Lecture / Ecriture
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La Grande Arche de Laurence Cossé

Laurence Cossé
  Vous n’écrivez plus ?
  Au Bon Roman
  Les amandes amères
  La Grande Arche
  Nuit sur la neige

Laurence Cossé est une écrivaine française née en 1950.
Elle a été journaliste, critique littéraire (Le Quotidien de Paris) et producteur-délégué à France-Culture.

La Grande Arche - Laurence Cossé

Quelle histoire !
Note :

    Les critiques du Masque et la plume pour une fois tous d'accord, le salon de Limoges où l'auteur était présente, et hop, voici la Grande Arche chez moi, enfin, le livre.
   
   Mais quelle épopée! (désolée pour ceux qui utilisent le même mot, je n'en vois guère d'autre). A l'époque existaient en architecture les concours ouverts, anonymes et auxquels chacun pouvait se présenter. Mitterrand était président, voulant imposer sa marque sur Paris. Pour ce type de grands travaux, l'argent était là. Qui remporta le prix? Un assez obscur architecte danois, Johan Otto von Spreckelsen, n'ayant à son actif que sa maison et quatre églises (au Danemark). Mais son quasi cube emporta l'adhésion.
   
    De 1983 à l'inauguration en grande pompe en 1989, de l'eau va couler sous les ponts de la Seine, la France connaîtra une cohabitation (donc le président perdra un peu la main sur l'Arche) et une réélection dudit président (donc il reprendra la main). Mauvais pour un projet aussi immense, ça. Et ensuite depuis le début l'extérieur de l'Arche épate et fait la quasi unanimité, mais, que mettre à l'intérieur? Bien flou, bien changeant. Forcément le budget est dépassé, ça tiraille, des appétits se font jour.
    Là-dedans Spreckelsen, le danois arrivant littéralement en sabots à l'Elysée (paraît-il), découvre un pays fort éloigné du sien. Quelque part nous sommes bien des latins, pour lui. Son bébé subit des évolutions, il le vit mal. Finalement il ne verra jamais la Grande Arche terminée.
   
   Pour raconter une telle histoire et passionner le lecteur, il fallait du talent, et Laurence Cossé l'a. Elle intervient parfois (je) surtout quand elle tente de rencontrer la veuve de Spreckelsen (un drôle de personnage, là aussi). Elle intervient par son ironie souvent gentille (ah le Danemark) et parfois plus engagée (les tripatouillages politico-affairistes). L'émotion peut poindre, l'admiration aussi pour un tel projet!
   
   N'hésitez pas à vous lancer dans cette lecture, c'est absolument prenant, il n'y a pas besoin de s'y connaître en architecture ou en histoire récente.
   
    Quelques passages donnant une idée des jolis bols d'air parmi le sérieux du sujet:
    "La route du chou passe dans la région. C'est autre chose que les banales routes du vin. Il y a même à l'automne un Kohltag, une fête du chou, avec élections de reines du chou. Qu'on arrête de dire que les allemands ne sont pas des marrants."
   
    "Et le ministre [Affaires étrangères, Danemark]? Il est en tongs aussi? - Le ministre peut être en baskets."
   
    "Il a bien fallu mettre dans le coup la maréchaussée. Ces gens-là sont des tatillons, il faut en passer par leurs conditions. Avoir recours à des montgolfières pour hisser la plaque géante? Non? Ce serait beau, pourtant, vous ne trouvez pas? Et deux hélicoptères? Non plus?"

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critique par Keisha




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Les Grands Travaux
Note :

   "Spreckelsen est inquiet : ces Français se fichent bien de la belle ouvrage. Belmont et Andreu-Chevallier sont inquiets : les retards sont terribles, il faut cravacher. Le maître d'ouvrage est inquiet : les clients ne se bousculent pas ; le Carrefour ne ressemble toujours à rien. Dauge est inquiet : Miterrand le fait venir tous les trois mois pour lui dire : J'ai vu Monsieur Spreckelsen, il est malheureux. Les socialistes sont inquiets : le vent a tourné, la crise économique est rude, nous allons être obligés de compter ; ce n'est pas pour cela que nous avons été élus. Miterrand est inquiet : les élections de 86 se présentent mal".
   

