Lecture / Ecriture
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Victor Hugo vient de mourir de Judith Perrignon

Judith Perrignon
  Les chagrins
  Les faibles et les forts
  Victor Hugo vient de mourir
  C’était mon frère
  L'intranquille

Judith Perrignon est une journaliste et écrivaine française née en 1967.

Victor Hugo vient de mourir - Judith Perrignon

Grandes pompes
Note :

   J’ai sauté sur ce livre quand je l’ai vu dans le présentoir des nouveautés à la bibliothèque. J’avais entendu tellement de choses positives sur ce livre que j’étais impatiente de le lire. Résultat, j’ai mis trois semaines pour m’y mettre mais je n’ai pas été déçue dans mes attentes.
   
   Comme vous le savez peut-être, Judith Perrignon reconstitue les derniers jours de Victor Hugo avant sa mort ainsi que les préparatifs de ses funérailles.
   
   Historiquement, j’ai appris beaucoup de choses, qui je pense, sont justes, sur le déroulement global de ce moment historique. Victor Hugo n’est pas mort facilement mais a eu de longs jours d’agonie. Tout au long du processus, il y avait des communiqués laconiques pour tenir au courant la population et les politiques de l’état de santé du grand homme. Paris retenait son souffle, l’inquiétude étant palpable pour la perte imminente d’un personnage ayant marqué l’histoire française récente. Après la mort, chacun se dispute pour savoir où enterrer le corps. La réponse la plus évidente pour tous, même si la famille aurait aimé un dernier moment plus au calme, est de l’enterrer au Panthéon, qui doit dès lors redevenir un lieu laïc, Victor Hugo refusant tout ce qui avait rapport à la religion. Les politiques, qui pourtant n’étaient pas forcément tendre avec l’homme, font des grandes phrases, comme ils savent les faire, pour s’approprier sa filiation...
   
   Quitte à faire oublier que le deuil est porté par toute la nation, par le petit peuple que Victor Hugo a toujours défendu, par Louise Michel dans sa prison de Saint-Lazare, par les déportés de Nouvelle-Calédonie, revenus grâce à l’intervention de l’écrivain. Dans ce "roman", on entend les voix de tous ces gens.
   
   La police s’inquiète des débordements prévus, ceux des anciens Communards, que Victor Hugo n’avait jamais cautionnés. Elle met donc en place un défilé de l’Étoile (Victor Hugo est mort avenue Victor Hugo) au Panthéon, passant par les quartiers bourgeois de Paris, un lundi pour que les ouvriers ne puissent assister facilement au défilé.
   
   J’ai trouvé que Judith Perrignon rendait très bien les sentiments des deux parties : la tristesse réelle de beaucoup, qui n’ont pas de voix "publiques", et la tristesse feinte et officielle. Entre les deux groupes, il y a la famille, que l’écrivain fait parler à travers une pièce rapportée, Édouard Lockroy, qui a épousé Alice Lehaene, femme de Charles Hugo, fils de l’écrivain, décédé prématurément. C’est à travers son œil que l’on voit aussi le monde politique de l’époque, puisqu’il était député. Il est forcément subjectif car il avait les mêmes opinions (peut être moins fortes) que Victor Hugo. Ses mêmes opinions l’obligent à être la voix du peuple de Paris pour organiser un "vrai" évènement national, et non une mascarade. C’est à mon avis le personnage qu’on entend le plus dans ce livre. Judith Perrignon lui donne vraiment ce côté "en retrait" de l’évènement, qui permet d’analyser un peu plus (de décrire aussi un peu plus) ce qui se passe et prendre le pouls de Paris. C’est donc un très bon choix de narrateur.
   
   Le deuxième groupe que l’on entend le plus sont les anciens Communards. Personnellement, je n’ai pas compris tous les tenants et aboutissants de leurs prises de décision. J’ai trouvé que c’était assez complexe. La seule chose que l’on voit est qu’ils sont extrêmement surveillés par la Préfecture de Police. Le sentiment que j’ai eu est qu’ils ont un train de retard (là, je juge avec mon époque). Pour moi, le danger principal serait venu de l’émotion populaire plus que de la violence d’un groupe (que la police a d’ailleurs contrôlé aux abords du cortège). Cela m’a donné une impression de décalage entre ce qui se passait dans Paris et ce qui se passait dans les officines. Je ne sais pas si l’auteur a créé ou amplifier le phénomène mais c’est en décalage avec l’émotion du moment.
   
