Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

La métamorphose de Franz Kafka

Franz Kafka
  Lettre au père
  La métamorphose
  Le procès
  La Muraille de Chine
  La colonie pénitentiaire
  Le verdict
  Lettres à Milena
  Le Verdict
  Description d’un combat

Franz Kafka est un écrivain pragois de langue allemande et de religion juive, né en 1883 et mort de tuberculose en 1924.


On peut consulter ici la fiche de "Introduction à la lecture de Kafka" de Marthe Robert

La métamorphose - Franz Kafka

L’étrangeté fantastique ou l’éloge du désamour…
Note :

   Cette nouvelle que le jeune Kafka écrira en 1912 reste l’une de ses œuvres majeures mais l’une des plus discutées aussi.
   
   Le récit s’ouvre sur le réveil de Gregor Samsa, fils d’une bonne famille aux parents en retraite, une petite sœur de dix-sept ans. Il se réveille comme tous les matins, s’apprête à aller au travail. Il subvient aux besoins de sa famille et s’en trouve heureux. Il aime travailler, il aime que sa famille compte sur lui. Il aime être celui qui s’occupe des papiers, des factures comme de toutes les difficultés que la vie peut présenter. Et tout le monde l’aime pour cela.
   
   Mais voilà ce que nous apprennent les toutes premières phrases : Gregor se réveille ce matin-là métamorphosé en un énorme insecte. Et il ne quittera plus cet aspect. Il va d’abord aborder cette situation très rationnellement face à une famille naturellement déconfite.
   
   La discussion qu’anime l’auteur n’envisagera jamais que la situation s’inverse et revienne à la normale. Il s’agit de faire face, pour Gregor comme pour les siens. Si la culpabilité est au centre des lignes de cette nouvelle, elle n’est pas toujours où la nature nous porterait à la chercher. En effet, la sœur de « la bête » incarne ce sentiment dual mais c’est surtout Gregor lui-même qui se ronge de culpabilité à l’idée de mettre en difficulté ses parents. Et l’on assiste à leur lent désamour, à leur lent mais intense désintérêt pour celui qui fut leur fils. Il ne sert plus à rien, pourquoi lui offrir notre amour ? Celui qui était le pilier, le centre et le moyen de survie de cette maison en devient en moins de cent pages le plus gros poids, la raison de tous les maux.
   
   Toujours controversée, cette courte narration ne peut laisser indifférent tant par son étrangeté fantastique qu’à cause du message qu’elle tend à délivrer. Mais quel message ? Là est la question à laquelle on ne répond qu’individuellement. C’est un chemin de l’admiration pour l’enfant prodigue jusqu’à son horrible fin : « Venez donc voir, il est crevé, il est là, il est couché par terre; il est crevé comme un rat. »
   ↓

critique par Kassineo




* * *



Beetlejuice en vue?
Note :

   J’ai profité de ma découverte de Prague pour acheter "La Métamorphose" de Kafka, vendue dans une petite maison où l’écrivain avait eu un moment son cabinet d’écriture. J’avais essayé de lire ce texte conseillé par les professeurs au collège, peut-être à l’âge de 13 ans. Je l’avais reposé au bout de quelques pages, dégoûtée par cet héros-insecte que je trouvais répugnant et totalement frustrée par la scène qui me semblait absurde. Je comptais bien lire ce texte à l’occasion, mais le projet restait très vague et j’aurais tout aussi bien pu ne jamais le découvrir… car qui n’a pas fait quelques impasses littéraires au cours de sa vie?
   
   Cette fois-ci, ce récit de Kafka avait un tout autre parfum et, d’abord intriguée, presque amusée, j’ai lu avec une curiosité croissante ce texte bien curieux. Je ne savais pas trop comment écrire un billet car ce livre est à la fois très connu (même vaguement) et l’objet de nombreuses analyses universitaires. J’ai donc pris le parti de présenter ici les réflexions qui me sont venues à l’esprit lors de la lecture, bien consciente de la subjectivité de mon avis et simplement dans le but d’éveiller, peut-être, votre curiosité (pour ceux qui connaissent encore peu ou pas Kafka).
   