   Si l'on m'avait dit un jour que je me passionnerais pour la construction d'un monument, j'aurais eu du mal à le croire et j'aurais eu tort puisque c'est ce qui est arrivé avec ce livre qui retrace l'épopée de la Grande Arche.
   
   François Miterrand vient d'arriver au pouvoir, il lance sans tarder un programme de grands travaux. L'argent n'est pas un problème, un concours ouvert est lancé et c'est un architecte danois inconnu qui l'emporte, Johan Otto von Spreckelsen. Ses dessins sont magnifiques, un cube d'une remarquable sobriété et parfaitement intégré à la perspective des Champs-Elysées. Mais il y a loin du rêve sur papier de l'architecte à la réalisation et c'est ce qui est raconté avec talent tout au long du récit.
   
   Dès le départ le ver est dans le fruit si je puis m'exprimer ainsi, l'architecte danois n'ayant rien construit de grande dimension jusqu'à présent et les méandres de la mentalité française lui échappant complètement. Dès le démarrage du chantier, les problèmes surgissent et iront de mal en pis. Les délais sont courts, puisque Miterrand exige que tout soit terminé pour les fêtes du bi-centenaire de la Révolution, en 1989.
   
   Un certain nombre d'acteurs de cette interminable saga peuvent encore témoigner et c'est ce qui fait la richesse de l'histoire. On voit clairement que ce qui n'était pas bien défini au début a continué à peser et pèse encore de nos jours, sur la pérennité de l'Arche et son occupation. Pour que la Grande Arche sorte de terre, certains acteurs ont dû prendre des risques énormes, sans filet de sécurité. Miterrand suivait personnellement le chantier et la première cohabitation de 1986 a sérieusement compliqué la donne, le nouveau gouvernement n'ayant de cesse de détruire ce que les prédécesseurs avaient construit (rien n'a changé..).
   
   Je ne vais pas entrer dans les détails, seulement vous dire que j'ai dévoré ce texte comme un polar. L'auteure a l'art de raconter et de camper les protagonistes et leur personnalité. Elle a fait un énorme travail documentaire et nous rend compréhensibles des arcanes politico-architecturales d'une extrême complexité. On se décompose en même temps que l'architecte, on tremble plus d'une fois en pensant que tout est fichu et pourtant on sait qu'elle est là cette Arche ! Mais loin de ce qu'aurait imaginé Spreckelsen, puisqu'il a même refusé de signer son ouvrage.
   
   Inutile de préciser que le monde politique n'en sort pas grandi. Les manœuvres, les coups bas, les requins affairistes bien en cour, les tractations troubles, rien ne nous est épargné. Un certain écœurement m'a gagnée en pensant aux leçons de morale et d'économie que tout ce petit monde croit utile de nous infliger à la moindre occasion.
   
   Une lecture passionnante, dans un style enlevé et plein d'esprit.
   
   "La littérature fait courir des risques dont l'auteur n'avait pas idée avant de s'y lancer, sans quoi il aurait préféré l'ethnographie ou le saut à la perche. Les efforts de documentation auxquels j'ai dû m'astreindre pour écrire sans trop d'inepties les paragraphes précédents ont réduit en poussière un des piliers de mon équilibre psychique. Je savais que l'approximation et la précarité gouvernent les amours humaines, les relations sociales, les pouvoirs quels qu'ils soient, les entreprises artistiques, la préparation des entremets, les illuminations religieuses, mais je croyais qu'il existait dans l'univers un ordre de réalité ferme, immuable, en un mot sûr, qui précisément était la technique. Tout ce qui est béton marbre ou acier me semblait être du solide. Et je découvre en travaillant la différence entre précontrainte et postmodernité que l'incertain règne là comme ailleurs."

critique par Aifelle




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