Lecture / Ecriture
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La route étroite vers le nord lointain de Richard Flanagan

Richard Flanagan
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  La route étroite vers le nord lointain

Richard Flanagan est un écrivain australien, né en 1961 à Longford en Tasmanie.

La route étroite vers le nord lointain - Richard Flanagan

Ombre et lumière
Note :

    Les Éditions Actes Sud nous proposent une couverture très glamour bien trompeuse.
   
    Le livre de l'écrivain tasmanien, Richard Flanagan, nous emporte dans un tourbillon de souffrances et de gouffre sans fond, un voyage au bout de l'enfer.
   
    Au milieu de la deuxième guerre mondiale, les Japonais ont édifié un projet ahurissant et fou, celui de construire une ligne de chemin de fer reliant la Birmanie et le Siam. Cette "ligne", gigantesque et monstrueuse en pleine jungle hostile devient alors le chantier de la mort pour des milliers de leurs prisonniers australiens. C'est l'histoire de leur esclavage, de cette entreprise indigne et inhumaine que devient la guerre quand des hommes la dirigent.
   
   Les journées sont remplies de maladies épouvantables, de peur, d'épuisement par la faim et les brimades continues.
   
    Les scènes sont insoutenables tant la cruauté devient l'humaine condition dans cet enfer. Le climat éprouvant de la mousson aggrave encore plus la précaire santé des détenus.
   
    Dans le chaos le plus total, Dorrigo Evans, médecin australien, va tenter de soigner, d'adoucir et d'accompagner le quotidien de ces hommes. A travers l'histoire de sa vie avant et après la guerre, nous allons savoir ce que deviennent ces hommes qui ont vécu une telle abomination mais aussi ce que vivent leurs bourreaux.
   
    Pour Dorrigo Evans, une parenthèse lumineuse éclaire le récit, celle de son amour fulgurant pour une jeune femme. Un amour interdit.
   
    Survivre au camp, sera pour lui une façon de continuer et faire semblant d'exister auprès d'une famille et d'être plus seul que jamais malgré les conquêtes féminines et la reconnaissance professionnelle. Seul le souvenir d'un certain regard bleu ravive des souvenirs fantomatiques d'une mémoire qui s'efface.
   
    Richard Flanagan écrit ici un livre dense par sa construction, puissant par la façon qu'il a de plonger dans les âmes humaines et même inhumaines. Victimes et bourreaux sont mis à nus et l'après guerre sera pour ces hommes un rappel incessant de souvenirs, un abîme de grande solitude.
   
    Les descriptions crues et dures rendent le récit authentique, le souffle coupé on ne peut lâcher la lecture.
   
    L'auteur joue aussi une certaine poésie et luminosité, en évoquant par exemple la beauté saisissante des haïkus après la description de l'horreur.
   
    A lire absolument.
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critique par Marie de La page déchirée




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Un livre puissant
Note :

   Chaque guerre est une occasion supplémentaire de repousser les limites de la barbarie. C’est ce que nous rappelle ici Richard Flanagan en nous contant de façon poignante et profondément véridique un épisode rendu célèbre par le fameux film "Le Pont de la rivière Kwaï" de David Lean. Une de ces séquences innombrables combinant folie des hommes, horreur poussée à son comble, bravoure et héroïsme que l’auteur a eu largement l’opportunité de comprendre et détailler, son père ayant été l’un des rescapés de l’épisode qui donne corps à ce livre.
   
   Jeune médecin promis à un brillant avenir, fiancé à une jeune femme de la haute bourgeoisie de Melbourne, Dorrigo Evans semble voir la vie lui sourire. En 1941, il sera incorporé comme médecin militaire aux forces armées australiennes combattant aux côtés du Royaume-Uni. Envoyé en Syrie et en Egypte, il va se retrouver ensuite pris au piège de Singapour et faire partie des plus de soixante-dix mille prisonniers faits par l’armée japonaise après la catastrophique reddition des troupes alliées de Février 1942. Comme vingt-deux mille de ces soldats, il va se trouver envoyé au pays de Siam pour y mener un projet fou.
   
   Décidées à démontrer la supériorité de l’âme japonaise, les autorités nippones ont en effet décrété de construire une ligne de chemin de fer destinée à préparer l’invasion de l’Inde par le Nord. Avant eux, les ingénieurs britanniques avaient déclaré la mission absolument impossible du fait des conditions de terrain et climatiques atroces. Autant de raisons pour l’Empereur et ses généraux de considérer qu’ils leur incombaient de le faire d’autant qu’ils disposent d’une main-d’œuvre gratuite et presque inépuisable : celle des prisonniers de guerre anglais, australiens, malais, chinois ou thaïs.
   
   Envoyés dans des camps qui se déplacent au gré de l’avancement des travaux, ces hommes doivent affronter la pire adversité. Celle d’une nature où les trombes d’eau se combinent à une chaleur épouvantable, favorisant les pires maladies, transformant la moindre plaie en un vecteur de mort. Celle de devoir travailler avec pour seuls outils des barres de fer, des masses, des machettes rouillées et des cordages pourris. Celle enfin des gardes exerçant une cruauté sans limite. Car, pour un soldat japonais, se rendre plutôt que de se suicider en reconnaissant ainsi sa défaite est la pire lâcheté qui soit envisageable. Une trahison qui justifie tous les sévices de la terre.
   
   Dès lors, ces prisonniers de guerre qui leur sont confiés ne sont guère des hommes. Tout juste des esclaves perclus d’abcès, amaigris au point de devenir de véritables squelettes devant se contenter de deux boules de riz par jour pour toute pitance, mourant sans compter de faim, des coups, du choléra. En tant que colonel et médecin, Dorrigo Evans se retrouve à la tête d’un millier de ces hommes qu’il lui incombe de soigner, d’opérer, d’amputer avec les moyens du bord, sans médicaments, dans une hygiène approximative. Des hommes qu’il voit mourir et incinère les uns après les autres. Des camarades dont il doit négocier la survie, jour après jour, composant avec la folie d’un chef de camp abruti de drogues et de son supérieur obnubilé par la plénitude qu’il ressent à décapiter de son sabre des prisonniers figés dans l’horreur.
   
   Chaque jour gagné est une victoire payée au prix de nouvelles morts, de nouvelles souffrances. Une victoire où la solidarité, le souci de la collectivité progresse au détriment de ses désirs personnels. Plus le temps passe, plus le passé se délite, plus les perspectives d’avenir une fois la guerre finie sont autant de dangereuses pensées pour le moral.
   
   Et puis, un jour, la guerre s’arrête. Il faut retourner à la vie civile, faire face à ses démons, apprendre à vivre avec l’horreur à laquelle on aura survécu pour les victimes et dont on aura été les responsables pour les bourreaux. Car le roman de Flanagan suit au plus près les uns et les autres jusqu’à leur mort, fouillant au plus profond de leurs âmes, faisant de certains des héros minés par les remords, les mensonges, les échecs ou le désir obsessionnel de passer pour des gens bien.
   
   Richard Flanagan signe un livre puissant, souvent éprouvant, où la passion sous toutes ses formes combinée à la raison pour les uns, au dogme pour les autres forme un cocktail particulièrement explosif. Un livre récompensé par le Man Booker Prize en 2014.

critique par Cetalir




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