   Je pense que vous avez compris que ce que j’ai adoré dans ce livre c’est le fait que l’auteur fasse renaître le Paris de l’époque, sa vie politique, sa population, ses envies et ambitions. Je n’ai pas prêté une grande attention au style de l’auteur. Pourtant, il y a deux passages que j’ai trouvés vibrants : l’enlèvement de la croix de l’église Sainte-Geneviève, par six ouvriers, tôt le matin, pour ne pas provoquer d’attroupements, et l’exposition du corps sous l’Arc de Triomphe et la description de la foule calme et fébrile, attendant de pouvoir s’approcher.
   
   Pour finir, je dévoile la fin. Après trois ans, Victor Hugo n’avait toujours pas de place au Panthéon, son cercueil était posé dans un coin, le même depuis qu’on l’y avait amené. Comme il est dit, au Père Lachaise, près de ses enfants, il aurait eu toute sa place (le choix du Panthéon est celui de l’assemblée et non de la famille). Cela fait réfléchir sur la sincérité des évènements célébrés par nos politiques.
   
   En gros, j’attends qu’il sorte en poche et je me l’achète.
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critique par Céba




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Une affaire d'état
Note :

   Victor Hugo vient de mourir ! Oui, je sais, ce n’est pas un scoop ! Et nous savons tous que le décès du poète en 1885 et ses obsèques ont eu un retentissement national et international immense et ont suscité une énorme émotion tant auprès du gouvernement que du peuple. Mais ce que nous savons moins et Judith Perrignon va nous en faire un compte rendu animé au cours d’un récit bouillonnant de vie, de drames et de fracas, c’est tout ce qui tourne autour de cet événement, toutes les implications politiques, religieuses, humaines de cet événement hors du commun : la Mort du Poète ! Ce petit livre très réussi nous mène donc d’étonnement en étonnement.
   
   Dès l’annonce de sa fin prochaine, des milliers de personnes se pressent auprès de sa demeure, hommes politiques, célébrités, membres du gouvernement, grands de ce monde, mais aussi les obscurs :
   "Viennent tous ceux qui ne laisseront aucune trace. Ils ne sont pas les moins tristes, ces ouvriers et ces ouvrières s’arrêtant un instant sur le chemin du travail et demandant sous la porte du petit hôtel : Comment va-t-il?"

   
   Dans les jours qui suivront le décès "C’est la marée montante devant la maison du poète. La foule est de plus en plus considérable."
   
   Les implications religieuses
   Bien avant sa mort, lorsque sa fin est annoncée, le combat idéologique de l’Eglise commence ! Il s’agit d’obtenir que Victor Hugo fasse amende honorable et demande les derniers sacrements. Il faut le récupérer sur son lit de mort pour montrer au peuple que le poète s’est repenti et a regretté sa conduite anticléricale.
   "Si Hugo persiste à refuser l’extrême-onction, quel dangereux signal envoyé aux foules et au reste du monde."

   
   Or, si sa foi en Dieu est vive, Hugo a toujours méprisé les prêtres, ceux qui sont du côté des puissants et des riches, insensibles à la misère et aux souffrances du peuple. Jusqu’à son dernier souffle, il a répété : "pas de prêtre" !
   "Un mot de lui, un prêtre auprès de lui, et ce sont les Lumières qui s’éteignent, les dévotions qui se vengent, chacun le sent, le sait, chacun tire le mourant pour le faire tomber de ce côté."

   L’enjeu est immense ! Aussi lorsque l’évêque Freppel se présente en confesseur pour forcer la porte du moribond, les parents et amis de Hugo l’empêchent d’accéder jusqu’à lui. Plus tard, quelques jours après sa mort, lorsque le cadavre de Hugo mal embaumé se couvrira de taches obligeant à la fermeture prématurée du cercueil, les représentants de l’église feront courir le bruit que Dieu s’est détourné de lui et l’a puni ! La bataille ne s’arrête pas là et continue avec la laïcisation de l’église Sainte Geneviève définitivement enlevée au culte pour devenir le Panthéon qui accueillera le grand homme mais tout ceci non sans remue-ménage et scènes de comi-tragédie aigre-douce.
   
