Lecture / Ecriture
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Le garçon de Marcus Malte

Marcus Malte
  Carnage, constellation
  Garden Of Love
  Intérieur Nord
  Toute la nuit devant nous
  Cannisses
  Les harmoniques
  Fannie et Freddie
  Il va venir
  Le garçon
  La part des chiens

Marcus Malte est né en 1967 et vit depuis ce temps à La Seyne-sur-Mer. Il a fait des études de cinéma, a été musicien de rock, de jazz et de variétés. Puis il s’est lancé dans l’écriture, plus particulièrement des romans noirs pour les adultes et pour la jeunesse…
(Source éditeur)

Le garçon - Marcus Malte

L’épreuve du monde
Note :

   Rentrée littéraire 2016
   Prix Femina 2016
   
   On fait connaissance avec le garçon alors âgé de quatorze ans, en 1908 et qu’il porte sur son dos sa mère, proche de la mort et qui veut voir la mer. Il vit avec elle dans une cabane, c’est le seul environnement qu’il connaisse, totalement isolé des hommes qu’il n’a jamais rencontrés que de loin. Lorsque la mère meurt, le garçon quitte la cabane et part sur les routes. Il fera des rencontres, la première dans un hameau à peine moins isolé que sa cabane et peuplé de deux ou trois familles, puis Brabek l’ogre des Carpates et Emma et son père Gustave chez qui il trouvera une famille. Mais bientôt, c’est 1914 et la grande boucherie qui s’annonce surtout lorsque l’on a comme le garçon, vingt ans.
   
   Gros roman (535 pages) de cette rentrée littéraire qui ne devrait pas passer inaperçu, du moins je l’espère sincèrement. Parce que c’est Zulma. Parce que c’est Marcus Malte. Parce que ce roman est formidable. Il possède un souffle et une force rares. Il est écrit en phrases courtes, rapides, mais ne néglige pas pour autant les temps d’arrêt sur les descriptions des lieux, des personnages, des rapports entre eux. Il est tour à tour et parfois tout en même temps, roman naturaliste, puis roman initiatique, puis roman d’amour (très) érotisant, puis roman de guerre et même épistolaire mais dans un seul sens puisque le garçon est illettré. Certains pourraient croire en me lisant à une certaine confusion, mais que nenni, Marcus Malte maîtrise de bout en bout et se livre à un exercice brillant. La meilleure preuve, c’est que l’on ne voit pas vraiment passer les pages et que l’on aurait même envie que cette histoire se prolonge pour passer plus de temps avec le garçon devenu homme.
   
   Beaucoup de références littéraires (Hugo en tête, mais aussi Verlaine, …), musicales (Mendelssohn et ses romances, Liszt, Chopin …), c’est parfois très lyrique, Marcus Malte se laissant aller à des envolées toujours arrêtées par la réalité même si celle-ci peut parfois se trouver emportée par ce lyrisme : "Mais sa beauté méritait-elle vraiment ces lauriers qu’il lui tressait ? Son haleine était-elle, ainsi qu’il le lui susurrait, aussi exquise que la plus exquise des brises du printemps ? L’éclat doré de ses iris aurait-il fait pâlir jusqu’aux rayons de l’astre solaire ? En réalité… En réalité, pourquoi pas ? N’est-ce pas le propre de l’amour que d’éblouir et d’émerveiller ? De rendre divin ce qui ne serait qu’humain ?" (p.207)
   
   Marcus Malte crée un enfant tout neuf, une âme pure et vierge qui s’éveille à la vie des hommes pour le meilleur (la musique, la littérature, l’amitié, l’amour, …) et pour le pire (la guerre). Les pages sur l’amour sont troublantes, très belles, fortes en émotion et je vous le disais un peu plus haut, parfois torrides. Elles sont intimement liées à celles de la découverte des arts et de l’ouverture à ce que la vie offre de plus beau. Marcus Malte aurait pu s’arrêter là et l’on aurait eu un très beau roman d’amour. Mais le destin de son personnage est le plus fort et arrive le roman de la guerre, terrible, violent. Les mots s’enchaînent rapidement, les pages également. Elles laissent un peu groggy et essoufflé. Elles débutent par un chapitre court -une longue phrase de quatre pages et trois phrases très courtes- et assez drôle sur la forme moins sur le fond qui m’ont immédiatement fait penser au poème de Jacques Prévert "Les belles familles". Ce n’est pas le seul passage plus léger du roman, mais c’est l’ultime.
   
