soi l'admiration, le respect de l'autre, lui montrer qu'on est une "valeur". A une époque où l'essence de ce mot change selon les pays, selon les individus, cette entreprise est souvent bien difficile.
   
   Nous ne suivons pas seulement Archie et Samad au fil de leur amitié, de leurs vies conjugales, on remonte également à leurs origines avant de s’appesantir sur leurs enfants. Archie, marié à Clara, une jamaïcaine, aura avec elle une fille : Irie. De son côté, Samad aura avec Alsana, de même origine que lui, des jumeaux : Magid et Millat. Que transmettre à ces enfants nés en Occident mais dont les parents viennent d'ailleurs ? Quelle est leur identité ? Sont-ils fils de l'Occident ou fils du "pays" ?
   
   Le récit met en scène plusieurs générations, chacune tentant de trouver le point d'ancrage qui lui permettra de ne pas sombrer. Mais la plus exposée est sans aucun doute la toute dernière génération car elle doit faire face à une question délicate : celle de l'identité. Les cartes sont bien brouillées lorsqu'on est né et qu'on a grandi dans un pays autre que celui d'où viennent nos parents, surtout lorsque ces derniers sont de race différente. La société s'applique à brouiller ces cartes, alors que les choses ne se présentent pas d'une manière aussi compliquée pour les jeunes concernés. Ceux-ci reconnaissent d'abord leur appartenance à un pays, si c'en est un : celui de l'adolescence, avec son lot de soucis et d'émois.
   
   Les thèmes dans ce roman sont aussi divers que le conflit de génération, le couple, la tentation, l'honneur, la gloire, la religion, la parentalité, la guerre, l'amitié, l'homosexualité, le monde du travail, la jeunesse, le racisme, la science, l'extrémisme. Cependant s'il fallait en nommer un qui fasse figure de fil d'Ariane, je dirais l'immigration, dans son acception la plus globale, autrement dit le fait que le monde est aujourd’hui un village qui voit sa population changer, muer au rythme des flux migratoires, ce qui ne va pas sans déclencher des guerres : guerre des valeurs, guerre des religions, guerre que livre la mondialisation à tous ceux qui se retranchent derrière leurs origines, leur culture. Toutes ces "guerres" jettent les jeunes générations dans un tourbillon dans lequel ils ont du mal à trouver ou à se faire une identité, car ballotés de part et d'autre.
   
   Beaucoup d'humour, de dérision aussi, mais ce qui est admirable, c'est que le lecteur est placé devant le point de vue de chacun, les personnages ne sont pas tournés en ridicule, même lorsqu'ils se trouvent dans une posture qui n'est pas à leur avantage : le lecteur éprouve pour tous une irrésistible sympathie. La dérision se trouve plutôt dans la manière de raconter. Et Zadie Smith narre avec une puissance étonnante eu égard à son âge (Elle est née en 1975 et le roman parut en 2000) Elle a mis une telle distance entre elle et ses personnages, chose qu'on ne réussit si bien qu'avec l'expérience. Je veux dire que le narrateur omniscient à travers lequel on observe les personnages a une belle longueur d'avance sur eux, ce qui ne l'empêche pas de se mettre à leur niveau. Il y a comme une grandeur et en même temps une humilité de la part de l'auteur qui lui fait épouser les petitesses de ses personnages, afin de mieux s'en démarquer, mais tout cela se fait d'une manière subtile, insensible.
   
   Et les personnages ! Pas aussi simples qu'il n'y paraît. Des femmes de caractère en apparence, très sensibles en réalité. Des hommes faibles, voire sans personnalité, comme Archie qui se remet entièrement sur le pile ou face d'une pièce de monnaie pour savoir quelle décision prendre, et ce même dans les choses les plus graves. Mais il paraît, de loin, plus résistant intérieurement que son ami Samad, doté à première vue d'une plus grande virilité.
   
   Le roman n'est jamais aussi passionnant que lorsqu'il s'intéresse à la jeune génération : Irie, les jumeaux Millat et Magig, Joshua, car une troisième famille intègre l'histoire, les Chalfen, dont Joshua est le fils aîné. le chef de famille, Marcus Chalfen, d'origine juive, est un homme de science qui se préoccupe de révolutionner la médecine par les manipulations génétiques.
   
