Lecture / Ecriture
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Hiver à Sokcho de Elisa Shua Dusapin

Elisa Shua Dusapin
  Hiver à Sokcho

Hiver à Sokcho - Elisa Shua Dusapin

Ultra moderne solitude
Note :

   Rentrée littéraire 2016
   
   C’est le premier livre de la rentrée littéraire que j’ai eu envie de lire.
   
   Sokcho est une ville proche de la frontière entre la Corée du Nord et la Corée du Sud. L’action de ce roman se situe en plein hiver comme l’indique le titre. Comme Sokcho est une station balnéaire, il n’y a pas grand monde à part les habitants dans cette ville où les températures descendent allègrement sous les zéro degrés.
   
   Pourtant un jour, un auteur français de bandes dessinées débarque dans la pension de famille dans laquelle travaille la narratrice du roman. C’est une jeune femme d’une vingtaine d’années qui revient après ses études qu’elle a effectuées à Séoul, dans la ville de son enfance pour se rapprocher de sa mère, poissonnière au marché. Notre narratrice a la particularité d’avoir des origines françaises, par son père. De plus, elle a étudié la littérature française. Elle parle parfaitement français donc. On sent d’emblée qu’elle est très seule et qu’il lui manque quelque chose. Elle a bien un petit ami (qui est plutôt obsédé par lui-même que par elle) et sa mère mais cela ne semble pas suffire à son bonheur. Son patron est assez bourru (il a perdu sa femme l’année dernière). Les quelques clients ressemblent plutôt à des ombres qu’à des personnes. Il est donc logique qu’elle s’attache d’emblée à cet auteur de BD.
   
   Sauf que lui aussi est seul, et cherche à préserver cette solitude, qui lui permet de créer. Ils se rapprochent l’un de l’autre, mais pas de manière intime. Ils font plutôt se côtoyer leurs solitudes (même si elle aimerait rentrer plus avant dans son univers). Le livre est constitué de fragments de vie : d’approches, de visites, de discussions.
   
   C’est l’écriture qui rend ce livre magique. On est happé d’emblée. Dans mon imagination, Sokcho était une sorte de ville ressemblant à Las Vegas, mais avec tous les casinos fermés. Beaucoup de néons, peu de personnes et une ville où souffle beaucoup vent. Ici, c’est plutôt neige et froid glacial. Or, d’après Wikipédia, c’est une ville de près de 90 000 habitants. Pourtant, on sent une certaine désolation et comme je l’ai dit un aspect fantomatique. Cette description m’a fait penser que tous les personnages étaient seuls.
   
   De plus, l’écriture est très dépouillée. Il y a peu de descriptions de sentiments : soit ils sont vécus et extériorisés, soit ils restent en arrière plan. On ne vit pas la vie de la narratrice mais on l’observe. L’auteur de BD est lui esquissé, plutôt que décrit. Je ne saurais pas vous dire pourquoi il agit de telle ou telle manière. Je n’ai pu m’empêcher de comparer l’univers de la narratrice et celui de l’auteur de BD. Il arrive à voir de la beauté à Sokcho, à se (re)créer un univers que la narratrice ne voit pas (ou plus). Comme si elle était seule parce qu’elle n’arrivait pas (ou plus) à voir ce qui lui plaisait dans sa ville. Pour moi, c’est ce qui lui manque et qui fait que l’on sent d’emblée cette solitude.
   
   Un excellent livre de cette rentrée littéraire, qui vaut énormément pour son écriture et le climat qui en découle. Un premier roman, en plus !
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critique par Céba




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Incommunicabilité
Note :

   Voici un premier roman d’une jeune franco-coréenne de vingt-trois ans absolument enthousiasmant et riche de belles promesses littéraires à venir. Un roman d’ailleurs récompensé du Prix Robert Walser en Suisse où a étudié et réside la jeune femme. Les termes qui me paraissent les plus appropriés pour caractériser cette réalisation sont ceux de mise en suspension et d’incommunicabilité.
   
