Lecture / Ecriture
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Petit pays de Gaël Faye

Gaël Faye
  Petit pays

Petit pays - Gaël Faye

Premier Roman
Note :

    Rentrée littéraire 2016
   Prix Goncourt des Lycéens 2016
   Prix du roman Fnac 2016
   
   Ce roman est, pour ma part, du "jamais lu, jamais entendu" auparavant grâce à l’angle adopté pour aborder le sujet et la richesse du style.
   
   C’est une histoire touchante, écrite avec fluidité et rythme : Gaël Faye est un très bon conteur. Les dialogues sonnent justes, les personnages ont une profondeur, la description des lieux crée des images : tous les ingrédients sont réunis pour lire le roman d’une traite.
   
   Ce "Petit pays" est celui de l’Afrique des grands lacs, le Burundi entre 1992 1995 ; nous suivons le destin de Gabriel de 10 à 13 ans.
   
   C’est avant tout l’histoire d’un enfant qui vit dans un quartier pavillonnaire ; son royaume, c’est l’impasse où avec une bande d’amis ils s’amusent : il s’y tisse des liens fraternels.
   On s’immerge dans cette impasse : les sons, les couleurs, la lumière, les voisins.
   
   Mais les conversations, les inquiétudes des adultes laissent pressentir l’arrivée de l’ogresse guerrière qui engloutit les êtres selon un funeste hasard. Gabriel est face à son identité : Français, Rwandais, Tutsi. Le père s’accroche à sa vie, la mère affronte et assiste à l’innommable, les domestiques accompagnent le quotidien. Les enfants sont un peu livrés à eux-mêmes. L’amitié, la famille résistera-t-elle à l’heure des choix ?
   
   On grandit avec Gabriel et les derniers chapitres sont d’une grande intensité. Le portrait de la mère est bouleversant.
   
   La violence de la guerre est tenue à distance, c’est avant tout une histoire sur le paradis perdu de l’enfance.
   
   Il y a là une graine de grand romancier : des phrases poétiques, fulgurantes, une richesse de vocabulaire pour les êtres et les sentiments, puis de la sobriété et de la pudeur et enfin des passages dialogués avec des personnages au caractère bien trempé, de l’humour, des scènes très vivantes.
   
   Jeune compositeur et interprète de rap, Gaël Faye vient de recevoir le prix Fnac et les honneurs de la première sélection du Goncourt.
   
   Je vous invite à écouter sur You tube son titre "petit pays", où est toute la tristesse d’avoir quitté son pays (et qu’il a la pudeur de ne pas laisser transparaître dans le roman).
   
   "Je suis semence d’exil, d’un résidu d’étoile filante"

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critique par Nathalire




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Mazoutés à vie
Note :

   "Le génocide est une marée noire, ceux qui ne s’y sont pas noyés sont mazoutés à vie."
   
   Encore un roman sur le génocide rwandais pourrait-on être tenté de dire. Après Scholastique Mukasonga, Jean Hatzfeld, Esther MUJAWAYO et bien d’autres que j’oublie involontairement, le Rwanda et par ricochet son voisin le Burundi reviennent dans l’actualité. Ce n’est d’ailleurs pas inutile vu la situation intérieure actuelle du Burundi. L’ histoire à défaut de se répéter continue ses soubresauts.
   
   Gabriel est un enfant comme les autres. Enfin comme tous ceux issus d’une classe aisée en Afrique. Avec sa bande de copains, il joue, s’imagine aventurier ou pirate voire gangster comme l’image véhiculée par les rapeurs américains de ces années 90. Gabriel est un métisse issu de la rencontre entre un Français blanc venu du Jura et une Rwandaise ayant fui son pays car si le Monde oublie, les hommes et les femmes restent les témoins d’une histoire récente où déjà les ethnies s’affrontent et obligent certains à l’exil.
   
    "A l’OCAF, les voisins étaient surtout des Rwandais qui avaient quitté leur pays pour échapper aux tueries, massacres, guerres, pogroms, épurations, destructions, incendies, mouches tsé tsé, pillages, apartheids, viols, meurtres, règlements de compte et que sais-je encore. Comme maman et sa famille, ils avaient fui ces problèmes et en avaient rencontré de nouveaux au Burundi – pauvreté, exclusion, quotas, xénophobie, rejet, boucs émissaires, dépression, mal du pays, nostalgie. Des problèmes de réfugiés."

   
   Cela résonne fortement avec les évènements que connaît le Moyen-Orient et les réfugiés arrivant par la Méditerranée.
   
   Mais si les enfants jouent, chapardent, certains ont enfoui au plus profond des blessures comme la perte d’un parent. On sent le ferment de la violence et de la haine qui pourra se déchaîner un peu plus tard. En nous parlant de l’enfance, l’auteur fait vibrer une fibre nostalgique en chacun de nous, jusqu’à ce que les évènements dérapent. Autour de Gabriel, le monde ne tourne plus rond. Les gens disparaissent, ses parents se séparent, sa famille s’étiole.
   