   En quelques mots, l’histoire est celle de Gregor Samsa, commercial faisant vivre sa famille dans un cadre plus que confortable; Gregor s’éveille un matin changé en un énorme cancrelat. Dès lors, c’est la catastrophe: comment sortir du lit? comment se présenter à sa famille? comment se rendre à son travail et justifier son absence? Et, s’il ne peut rien faire, qui gagnera suffisamment d’argent pour garder le même train de vie: la mère, âgée? ; le père, presque grabataire, traînant en peignoir et passant sa journée à lire le journal? ; la sœur, si jeune, à l’avenir de violoniste prometteur?
   
   Parmi les thématiques intéressantes, les relations familiales. Entre la mère et la fille, la tendresse et la tristesse partagées soulignent le côté dramatique de leur relation, avec des gestes impulsifs: pleurs, marques de soutien, enlacement, la mère s’appuyant sur la fille par exemple. Si la fille prend des initiatives et joue immédiatement un rôle significatif en s’occupant du problème Gregor, il est fait référence au père comme au chef de famille, repère autour duquel gravitent les deux femmes. Il réclame notamment à plusieurs reprises leur attention, se sentant exclu de leur relation privilégiée. Entouré, soigné, choyé, le père cherche à se montrer parfois autoritaire tout en guettant l’assentiment des femmes pour adopter une position ferme sur un sujet quelconque. Il est notamment très influencé par la fille, la mère ayant moins de personnalité et étant surtout guidée par son instinct (cela dit relatif) de mère, incarnant plutôt l’image de la femme un peu passive, sans trop de volonté. La seule à être très effacée tout au long du récit, elle prend peu de décisions; chez elle, l’instinct maternel lutte avec le dégoût que lui inspire Gregor.
   
   La relation de Gregor avec sa famille est elle aussi très intéressante à bien des égards: on assiste à la décadence de celui qui était autrefois de droit le chef de famille, devant envoyer sa sœur à l’école de musique, subvenant aux besoins de tous, étant respecté et écouté par ses proches. Dès lors qu’il devient un insecte, Gregor n’est plus que toléré: alors que la famille lui devait auparavant son confort et son statut social, tous se détournent de lui une fois qu’il n’a plus d’utilité, les parents encore plus que la sœur dans un premier temps. Cependant, on comprend également à la lecture que Gregor a toujours été un personnage isolé, par exemple lorsque l’on sait qu’il a tenté trop tard de conquérir le cœur d’une jeune femme, ou lorsque la mère explique à son entreprise qu’il ne vit que pour son travail. La question de l’utilité (et de l’utilitarisme ?), son rapport avec les sentiments (comment l’affection est-elle influencée par le besoin?) suggèrent la vanité des relations, leur superficialité. Enfin, il est difficile de ne pas penser au carpe diem lorsque l’on songe au destin de Gregor, qui, une fois devenu insecte, ne peut que regretter une vie perdue à faire ce qu’il convenait de faire, sans prendre le moindre plaisir.
   
   Mon édition (Vitalis) était suivie d’un dossier, bizarrement mal traduit mais intéressant. Notamment, un texte de Kafka montrait qu’il voulait absolument éviter une représentation de l’insecte sur les publications de la Métamorphose : « J’ai pensé, comme Starke va faire l’illustration, qu’il pouvait peut-être vouloir dessiner l’insecte. Non pas cela, par pitié, pas cela! L’insecte, il ne faut pas le dessiner. On ne peut même pas l’ébaucher. Si je pouvais me permettre de suggérer une illustration, je choisirais des scènes comme par exemple: les parents et le fondé de pouvoir devant la porte fermée ou encore mieux, les parents et la sœur dans la pièce éclairée tandis que la porte donnant sur la petite chambre obscure reste ouverte.»
   
