Lecture / Ecriture
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Les Isefra de Si Mohand

Si Mohand
  Les Isefra

Les Isefra - Si Mohand

Introduits par Mouloud Mammeri
Note :

   L’isefra est à la poésie orientale ce que le sonnet est à la poésie occidentale. Trois strophes semblables de trois vers dont le premier et le troisième comportent sept syllabes et le second cinq et une structure rimée aab/aab/aab constituent les règles du jeu poétique. Dans l’idéal, le premier tercet propose le thème, le second ajoute une circonstance secondaire et le troisième donne la clé du sens, resté jusque-là en suspens.
   
   Les isefra de Si Mohand ont ceci de particulier qu’ils sont incréés –comme le Coran- et Si Mohand ne sert que de réceptacle destiné à recevoir la parole divine –comme Muhammad. Comme lui, un ange serait apparu devant lui près d’une fontaine et lui aurait proposé : "Parle et je ferai les vers –ou fais les vers et je parlerai" ; ce à quoi Si Mohand répondit : "Fais les vers et je parlerai". Comme l’écrit Mouloud Mammeri : "Pour lui, la poésie n’était ni un métier, ni un accident, c’était un destin : il ne l’avait ni cherchée ni choisie, elle s’est imposée à lui comme un fatum […]".
   
   Cette élection le distingue des autres poètes pour qui l’écriture est au mieux une distraction, au pire un travail. Elle permet à Si Mohand de vivre la poésie comme un art total qui engage son existence : "Mohand s’est mis à remodeler sa vie de tous les jours pour la mettre en accord avec sa vocation. Il s’est mis à boire, fumer, aimer, tenter beaucoup d’expériences insolites que les convenions, les nécessités de la subsistance et d’expresses lois religieuses interdisaient aux autres".
   
   
   C’est ainsi que l’inspiration divine va donner naissance à une poésie matérielle qui s’inspire de l’expérience quotidienne et des plaisirs sensuels et qui n’échappe pas à la puissance historique. A travers les Isefra de Si Mohand, nous prendrons conscience des conséquences d’une période de colonisation triomphante. Après la répression de 1871, Si Mohand et le peuple algérien subissent l’installation du nouveau régime avec son lot de révoltes et de violences. Les rôles économiques s’inversent, destituant les anciens propriétaires et les transformant en métayers sur leurs propres champs, donnant au contraire des moyens douteux aux anciens métayers pour acquérir la terre. Le bouleversement des fortunes, dont la famille de Si Mohand sera victime de plein fouet, traduit un bouleversement également politique et social et la perversion des valeurs. La famille sera contrainte à l’exil, à l’éparpillement qui laisse Si Mohand indigné et solitaire. Ce n’est donc pas fortuit si sa poésie ressemble à celle, indignée et exaltée, d’un Saint-Augustin dénonçant la corruption des mœurs ou d’un Joachim Du Bellay déplorant la ruine civilisationnelle de Rome. Les Isefra de Si Mohand composent une vie qui ne prend conscience d’elle-même qu’à partir du moment où le malheur l’atteint, dans l’exil entre déchirement et jouissance de l’extrême liberté.
   
   La traduction ne permettra pas de profiter pleinement de la musicalité de la version originale mais le choix du traducteur se veut fidèle plus qu’esthétique, témoignant de l’humilité de son rôle. Les Isefra surmontent le péril de la traduction en parlant le langage de l’homme livré à lui-même face à Dieu –si toutefois on peut se fier à lui.
   "Las Seigneur pourquoi suis-je ainsi
   Pris dans les rets
   Où est mon Dieu la délivrance
   
   Du temps où j’étais fortuné
   Je me sentais étayé
   J’avais coutume de me divertir avec les filles
   
   Maintenant parmi des hommes pourris
   Sans pudeur
   Je suis dévoré vivant."

critique par Colimasson




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