   Un roman bouleversant qui ne peut pas laisser indifférent. Je ne crois pas que l'on lira des critiques ou articles à lui consacrés qui seront mièvres ou tièdes. Des personnages inoubliables : un garçon innocent qui découvre l’épreuve du monde et une amoureuse passionnée prête à –presque- tout pour sauver son amour. Je n'hésite pas, je le classe en coup de cœur.
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critique par Yv




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L’enfant sauvage
Note :

   Le Garçon n’a pas de nom. Sa mère a accouché en pleine nature, dans la solitude, au bord de l’étang de Berre en ce début du XX siècle. Il n’a pas la parole non plus puisqu’il n’entend que les sons produits par la mère, le soir quand elle se laisse aller au chagrin. Pour lui, ces bruits sont inintelligibles et résonnent à ses oreilles comme une musique. Mais l’enfant sait se débrouiller, vit de la pêche et de la chasse, sait éviter les étrangers et les dangers. A sa manière, et même s’il ne sait pas donner un nom à ses sentiments, il aime sa mère. Aussi quand elle meurt, la solitude est pour lui un lourd fardeau. Bientôt le départ s’impose à lui.
   
    Ce sont les aventures du garçon dans cette Provence encore sauvage et déserte que nous conte Marcus Malte qui renoue ici avec le mythe de l’enfant sauvage et le roman d’initiation. Mais pas seulement. En fait, l’on constate que le roman est divisé en quatre grandes parties qui relatent sa découverte de la civilisation, des hommes... et de la douleur ! Toute une vie ! Le roman d'initiation devient ainsi roman d'amour, de guerre et de voyage.
   
   "Le Garçon" est écrit dans un style brillant, haletant, enlevée comme cette musique de Liszt que l’écrivain aime tant. Marcus Malte est un virtuose de l’écriture et il se sert des mots, du rythme de la phrase pour ciseler une partition molto vivace qui séduit et emporte.
   
   Pourtant je n’ai pas aimé les différents passages du livre avec la même intensité. J’ai été complètement envoûtée par l’enfant sauvage et sa mère. J’ai suivi avec passion ses premiers pas dans le Monde. C’est un Candide chassé du paradis terrestre (qui n’est pas, après tout, si paradisiaque) et qui découvre la civilisation. Il y apprend sans le comprendre encore ce que lui dira plus tard un vieil Amérindien dans la jungle amazonienne : "votre peuple n’est constitué que de valets et de maîtres, d’une grande quantité de valets et d’une pleine poignée de maîtres, d’une infinité de valets pour un unique maître au final...".
   
   La rencontre avec Brabek, l’ogre des Carpates m’a touchée, Brabek avec sa bonté et son infini laideur, sa souffrance, sa philosophie, la beauté de ce qu’il enseigne au garçon et qui a trait à la force de l’amour...
   
    Décidément Marcus Malte est un grand amoureux de Victor Hugo car Brabek, c'est Ursus de "L'homme qui rit" qui accueille Gwinplaine dans sa roulotte. Brabek c’est aussi Quasimodo, comme le Garçon est Mazeppa! Et rien ne fera jamais que l'ogre des Carpates puisse être aimé d'une Esméralda. Un personnage d’une tragique intensité !
   
   Passionnants aussi tous ces chapitres consacrés à ce qui se passe dans le monde à la même époque et qui replacent le récit dans l’univers, l’individu par rapport à l’humanité, la fourmi dans l’immense fourmilière, (j’ai pensé à Zadig) tout en montrant que tout est lié et que le "battement d'ailes du papillon" affecte bien celui qui se trouve à l’autre bout de l’univers.
   
   Finalement à voir mon enthousiasme on peut se demander quelles sont mes restrictions. Elles commencent avec le personnage d’Emma lorsque celle-ci est amoureuse et qu’elle collectionne les livres érotiques. J’ai trouvé que cette recherche manque de spontanéité, de sincérité et, pour tout dire de vérité ! Voilà un jeune femme qui n’a jamais connu l’amour, qui aime le Garçon plus que sa propre vie, mais qui doit utiliser des trucs d’intello blasé pour pimenter sa libido. Le personnage est trop sophistiqué pour le jeune homme et manque de spontanéité. Ses lettres au Garçon très (trop) bien écrites semblent peu sincères car trop apprêtées. Elles ne m’ont jamais touchée. Vous allez dire que c’est un détail, eh bien, non ! Non, car la jeune femme finit par devenir peu crédible. Et cela m’a gênée, surtout après les beaux personnages que l’on rencontre dans ce roman comme le père d’Emma, qui a, lui aussi, un cœur grand ouvert aux autres.
   
   D’autre part, j’ai été intéressée par le récit de la guerre mais c'est l'aspect roman d'initiation qui m'a le plus convaincue. Le thème de l’enfant dans la nature et son rapport à la civilisation est plus original et plus neuf à mes yeux.. Pourtant si Marcus Malte a voulu montrer en décrivant la guerre à quel désastre menait la "civilisation", il a réussi ! Bien sûr, l’on retrouve ici Candide qui, lui aussi, fait connaissance, dans le meilleur des mondes, avec l’horreur de la guerre.
   
   Enfin, pour tout dire et malgré ces quelques bémols, j'ai aimé le roman de Marcus Malte brillamment écrit entre poésie, gravité et humour; il présente des idées passionnantes et des récits qui nous enchaînent. J’aime aussi cet ancrage dans notre littérature et dans la musique. J'aime que ces personnages soient de la même pâte que les grandes figures littéraires, qu'ils incarnent des mythes adaptés à notre époque.

critique par Claudialucia




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