   Par ailleurs, un aspect fascinant de ce livre de Kafka tient au fait que dans ce texte étrange, l’impossible est présenté comme quelque chose d’assez envisageable, naturel, dont on ne s’étonne finalement qu’assez peu. A ce sujet, la lettre de Franz Werfel à Kafka est très bien tournée: «J’ai fini par lire La Métamorphose dont j’avais déjà beaucoup parlé à d’autres personnes. Je ne peux absolument pas vous dire à quel point je suis bouleversé. Cher Kafka, vous êtes si pur, si nouveau, indépendant et parfait qu’on devrait vous traiter comme si vous étiez déjà mort et immortel. Cela on ne le ressent chez aucun être vivant. Ce que vous avez réalisé dans vos derniers travaux, cela n’existait dans aucune autre œuvre littéraire. Vous avez réussi à représenter d’une manière symbolique et générale l’aspect tragique de la vie humaine grâce à une histoire bien construite et terriblement réaliste.»
   
   Autre citation: «Le grand spécialiste de Kafka, Hartmut Binder, en termine avec toutes les tentatives d’interprétation en donnant ce simple conseil : l’attitude juste en ce qui concerne la Métamorphose de Kafka consiste à renoncer à une solution rationnelle de ce phénomène très bizarre de métamorphose et à le supporter sans autre explication.»
   
   L’édition que j’ai contenait également une suite du poète expressionniste Karl Brand, heureuse et assez autobiographique, les notes finales suggérant une certaine similitude entre la vie de Gregor Samsa et celle de Karl Brand. Cette suite n’est pas la seule à avoir vu le jour et les œuvres inspirées par la Métamorphose ne manquent pas, y compris au cinéma ou dans l’univers de la musique (Philip Glass).
   ↓

critique par Lou




* * *



Edition bilingue de poche
Note :

    Mon blog s’allonge malgré moi, et je remarque qu’il est finalement peu représentatif des écrivains que j’ai le plus aimés. Rien sur Kafka, rien sur Thomas Mann! Faute d’avoir lu de nouvelles œuvres, je me suis penchée sur cette édition bilingue fort agréable car je ne lis pas l’allemand sans aide sauf s’il s’agit de textes vraiment simples.
   
           Tout le monde connait l’histoire de Gregor Samsa, infortuné VRP, qui se réveille un matin "transformé en une véritable vermine". Cette phrase provient du narrateur omniscient qui tout de suite nous révèle l’état de Gregor.
   "La Métamorphose" est écrite à la troisième personne, au style indirect libre. Outre le point de vue de ce narrateur, il y a celui de Gregor, qui préfère croire que ses sensations bizarres sont "le premier signe d’un refroidissement, mal professionnel des voyageurs de commerce". Pourtant "il apercevait son ventre bombé, brun, divisé par des arceaux rigides, au sommet duquel la couverture du lit, sur le point de dégringoler tout à fait, ne se maintenait que d’extrême justesse".
   Bien des lecteurs sont dégoûtés (un mot que j’ai souvent entendu) par la multiplication des détails réalistes dus à cette métamorphose.
    Personnellement, cela me fait sourire, je trouve que l’effet recherché est surtout humoristique, un humour vraiment noir mais humour tout de même. Cet effet est produit par différents choix d’écriture:
   Le narrateur omniscient, pas plus que le personnage, ne s’étonnent de cette transformation qui devrait leur paraître incroyable. Il s’agit d’un fait surnaturel et il est considéré comme devant être admis, dès l’incipit. Cependant le champ lexical ne relève ni du fantastique, ni du surnaturel, ni de la stupéfaction face à une chose aussi extraordinaire.
   Bien au contraire, le réalisme domine, et les soucis domestiques parsèment le texte: le réveil ne sonne pas, le chef de bureau attend, comment faire pour sortir du lit lorsque l’on est dans un état pareil, rassurer la famille, se cacher? Différentes stratégies sont exposées dans le détail.
   A part ce qui est arrivé à Gregor, le reste du texte reflète une vie normale autour de Samsa. Les réactions hostiles et violentes du père, de la mère, de la sœur etc. sont banales étant donné la situation.
   C’est là ce que l’on peut dire de la première partie, surtout événementielle: les réactions de Gregor à sa métamorphose, l’arrivée du chef de bureau, les appels de la famille précipitent l’action.
   Gregor réussit à ouvrir la porte provoquant un affolement général. Chassé, enfermé dans la chambre, il a été blessé, le père lui a écrasé une patte.
   On dit que c’est un "insecte monstrueux " et on ne dit pas quelle est sa taille. Il est assez grand pour se hisser jusqu’à la serrure et regarder au travers. Comme un enfant de trois ans environ, dirais-je
   