   La fin du roman intervient comme un couperet, le lecteur est brusquement mis dehors, alors qu'il y avait encore de la matière. C'est curieux de dire cela d'un roman qui fait tout de même 735 pages, mais le fait est qu'on attend une suite. Cependant l'auteure se joue de votre attente et elle se débarrasse de nous comme ceci :
   "raconter ces histoires à dormir debout et d'autres du même acabit contribuerait immanquablement à accélérer la diffusion du mythe, du dangereux mensonge, selon lequel le passé est toujours imparfait et le futur parfait. Et comme le sait pertinemment Archie, ce n'est pas vrai. Ça ne l'a jamais été."
   

   Mais je comprends qu'il fallait bien mettre un point final. Un point qui, dans Sourires de loup ressemble plutôt à trois points de suspension.
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critique par Liss Kihindou




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Angleterre multiculturelle
Note :

   Archie Jones l’Anglais et Samad Iqbal le Bengladais, se sont connus durant la Seconde Guerre Mondiale avant de se retrouver en 1975 au nord de Londres, dans le quartier des exilés et des déracinés. Le roman va nous raconter leurs deux vies, leurs mariages, leurs familles – deux clans distincts - et leurs problèmes jusqu’à la fin du siècle, dans cette Angleterre multiculturelle en pleine mutation.
   
   Je n’ai lu que deux romans de cette écrivaine mais je vois qu’ils présentent les mêmes caractéristiques. Une écriture dense et foisonnante - qui freine l’entrée du lecteur dans le bouquin - où la mixité culturelle tient le rôle principal. Ce qui frappe le plus ici, c’est qu’il s’agissait de son premier roman et pour un coup d’essai, c’est époustouflant de virtuosité. Plus de cinq cents pages débordantes de personnages divers et exotiques, de situations souvent drôles ou loufoques, de réflexions sur le monde comme il va dans un Londres loin des clichés touristiques habituels ou de cette Albion so british…
   
   Zadie Smith écrit ses romans comme d’autres mitonnent des ragoûts en y incorporant tout ce qui leur tombe sous la main. Il y a un suicide raté, une seconde épouse bien plus jeune, des fils jumeaux Magid et Millat, les Témoins de Jéhovah, Allah et ses préceptes, des odeurs de curry et de shit, des digressions sur à peu près tout, des références au Mur de Berlin et à Salman Rushdie, des engueulades féroces, des sentiments non partagés, des problèmes de couples, des personnages tous très attachants malgré leurs défauts ou à cause de leurs défauts, un fils envoyé en Inde pour lui inculquer la vraie religion tandis que l’autre se vautre dans le sexe. Le pauvre Samad a bien du mal à comprendre le monde qui l’entoure, sa femme et ses fils. Le choc des cultures le chamboule tellement qu’il sera tenté de fauter avec une enseignante de ses gamins.
   
   Problèmes d’intégration et d’éducation des enfants, poids de la religion, comment concilier les enseignements du Coran et la redoutable facilité avec laquelle on peut s’empiffrer des fruits du péché dans nos sociétés occidentales ? L’auteure s’interroge aussi sur nos racines, imaginant qu’un jour peut-être, elles n’auront plus d’importance parce qu’elles ne peuvent ni ne doivent en avoir…
   
   Zadie Smith a un bagout exubérant, tout part dans tous les sens mais rien n’est gratuit et tout fait sens, un incident de l’époque de la Guerre cité en début de roman reviendra en fin d’ouvrage pour boucler en beauté cette fresque colorée et bruyante, menée de main de maître par un écrivain affirmé dès son premier opus. Seul bémol, ou revers de la médaille, cette avalanche explosive ne manque pas de saouler le lecteur qui se sent pris entre deux sentiments opposés, abandonner le livre qu’il sait de qualité, ou s’accrocher vaillamment. Je vous conseille de tenir bon, la récompense est au bout.
   
    - Faut te tenir un peu au courant, mon vieux, dit Shiva, parlant lentement, patiemment. Organes de la femme, point G, cancer des testicules, ménopause, andropause… la crise de la cinquantaine fait partie de ces trucs. C’est le genre d’informations que l’homme moderne se doit de posséder. – Mais je n’en veux pas de tes informations, cria Samad, se levant et se mettant à arpenter la cuisine. C’est précisément là qu’est le problème ! Je n’ai pas envie d’être un homme moderne ! J’ai envie de vivre comme j’étais fait pour vivre. Je voudrais retourner dans mon pays ! – Qui n’en a pas envie ? murmura Shiva, retournant les oignons et les poivrons dans la poêle.

critique par Le Bouquineur




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