Lecture / Ecriture
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Le ravissement des innocents de Taiye Selasi

Taiye Selasi
  Le ravissement des innocents

Le ravissement des innocents - Taiye Selasi

… mais pas le mien
Note :

   Ce premier roman fit le ravissement de la critique, salué unanimement comme un des livres majeurs américains sortis en 2013. Aguiché par tant de louanges, je me faisais un plaisir à l’avance de découvrir ce roman prometteur.
   
   Patatras, quelle ne fut pas ma déception ! Au risque de paraître iconoclaste ou inculte (pourquoi pas, j’assumerai), je me suis tellement ennuyé à la lecture de ce bouquin que j’ai fini par abandonner au bout de plus de cent cinquante pages de persévérance laborieuse. Ce qui me rassure cependant c’est, qu’en en discutant autour de moi auprès d’autres lecteurs avides, la plupart ont connu la même expérience et ont laissé tomber bien avant moi.
   
   Non pas que le livre soit mal écrit, bien au contraire. Madame Selasi, entre autres diplômée de Yale, est caractéristique de cette génération d’Afroaméricains brillants et s’imposant de plus en plus dans une société américaine où, longtemps, la culture blanche et WASP a prévalu. Il fourmille de références artistiques et d’analyses fort pertinentes ou éclairantes.
   
   Mais, on n’en comprend pas le propos si bien qu’arrivé à plus de la moitié du texte, je n’arrivais toujours pas à véritablement comprendre qui était qui et encore moins à déterminer où l’auteur voulait en venir.
   
   S’agit-il de faire un long travail de deuil d’un père, chirurgien cardiaque brillant, décédé stupidement seul au petit matin d’une crise cardiaque dans son jardin ? De conter la dispersion et l’éclatement d’une fratrie qu’un deuil va permettre de réunir à nouveau pour tenter de soigner des plaies laissées ouvertes et secrètes ? De nous dire la difficulté à trouver sa place quand on est Ghanéen et que l’on vit à Boston ou à New-York ? Sans doute tout cela à la fois… Mais le récit est tellement déstructuré et construit d’une écriture tellement sophistiquée qu’il en devient terriblement pénible.
   
   Reste à espérer que, malgré les commentaires similaires entendus autour de moi, il subsistera un public de lecteurs capable d’apprécier à l’image de la critique professionnelle.
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critique par Cetalir




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Retour au pays natal
Note :

   Rien que par sa très originale construction romanesque, Le ravissement des innocents appartient aux œuvres d'exception, et son sujet ajoute un intérêt qui ne se dément pas à la lecture, bien au contraire. Avec des racines familiales nigériane (yoruba) et ghanéenne, avec sa naissance à Londres et son éducation aux États-Unis, Taiye Selasi apporte une dimension cosmopolite à son écriture et une coloration autobiographique n'est pas à exclure dans les personnages et les moments de son livre magnifique et extrêmement dense.
   
   Le roman démarre quand Kweku Sai meurt à l'improviste d'une crise cardiaque et s'achève quand sa famille se rassemble pour ses obsèques. La forme de l'écriture ne se réduit pas à la structure circulaire du récit : les trois parties du roman semblent s'ordonner à l'envers d'un point de vue chronologique : "le retour", puis "le voyage", enfin "le départ". Mais en réalité, des similitudes de situation, d'images, de pensées, de répliques, font naviguer à rebours, d'un présent (en 1997) à différents moments du passé de la famille et des principaux personnages.
   
   Natif du Ghana, Kweku Sai a été envoyé suivre des études de médecine en Amérique, comme une poignée d'autres compatriotes bénéficiant d'une bourse, au lendemain de l'indépendance de son pays (1956). Une fille de Lagos, Folá (Folásedé Savage) devient son épouse et ouvre une boutique de fleurs à l'hôpital qui l'emploie. Brillant étudiant puis interne, Kweku n'avait pas tardé à devenir le chirurgien le plus réputé, mais le seul Africain, de cet hôpital privé de Boston. Les quatre enfants du couple grandiront donc à Boston jusqu'à ce que survienne un coup du sort. Accusé de faute professionnelle lors d'une opération qui lui a été imposée par sa direction mais qui tourne mal, Kweku est injustement licencié. Il tente d'abord de cacher sa déconfiture à sa femme, puis s'enfuit après avoir avoué l'affaire à l'un de ses fils, Kehinde, contre la promesse de n'en rien dire. Un thème récurrent du roman se greffe sur cet épisode essentiel du livre : "Le stéréotype. Le père africain qui abandonne ses gosses." C'est pourquoi son fils aîné, Olu (Olukayodé Sai) fait cette promesse à son épouse, également médecin : "Je veux faire mieux" ; et en effet il y a bien chez le fils aîné de Kweku cette volonté farouche de revanche face au milieu médical bostonien qui avait rejeté le père par racisme.
   