   La partie 2 voit l’action se ralentir
   La métamorphose est ici un mode de vie différent, différemment des contes et légendes où la métamorphose est une intervention visant un but. Gregor n'a pas été changé en insecte par un ennemi, ni par une bonne fée, pour être protégé de ses poursuivants; il n'est pas devenu repoussant pour éprouver l'amour d'une jeune fille.
   Il ne va pas reprendre sa forme initiale. Il restera comme il est. Dans les contes, on dirait "c'est un faux héros".
   
   Gregor s' adapte: dans sa nouvelle position, il doit changer sa façon de se déplacer, d’appréhender les lieux, de voir sans être vu. Les objets ordinaires prennent une grande importance: le verrou, la serrure, le lit, la porte.
   Gregor prend du plaisir, pendant cette période: à regarder par le trou de la serrure, à marcher le long des murs, à écouter sa sœur jouer du violon. J’insiste sur le fait, qu’en dépit de sa terrible infortune, il prend du plaisir depuis le début. D’abord, à terroriser sa famille par son apparition monstrueuse… hélas pour lui, il ne s’est pas déguisé! C’est du réel…
   Sa sœur nettoie la chambre chaque jour (il reste caché), et lui donne à manger. Il se nourrit en suçant des aliments qui l’auraient rebuté autrefois.
   L’insecte-homme ne ressent plus comme avant "il semblait étrange à Gregor que parmi les divers bruits du repas, on ne distinguât jamais que celui de leurs dents en train de mâcher, comme s’il fallait montrer à Gregor qu’on avait besoin de dents pour manger, et que même avec les plus belles mandibules on ne pouvait arriver à rien".
   Tout ce qui n’est pas la chambre, devient pour lui un au-delà susceptible d’être évoqué sans plus.
   Hélas, un jour, la mère et la sœur décident de vider cette chambre "qui ne sert plus".Pendant l’opération Gregor doit rester caché mais il se précipite sur une affiche à laquelle il tient beaucoup et s’y colle: elle représente une femme vêtue d’un manteau de fourrure. Il adore cette fourrure… le symbole sexuel me paraît évident.
    Gregor est sévèrement puni...
   
   Partie 3
   Il ne cesse de décliner tandis que sa famille prospère, comme s’il fallait qu’il s’efface pour leur permettre un épanouissement! Grete travaille comme vendeuse et prend des cours, la mère fait de la couture pour un magasin, le père est devenu huissier de justice. Cette partie est profondément tragique. On n’a plus envie de sourire…
   Une nouvelle apparition de Gregor aux siens (il y en a une pour chaque partie) va lui être fatale.
   Du temps de Gregor, qui faisait vivre toute la famille de son salaire, le père était un homme vieilli "cet homme qui autrefois restait terré au fond de son lit épuisé lorsque Gregor partait en déplacement …" à présent il porte "un bel uniforme bleu, un peu raide, avec des boutons dorés comme en portent les huissiers de banque"; c’est ainsi que Gregor se fait avoir. Son père tout ragaillardi est capable de le poursuivre et de lui lancer un projectile.
   
    Quelle sorte d’insecte est Gregor?
   Qu’est-ce qui ressemble à un insecte et qui a pourtant en soi quelque chose de l’humanité?
   
   En septembre 1912, Kafka va marier une de ses sœurs: Valli; en novembre, une autre sœur Elli, sa cadette met au monde un enfant, le premier de la génération suivant celle de Kafka. Pendant cette période, il écrit "la Métamorphose"…

critique par Jehanne




* * *