Lecture / Ecriture
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Le garçon sauvage de Paolo Cognetti

Paolo Cognetti
  Le garçon sauvage
  Les Huit montagnes

Paolo Cognetti est un écrivain italien né à Milan en 1978.

Le garçon sauvage - Paolo Cognetti

Débranche ! Tout !
Note :

   "Je rouvris les yeux après m'être assoupi je ne sais combien de temps - une demi-heure, deux heures, peut-être trois ? Dans le ciel, la lune s'était couchée, et mon feu n'était plus qu'un tas de braises incandescentes. Sous mon dos, le sac de couchage était trempé de rosée. Le cou endolori par la position dans laquelle je m'étais endormi, je me levai, allai m'asperger le visage à la fontaine, et l'eau glacée de la nuit me réveilla aussitôt. J'hésitais entre aller au lit ou ranimer le feu et attendre l'aube qui ne devait plus tarder. Encore ce vieux besoin de prouver ma virilité : j'aurais pu me dire que j'avais passé une nuit à la belle étoile, étendu au coin du feu comme mes héros. Mais si l'ennemi à combattre, c'était moi, abandonner la compétition et filer sous la couette, c'était peut-être cela, en fin de compte, la vraie victoire".
   

   Le narrateur, jeune homme de 30 ans, quitte Milan et une vie qui ne lui convient plus pour se réfugier en montagne, dans la Vallée d'Aoste, à deux pas de l'endroit où il passait toutes ses vacances d'été lorsqu'il était enfant.
   
   Il a loué une baita, sorte de cabane en pierre dans la montagne où il pense vivre en solitaire, le plus simplement possible, en retrouvant le monde animal et végétal. Il emporte ses auteurs favoris, Thoreau, Rigoni Stern, Elisée Reclus etc. puisant dans leurs mots un exemple et un réconfort.
   
   Sa solitude n'est pas aussi grande qu'il l'avait imaginé ; il y a Remigio, l'homme qui lui a loué la baita, Gabriele qui habite un peu plus loin et ensuite les bergers qui font monter leurs troupeaux pour la saison. Au cœur de l'été il monte encore plus haut, jusqu'à un refuge où il reste quelques jours. Les longues marches, les nuits à la belle étoile, les animaux pour compagnons, tout n'est cependant pas idyllique pour le narrateur qui est parfois envahi par des peurs anciennes ou dépassé par son isolement et sa décision.
   
   Voilà un récit qui se savoure tranquillement, au rythme de l'auteur, dont nous suivons pas à pas la progression, les réflexions et les découragements. Ecrit avec pudeur, il décrit un instant de vie en suspension, nous faisant partager le quotidien d'un homme qui cherche son authenticité et retrouvera sans doute le goût d'écrire d'ici son départ.
   
   C'est le genre de lecture où il faut avoir à portée de main un papier et un crayon pour noter les auteurs évoqués, notamment une poétesse de grand talent Antonia Pozzi, que je ne connaissais pas.
   
   Un récit que je place dans les meilleurs de sa catégorie.
   
   "Certains jours, nous avions de la visite. Pas plus de deux ou trois personnes à la fois que nous guettions d'en haut avec nos jumelles. Andrea les appelait "les éphémères". Davide les accueillait sur le seuil, leur servait une assiette de polenta avec de la tomme et un verre de vin, les accompagnait à l'étage s'ils voulaient rester dormir puis nous rejoignait à la cuisine. Nous gardions nos distances, non pas parce que nous n'aimions pas les visiteurs, mais parce qu'ils appartenaient au monde d'en bas et nous en apportaient des nouvelles, des nouvelles que nous préférions ne pas avoir. On s'en passait très bien. Quand les éphémères repartaient, nous les regardions s'éloigner, se faire de plus en plus petits, puis disparaître au détour d'un chemin, et c'est avec soulagement que nous retrouvions notre solitude".

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critique par Aifelle




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Renaissance
Note :

   C’est un jeune homme, la trentaine tout juste, il quitte la ville, la douleur accompagne cette évasion.
   "J’avais trente ans et je me sentais à bout de forces, désemparé et abattu, comme quand une entreprise en laquelle tu as cru, échoue misérablement."

   Il va passer du temps dans une solitude quasi totale pratiquant ainsi une rupture radicale avec sa vie d’avant, plusieurs semaines sans voir âme qui vive, il va ainsi tenter de reprendre pied dans la vie.
   Il nous invite sur les pentes de sa montagne où
   "les pâturages étaient encore en sommeil, teintés des couleurs brunes et ocres du dégel; les montagnes et les vallons ombragés encore recouverts de neige."
pas très loin du Grand Paradis.
   
   Paolo Cognetti est un admirateur de Thoreau mais pour autant il ne construit pas sa cabane, non il a pour s’enfouir loin du monde
   "une baita en bois et en pierre à deux mille mètres d’altitude, là où les dernières forêts de conifères cèdent la place aux hauts pâturages."

   Il emporte de quoi lire et écrire, Thoreau bien sûr, Elisée Reclus le géographe et puis il a en tête des auteurs choisis : Mario Rigoni Stern, Erri de Luca, Charles-Ferdinand Ramuz
   
   Il trace la carte du pays, il a envie comme Reclus de cataloguer la faune et la flore "une tentative de lire les histoires que le terrain avait à raconter."
   