   Mise en suspension car le choix de Sokcho est tout sauf innocent. Alors que les longues plages de cette ville côtière regorgent de touristes l’été, la ville se referme sur elle-même le reste de l’année. En plein hiver, elle se transforme en une sorte de cité engourdie, illuminée de guirlandes censées créer une atmosphère de fête toute artificielle. Car Sokcho est aussi la ville ultime, la dernière cité avant cette large bande de terre qui sert de no man’s land entre les deux Corée ; d’où une certaine pesanteur immanente, un climat de vague suspicion parfaitement rendus par la jeune romancière.
   
   Débarque dans cette ville un jeune Français. Un homme mystérieux qui ne parle pas un mot de la langue. Il est venu s’installer dans une petite pension de famille qui tente bon gré mal gré de survivre. Une pension où travaille une jeune femme d’emblée fascinée par cet étranger venu d’un pays qui lui est cher. En effet, elle est elle-même à moitié française par son père, qu’elle n’a jamais connu celui-ci ayant abandonnée la mère et l’enfant à naître dès que ses obligations professionnelles ne le retenaient plus sur place.
   
   Le visiteur est venu chercher on ne sait trop quelle inspiration pour créer sa prochaine BD. Peu à peu, on comprend qu’il mène une quête obsédante et muette d’un idéal féminin qui n’est autre qu’une projection mentale de sa propre recherche infructueuse et tue. Une démarche à laquelle se trouve associée la jeune femme dans un jeu qui tient à la fois de la séduction et de l’incapacité à se parler, de façon simple.
   
   Lui semble attiré par elle mais sans oser vraiment le montrer, lançant des signaux faibles et sibyllins, restant soucieux de maintenir une sorte de voile secret sur sa création et le sens de celle-ci. Elle, de son côté, est fasciné par cet homme venu d’un pays dont elle parle la langue, et tente de l’apprivoiser en l’invitant à découvrir la nourriture, omniprésente d’un bout à l’autre comme un moyen de compenser un mal-être permanent, qu’elle élabore vainement pour lui. Entre les deux s’interposent un petit-ami qu’elle n’aime pas vraiment et une mère à la fois possessive et un brin maladive.
   
   C’est dans le silence hivernal que se déploie une relation étrange. Un silence où la jeune femme peut écouter les pinceaux de l’artiste dessiner des figures dont le féminin est absent et rêver de devenir celle qui sera enfin créée et dessinée. Mais les tentatives pour se rapprocher l’un de l’autre semblent aussi éphémères que les traces de pas dans la neige qui concluent ce très beau premier roman plein de pudeur, de charme et de poésie.
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critique par Cetalir




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Figée dans le froid
Note :

   "Il ne connaîtrait jamais Sokcho comme moi. On ne pouvait pas prétendre la connaître sans y être né, sans y vivre l'hiver, les odeurs, le poulpe. La solitude."
   

   Premier roman d'une jeune auteure suisse, roman d'atmosphère qui met en scène une rencontre évanescente entre un dessinateur de BD français en mal d'inspiration et une franco-coréenne, employée dans un hôtel décrépi.
   
   Sokcho est un port endormi l'hiver, attendant le retour des touristes, à une cinquantaine de kilomètres de la frontière nord-coréenne. La narratrice et le Français jouent un jeu subtil fait surtout de non-dits, d'imagination et de désir refréné. L'auteure nous transporte dans l'ambiance de cette petite ville, figée dans le froid et l'hiver. Deux solitudes s'observent et se cherchent maladroitement.
   
   J'ai surtout été intéressée par les coutumes de cette région tout près du pays interdit, cerné de barbelés. La narratrice rend souvent visite à sa mère, qui vend du poisson et essaie de maintenir des traditions. Les odeurs, les bruits, la nourriture, tout est décrit de manière sensuelle. De la même façon, la plume, le papier, l'encre du visiteur français se matérialisent sous nos yeux.
   
   C'est un roman prenant, sans que l'on sache trop pourquoi parce que l'histoire est ténue et l'on quitte Sokcho avec regret.

critique par Aifelle




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