   Les implications politiques

   Les enjeux politiques sont nombreux et si différents que l’on l’impression d’une toile d’araignée aux fils inextricablement enchevêtrés dans laquelle chacun s’empêtre et cherche à tirer le cadavre à soi. De l’extrême droite à l’extrême gauche, même les royalistes, même les Bonapartistes, c’est"l’unanimité nationale" il faut rendre les honneurs au Grand Homme mais…
   
   La République embourgeoisée, dévoyée par son culte de l’argent, s’inquiète, voit le spectre de la révolution s’agiter devant elle... Qui sait ce que vont faire les ouvriers ? Comment contenir le peuple?
    Et les autres ? Les anarchistes veulent défiler avec le drapeau noir marqué du vers de Hugo : "Le peuple a sa colère et le volcan sa lave qui dévaste d’abord et qui féconde après" ; les Communards avec le drapeau rouge sur lequel sera inscrit "Amnistie". Même si ces derniers en veulent à Hugo de ne pas les avoir soutenus au moment de l’insurrection, ils lui sont redevables de l’asile qu’il a donné chez lui aux membres de la Commune vaincue, de son intervention pour sauver Louise Michel et de ses demandes d’amnistie réitérées en faveur des Communards. Des rumeurs d’attentat circulent; la tension monte. La cavalerie tire sur la foule composée d’anarchistes, de Communards, des tailleurs en grève, de la chambre syndicale des menuisiers qui s’était réunie dès le premier dimanche au cimetière du Père Lachaise pour une journée du souvenir. Morts rapidement enterrés, nombreux blessés. Le gouvernement a gagné son épreuve de force avant même que commencent les commémorations de deuil officielles !
   
   Et la République prend des mesures : Le drapeau noir et le drapeau rouge seront interdits. Les funérailles auront lieu le lundi 1er Juin 1885, un jour où les ouvriers seront au travail et non le dimanche. Si bien que les ouvriers, ceux que Victor Hugo a passé sa vie à défendre, ne seront pas présent à l’enterrement de leur poète. Mais, le dimanche 31 Mai, précédant la cérémonie, ils pourront défiler devant le catafalque du poète exposé à l’Etoile, une journée ininterrompue d’hommages qui se terminera la nuit par une orgie dans les rues de Paris. Qu’importe ? La police ferme les yeux. Il vaut mieux que les misérables bafouent les bonnes moeurs plutôt que l’ordre bourgeois !
   
    Et c’est ainsi que Hugo "n’est plus que le héros impuissant de ses obsèques". Le défilé sera immense : deux millions de personnes. Les derniers arriveront au Panthéon quatre heures après la mise au tombeau du poète.
   Le gouvernement est satisfait, le ministre Targé, le préfet, les commissaires de police, les membres du parlement sont rassurés : "la foule chantait, les ouvriers étaient parqués dans leurs ateliers, les drapeaux colorés étaient confisqués et le plus applaudi des chars étaient celui de l’Algérie" préfigurant la lutte coloniale qui allait s’ouvrir pour "conquérir, pomper, pomper, écraser et voler". Et non comme certains veulent bien nous le faire accroire aujourd’hui encore, par altruisme et pour doter les Algériens de routes et des bienfaits de notre civilisation !
   Le lendemain le journal La Bataille titrait : "On a fait au poète des Misérables des obsèques de Maréchal. On ne dégrade pas mieux un homme".
   
   Documenté, précis, cultivé, vivant, ce petit livre m’a donné beaucoup de plaisir et, ce qui ne gâche rien, il a parfois des accents hugoliens. Jugez plutôt !
   "La République ce jour-là étouffait l’homme révolté. La phrase était en cage."

   
   Le 2 août 1883, Victor Hugo avait remis à son ami Auguste Vacquerie, dans une enveloppe non fermée, les lignes testamentaires suivantes, qui constituaient ses dernières volontés pour le lendemain de sa mort.
   "Je donne cinquante mille francs aux pauvres. Je désire être porté au cimetière dans leur corbillard.
   Je refuse l'oraison de toutes les églises; je demande une prière à toutes les âmes.
   Je crois en Dieu."
   VICTOR HUGO

critique par Claudialucia




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