   Il parcourt les pentes, contemple "les nuages gonflés d’eau" et prend avec les aigles "une leçon de voltige" ou entend le bruit d’éclatement du mélèze frappé par la foudre. A sa suite on surprend le renard dans sa clairière et on l’entend imiter le sifflet des marmottes.
   
   Après quelques semaines l’envie d’échanger à nouveau avec les hommes revient et lorsque quelqu’un toque à la porte il est pleinement heureux, il va faire une rencontre prémices d’une belle amitié.
   
   Dans sa baita il découvre un livre de poésie et c’est une vraie chance pour nous lecteur que de lire pour la première fois un poème d’Antonia Pozzi, poétesse qui se donna la mort à 26 ans lors de la montée du fascisme en Italie.
   
   Dire que j’ai aimé ce livre est peu dire. Ce petit livre se classe dans la catégorie des livres d’ermitages, à côté de Thoreau bien sûr mais il a aussi une parenté très forte avec Mario Rigoni Stern que Cognetti cite souvent et qu’il admire manifestement.
   
   C’est un recours aux montagnes comme Thoreau proposait un recours aux forêts, un voyage vers soi-même. Paolo Cognetti met dans cette introspection beaucoup de pudeur et de poésie.
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critique par Dominique




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Carnet de montagne
Note :

   Un hiver qui l'a laissé avec un goût amer point de vue relationnel, une envie d'écrire qui a disparu et ne plus supporter de se cogner à cette foule dans la ville. Il décide alors de suivre les traces de Thoreau, Elisée Reclus qui eux aussi dans la trentaine ont changé de route.
   
   Il part là haut, loin des autres, dans cette montagne où il ne s'est plus rendu depuis dix ans. Pourtant dans son enfance et sa jeunesse, il y passait les étés. Il veut trouver un lieu où il pourra réfléchir et se retrouver. Ce sera à 2000 mètres d'altitude, dans une baita maison de pierre et de bois dans un hameau qui a été abandonné mais dont les quatre baitas qui le composent ont été réaménagées. La sienne porte le numéro 1.
   
   Il emporte un livre de Mario Rigoni Stern.
   
   Il retourne dans la vallée qu'il connait si bien mais sur l'autre versant.
   
   Il retrouve la montagne au printemps et ses peurs des nuits car là haut, le silence vous fait découvrir des bruits insolites.
   
   Seul non, pas pour longtemps, car au printemps les bergers montent avec le troupeau des vaches. Pas bavards mais c'est une présence.
   
   A t-on besoin de solitude quand on chante par trois fois et que la marmotte vous écoute avant de rentrer dans son terrier. Les chiens de bergers ne sont jamais loin. Décidé de vaincre sa peur de la nuit, dormir à la belle étoile et plonger son regard dans celui du renard.
   
   Retrouver la montagne, murmurer avec la nature, une neige au mois de mai, une envie de cultiver un jardin en pure perte, couper du bois et ne pas vouloir connaitre ce qui se passe en bas.
   
   Là haut, il faut bien croiser des hommes outre les bergers qui passent, chercher l'amitié avec les animaux mais aussi celle des humains isolés comme lui.
   
   Remigio, est le propriétaire des baitas, il aime redonner vie à ces vieilles maisons et l'hiver il dame les pistes au village. Il a décidé à 45 ans de lire tous les classiques car il manque de mots via son dialecte pour comprendre et exprimer ce qu'il ressent.
   
   Gabriele qui doit avoir le même âge vit là haut durant les belles saisons, gardien de troupeau de vaches. Il a femme et enfants mais on ne pose pas de question. On s'invite à des repas l'un chez l'autre.
   
   Le jeune homme décide de quitter la baita durant trois jours pour monter encore plus haut. Il va vivre au refuge avec les gardiens pour ensuite retourner d'où il vient, plus bas. Au retour, ce sera l'instant des pleurs quand il sera arrêté par un obstacle qu'il croit insurmontable.
   
   En octobre, il décide de repartir en même temps que Gabriele et Remmigio après avoir partagé un repas où les deux hommes qui ne se parlent pas vont être réunis.
   
   "Comme ermite, je ne valais pas un clou : j'étais monté là haut pour rester seul et n'arrêtais pas de me chercher des amis"
   
   "Cela devait bien finir par arriver, et au bout du compte, entre tous les endroits tristes possibles et imaginables, c'est dans l'une de mes caillasses préférées que je fondis en larmes"
   
   "A la baita, le mois de juillet était déjà bien avancé. Quand l'herbe nous arriva à la taille et commença à jaunir, partout sur les alpages sortirent les faucheuses, les tracteurs, les remorques, les botteleuses. A la saison des foins, tout le monde mettait la main à la pâte, même les enfants. C'était beau de voir la montagne ratissée comme un jardin : avec les crocus qui fleurissaient dans l'herbe fraiche, croyant à un retour du printemps"
   

   Par deux fois, étrangement, j'ai pensé à "la petite lumière" de Moresco. Moment magique quand le jeune homme découvre une nuit des lueurs de feux dans la montagne de toutes ces vies isolées mais non loin de lui. Pas si seul que cela là haut.
   
   Il n'est pas certain que Paolo Cognetti ait trouvé les réponses à son mal-être passager lorsqu'il redescend vers la civilisation. Il emporte avec lui du bonheur partagé, des souvenirs qui ne s’estomperont pas. Il s'est remis à écrire durant l'été. Il quitte la baita comme une belle connaissance.
   
   Magnifique, magique, à lire et à relire.

critique par Winnie




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