Lecture / Ecriture
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Résurrection de Léon Tolstoï

Léon Tolstoï
  Maître et serviteur
  La mort d'Ivan Ilitch
  Anna Karénine
  La guerre et la paix
  La sonate à Kreutzer - Le bonheur conjugal - le diable
  Les Cosaques
  La tempête de neige
  Résurrection
  T comme: Ce qu'il faut de terre à l'homme

Le comte Lev Nikolaïevitch Tolstoï, dit Léon Tolstoï, est un écrivain russe, né en 1828 et mort en 1910.

Ils ont écrit sur Léon Tolstoï
Tatiana Tolstoï
Sophie Tolstoï
Dominique Fernandez
Alberto Cavallari
George Steiner

Résurrection - Léon Tolstoï

Quête difficile du pardon
Note :

   Le troisième et dernier des grands romans de TolstoÏ, "Résurrection", est un peu son testament.
   
   L’histoire que raconte l'écrivain est inspirée d’un fait réel.
   
   Katioucha Maslova est une jeune fille élevée par ses tantes, jeune fille séduite et abandonnée, elle a donné naissance à un enfant qui est mort aussitôt. La seule voie qui s’ouvre est la prostitution. Lors d’une sordide affaire de mort violente, elle est arrêtée puis condamnée au bagne. Dans le jury de ce procès il y a le prince Dimitri Nekhlioudov qui n’est autre que celui qui l’a jadis séduite et abandonnée.
   
   Sur la voie de la rédemption Dimitri va tenter de soustraire Katioucha à une sentence trop dure, puis va tenter par tous les moyens de se faire pardonner et de l’aider à survivre pendant le long voyage vers la Sibérie.
   
   Rédemption, tel est le thème du roman, pour le prince il importe de mettre en adéquation sa foi et ses actes et ses idées. Il est évident que Tolstoï apparait fortement en filigrane de ce personnage. La quête difficile du prince vers un pardon espéré, vers une libération spirituelle est émouvant, il est honteux de son comportement et est prêt à tout abandonner. Est-ce la bonne façon d’obtenir le pardon ? Est-ce suffisant ?
   
   Certes certains passages sont un peu trop lyriques et emphatiques à mon goût mais j’ai pris un vrai plaisir à la lecture de ce roman, le style est celui de Tolstoï et ça on ne s’en lasse pas, il peut en quelques lignes vous transporter : la scène la plus forte et la plus splendide se déroule durant la fête de Pâques et est magnifiquement évoquée.
   
   Sa remise en cause d’un certain ordre social, son interrogation sur les privilèges de la noblesse, ses descriptions de l’univers carcéral, des conditions de la mise en œuvre de la justice sont terrifiantes et expliquent les difficultés qu’il a eues à publier son roman. L’Eglise orthodoxe y a vu blasphème et profanation, moi j’y vois la quête inlassable d’un homme après ses idéaux.
   
   Cela m’a rappelé le Tchékhov de "l’île de Sakhaline". Il y a dans ce roman un souci d’authenticité très fort qui le rend extrêmement attachant. Un grand roman qui vaut d’être découvert.
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critique par Dominique




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Livre et film
Note :

   Publié en 1899, à l’aube du XX° siècle, qui se profile à la fin du roman, "Résurrection" est le testament politique, philosophique et religieux du comte Léon Tolstoï. Pour rendre hommage au grand écrivain qui mourut le 07 novembre 1910 à 06h 5 du matin, dans la petite gare d’Aśtapovo, ARTE lui consacrait, dimanche 07 novembre 2010, une longue soirée Théma, diffusant en première partie le film des frères Paolo et Vittoriano Taviani (2001), adapté de cet ultime roman.
   
   A l’origine de cette histoire, il y a un fait véridique que A. F. Kony, procureur général au tribunal régional de Saint-Pétersbourg, rapporta à son ami Tolstoï, au cours d’un séjour à Iasnaïa Poliana, à l’automne 1887. Il avait reçu la visite d’un jeune aristocrate, venu se plaindre à lui qu’on refusait de transmettre une missive à une détenue du nom de Rosalie. Cette fille d’un métayer avait été recueillie à la mort de son père par le propriétaire des terres, qui l’avait gardée comme domestique. Séduite par le fils de la maison et enceinte, elle avait été chassée du domaine et la misère l’avait conduite à se prostituer. Un vol de cent roubles au détriment de l’un de ses clients l’avait ainsi amenée au tribunal où, par le plus grand des hasards, elle s'était trouvée en présence de l'un des jurés, le jeune homme qui l’avait autrefois abandonnée. Culpabilisé par le souvenir de sa faute de jeunesse, et dans la volonté de la racheter, ce dernier avait souhaité épouser la jeune fille, mais elle était morte du typhus.
   
   Très vite Tolstoï va élaborer le plan de son roman qu’il appelle alors la Koneva, mais qu'il n'achèvera qu’en décembre 1898. Cette longue gestation s’explique par le fait que son métier d’écrivain ne l’intéresse plus guère, qu’il a du mal à mettre en accord ses actes avec ses idées, et qu’il se souvient avoir lui-même autrefois séduit une jeune domestique nommée Gacha. L’histoire du prince Dimitri Nekhlioudov et de Katioucha Maslova sera aussi un peu la sienne. Quant à la publication de l’œuvre, elle fut soumise à moult censures et ce n’est qu’en 1935 que Tchertkov mit la toute dernière main à l’édition définitive de l’œuvre.
   