   Ce licenciement et cette fuite donnent l'explication du titre de la première partie "Le retour". Kweku est revenu s'installer sur la terre de ses ancêtres, laissant sa femme vendre la grande maison de Boston, et se débrouiller avec ses enfants : l’aîné, Olu (il suivra, on l'a dit, la carrière de son père), les jumeaux, Kehinde (l'artiste peintre) et Taiwo (la juriste), sans oublier Sadie (Folásedé Sai), la petite dernière. Kweku redémarre donc dans sa profession à Accra et au bout de quelques années il peut réaliser son rêve d'une maison bâtie selon ses plans, les pièces réparties autour d'un atrium, avec une véranda donnant sur un jardin que domine un manguier prolifique. Les années passent. Un matin, il est sort prendre l'air et meurt à la porte de son jardin, seulement conscient d'avoir oublié ses savates dans la chambre où dort Ama, la jeune concubine illettrée, situation ignorée du reste de sa famille, car Kweku a rompu avec son foyer américain, même avec son fils aîné Olu. Celui-ci avait répondu une fois à l'invitation paternelle : venir à Accra pour son anniversaire — mais ce qui aurait dû être une fête n'avait abouti qu'à un clash.
   
   Au début de la seconde partie, "le voyage", Folá apprend le décès du mari dont elle a divorcé et l'un après l'autre les quatre enfants sont mis au courant. Cette partie, aborde peu à peu d'autres secrets de famille. Ainsi par exemple, le père de Folá avait trouvé la mort dans les premiers troubles de ce qui fut la Guerre du Biafra. Du fait qu'elle se retrouvait alors orpheline, l'associé de son père l'avait envoyée au Ghana pour la mettre à l'abri des dangers. On découvre que la famille Savage a ceci de particulier que Folá descend d'une grand-mère écossaise et certains membres de la lignée y voient avec fierté (ou pas) l'origine de la beauté remarquable de Folá ou de Taiwo (et de son frère jumeau Kehinde). Mais ni Olu ni Sadie ne peuvent se prévaloir d'un si beau profil ni de si beaux yeux : injustice de la nature. Sadie, particulièrement, se morfond d'un physique moins attrayant et seule la danse africaine la rendra satisfaite de son corps, elle que sa mère continue maladroitement à appeler "mon bébé"...
   
   Sans vouloir trop dévoiler la dernière partie, "Le départ", disons que Folá et ses enfants se retrouvent au Ghana pour le départ de Kweku dans l'au-delà, et en même temps de nouveaux moments mystérieux de leurs existences sont découverts. Ainsi par exemple, Taiwo confesse à sa mère certains événements gênants et jusque-là cachés remontant au séjour que les jumeaux, à environ seize ans, firent à Lagos auprès d'un oncle sollicité pour aider sa nièce à surmonter la perte de revenus consécutive à la fuite de son mari. Or, il fallut les renvoyer d'urgence à Boston pour reprendre leurs études et les éloigner de l'oncle immoral. D'ailleurs, un autre thème important du livre est la gémellité. Kehinde et Taiwo portent des prénoms qui dans la tradition yoruba informent simplement l'ordre de leur arrivée au monde. Ces jumeaux si beaux ressentent souvent des impressions semblables bien qu'ils soient alors séparés, mais seul Kehinde a fait de la beauté une profession. Une exposition de ses œuvres inspirées par sa sœur se prépare à Brooklyn.
   
   Finalement, d'où sont-ils ces membres de la famille Sai ? Et même, font-ils vraiment une famille puisque par moments l'un ou l'autre des enfants de Kweku craint que ce ne soit pas le cas ? Ballotés entre le golfe de Guinée et la Mégalopolis étasunienne, entre les deux rives de l'Atlantique donc, sont-ils pour autant des citoyens du monde ? On sent chez chacun d'eux, à diverses reprises, l'impression qu'ils ne sont pas au bon endroit. Pourquoi Folá s'est-elle, comme son époux, réfugiée à Accra plutôt qu'à Lagos dont elle est originaire ? Ses enfants ne semblaient pas savoir qu'elle y a hérité d'une vaste demeure. Ils se demandent tous pourquoi Accra plutôt que Lagos, oubliant peut-être qu'en 1983 le Nigeria avait expulsé deux millions de Ghanéens — d'où le titre original du roman, "Ghana must go". La violence de la société nigériane est ainsi évoquée à plusieurs reprises, comme un thème qui compte et comme un repoussoir. D'ailleurs l'auteure ne vit pas au Nigeria... Elle se qualifie d'afropolitaine, de fille de la diaspora.
   
   Il serait vraiment dommage que ce roman inspiré par l'Afrique, par l'émigration, par la double culture, par la recherche de l'identité, reste plus longtemps si peu remarqué des lecteurs francophones.

critique par Mapero




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