   L’extraordinaire histoire d’amour et de rédemption du prince Nekhlioudov et de Katioucha Maslova, comme seule l’âme russe peut en inventer, est certes un des éléments-clés du film. Et comme le dit un personnage : "Nous n’avons pas besoin d’un prince qui se fourvoie avec une prostituée !" Sa volonté inébranlable d’épouser et de sauver la prostituée, dont il se sent coupable de la déchéance, fait du prince, décidé à tout abandonner de ce qui fut son existence dorée pour réparer sa faute, un personnage hors-norme : "Même si tu ne le veux pas, dit-il à Katioucha, je serai toujours auprès de toi." La certitude acquise que, sans amour, on ne peut être heureux le mènera dans une Sibérie tétanisée dans la neige et le gel. Pourtant Katioucha ne le suivra pas mais liera son sort à l’anarchiste Simonson. La scène de leur séparation est exemplaire à cet égard :
   "- Je ne vous dit pas adieu, je vous reverrai.
    - Pardon, dit-elle d’une voix à peine perceptible.
   Leurs yeux se rencontrèrent et dans son étrange regard, dans le pauvre sourire qui accompagnait, au lieu d’un adieu, ce "pardon", Nekhlioudov lut que des deux explications de sa conduite, la seconde était la vraie : elle l’aimait, et elle pensait qu’en s’unissant à lui elle gâcherait sa vie ; mais dès à présent, quoique heureuse d’avoir rempli ses intentions, elle souffrait de se séparer de lui."

   
   Si cet amour "bizarre" entre un prince qui renie sa caste et une femme qui est "déjà morte", est remarquable, ce qui l’est tout autant, c’est la mue qu’opère le prince, obligé par cet amour coupable puis assumé d’ouvrir les yeux sur les malheurs du peuple. Le personnage du prince Nekhlioudov est l’incarnation des idéaux que Léon Tolstoï défendit toute sa vie. Georges Lucacs, cité dans la préface de Nivat (pour l’édition Folio Classique du roman), écrit que cet aristocrate, honteux des privilèges et des excès de sa classe sociale, veut "faire le bien avec les fruits du mal". Comme Tolstoï proposant à ses serfs la libération du servage, on le voit offrir ses terres à ses paysans qui les refusent. Le chapitre XXVIII de la Troisième partie insiste sur cette obsession viscérale des autres, qui fut celle de Tolstoï, et qu’il exprime ainsi : "Les maux effroyables qu’il [le prince] avait vus et constatés au cours des dernières semaines et en particulier le jour même dans cette horrible prison, tous ces maux […] régnaient triomphants, sans qu’il entrevît la moindre possibilité de les détruire et même de les combattre.
   Dans son imagination, il vit se dresser ces centaines, ces milliers de malheureux, dégradés, parqués dans un air empesté, par des généraux, des procureurs, des directeurs de prisons indifférents. […] Comme auparavant, il se demanda si c’était lui, Nekhlioudov, qui était fou ou bien les autres, ceux qui accomplissaient tous ces actes prétendus raisonnables, et la question s’imposait à lui avec une force nouvelle et réclamait une réponse."

   Et c'est bien cette réponse que Tolstoï chercha toute sa vie, au point d'y sacrifier sa vie familiale.
   
   Dans le film de facture extrêmement classique, parfois démonstratif, on regrettera sans doute une absence d’émotion et des décors qui sentent souvent l’artifice. La musique envoûtante de Nicola Piovani se fait trop rare, en dépit de très beaux passages, et notamment la ballade des prisonniers. Par ailleurs, si les frères Taviani ont gommé en partie la perspective religieuse extrêmement présente dans le roman, et notamment l’Evangile de Matthieu, ils ont proposé cependant deux belles scènes : celle de la Pâque orthodoxe et le mariage de Katioucha et de Simonson. Et il n’en demeure pas moins non plus que la scène finale dans l’isba, où des moujiks fêtent le nouveau siècle (en surimpression on lit "XX secolo"), n’en fait pas l’économie.Quelqu'un demande au prince quel vœu il souhaite formuler et, après avoir hésité, il déclare : "Aimons-nous les uns les autres", phrase-clé du Sermon sur la montagne, cité abondamment par Tolstoï dans les dernières pages du roman
   Il apparaît cependant que l’adaptation des frères Taviani, revenus de leurs idéaux communistes, est surtout pour eux une manière de dire la folie idéologique d'état, qui sera celle du XX° siècle. Leur film s'insurge contre "une chose appelée service de l'Etat qui permet de traiter des êtres comme des objets". Il dénonce les inégalités de classes, les jugements iniques, les emprisonnements arbitraires, les déportations massives dans des wagons noirs, emportés vers le néant. Et Tolstoï a beau écrire dans son épilogue que "cette nuit [après s'être séparé à tout jamais de Katioucha et avoir visité les cellules de la prison] fut le début pour Nekhlioudov d’une existence nouvelle", la révolution qui s’opère dans ce superbe personnage, double de l’écrivain, n’est qu’une révolution intérieure, qui sera impuissante à enrayer tous les goulags à venir.

critique par Catheau




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