   Si l’auteur excelle à nous rappeler les odeurs des fleurs, la beauté de certains paysages, il évite l’écueil des descriptions de l’indicible et ne crée pas le malaise qui pourrait en découler. En fait seul un passage d’action collective sur la fin s’en approche, mais il pose plus un problème de réalisme au cœur de ce roman que de malaise lié à une description. J’avoue avoir été pris dans ce texte qui pour son malheur a eu un prix trop tôt dans la saison ce qui lui fermera la porte à plus prestigieux. En fait, si j’avais quelque chose à redire (il semblerait que cela soit le cas) ce serait pour la fin qui oscille entre prévisible et forcée. mais je vous laisse juge.
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critique par Le Mérydien




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Du sourire aux larmes
Note :

   "J'avais beau espérer, le réel s'obstinait à entraver mes rêves."
   

   Nous sommes au Burundi, au début des années 90, Gaby vit avec sa petite sœur Ana, et ses parents, dans un quartier préservé réservé aux expatriés. Le père de Gaby est français, sa mère est rwandaise. Les journées passent doucement, tout est paisible et doux. Gaby passe son temps libre avec une bande de copains, tous habitants de la même impasse. Mais peu à peu, le quotidien change. Les parents de Gaby se séparent, la famille rwandaise de sa mère commence à craindre pour sa vie, et le vent de démocratie qui a engendré les dernières élections au Burundi s'avère être un feu de paille.
   
   Gaël Faye explore dans ce premier roman un monde disparu, fait de moments simples, avant que l'Histoire ramène chacun à son identité ethnique, détruise et sépare. La violence (et quelle violence !) s'insinue dans un univers d'enfant espiègle et innocent, et c'est cette intrusion qui serre le cœur du lecteur, alternativement balancé entre le sourire et les larmes. Mais la tragédie est là, et elle ne laisse pas le choix. Il faudra bien protéger sa vie, fuir en France, se rendre compte que le passé ne reviendra plus.
   
    J'ai beaucoup aimé le ton léger de ce livre, qui n'empêche jamais de comprendre ce qui se passe en arrière plan via les conversations des adultes, et la multitude de personnages qui l'habite. Je décerne une mention spéciale à la bibliothèque de Madame Economopoulos et aux instants de tendresse disséminés ici et là... Une lecture indubitablement marquante.
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critique par Antigone




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Requiem pour un massacre
Note :

   "Je ne sais vraiment pas comment cette histoire a commencé."
   

   C'est la première phrase du livre autobiographique de Gaël Faye, chanteur, écrivain du Burundi.
   
   L'histoire se déroule dans ce petit pays d'Afrique de l'est, peuplé d'une dizaine de millions d'habitants. Etat cousin, ancienne colonie belge et jeune pays limitrophe du Rwanda, il est composé comme celui-ci de deux ethnies dont on a malheureusement entendu parler lors du génocide rwandais: les Tutsis et les Hutus.
   
   On est en 1992 et Gabriel, 10 ans, est un enfant métis, fils d'un papa français expatrié et d'une maman rwandaise tutsi. Papa et maman ne s'entendent plus très bien mais cela n'empêche pas trop Gabriel et sa sœur de grandir dans un climat bienveillant. Autour de lui, un groupe d'enfants, des hutus, des tutsis, tous insouciants, pleins de vie, rieurs et joueurs. Gabriel, métis français, grandit dans la juxtaposition des deux cultures. Petit pays, c'est la joie de l'enfance qui est racontée et tout le charme de l'Afrique et sa nature, ses traditions, ses couleurs: c'est le récit de la beauté des paysages, voire même de ses odeurs tellement l'écriture de Gaël Faye est heureuse, belle et véridique. On s'y croirait (moi, en tout cas qui n'ait jamais visité l'Afrique Noire). Tout le début du roman est une succession de moments de joie, d'anecdotes heureuses: la circoncision des copains jumeaux, le vol des mangues, la récupération du vélo volé, la correspondance scolaire... etc.
   
   Mais l'insouciance laisse la place aux craintes d'une contagion de la guerre car les deux pays sont très liés et les populations hutus et tutsis très mêlées, c'est la peur d'une reprise et extension des combats interethniques.
   " Les après-midis d'ennui finissent enfin par expirer à petits pas fuyants et c'est dans cet intervalle, dans ces instants épuisés que je retrouvais Gino devant son garage, sous le frangipanier odorant, et qu'on s'allongeait tous les deux sur la natte du "zamu", le veilleur de nuit. On écoutait les nouvelles du front sur le petit poste grésillant. Gino ajustait l'antenne pour atténuer la friture. Il me traduisait chaque phrase, y mettait tout son cœur."
   

    Et c'est la deuxième partie du livre qui commence alors, on bascule petit à petit dans l'horreur, la guerre reprend et fait tâche jusqu'au bout de cette impasse protégée du monde, là où tous les personnages et tous les enfants, toutes ethnies confondues, vivaient fraternellement. Alors il n'y a plus d'arrêt possible à la sauvagerie, aux vengeances, aux meurtres et les familles sont déchirées. Ce qui se passe et s'est passé au Rwanda contamine le monde de Gabriel au Burundi.
   
   Extrait:
   "- Tu as vu ce qu'ils ont fait à nos familles, au Rwanda, Gaby? a repris Gino. Si on ne se protège pas, c'est eux qui vont nous tuer, comme ils ont tué ma mère.
   
   [...] ...j'étais perturbé par ce qu'il venait de révéler sur sa mère. Je me disais que son chagrin était plus fort que sa raison. La souffrance est un joker dans le jeu de la discussion, elle couche tous les autres arguments sur son passage. En un sens, elle est injuste."
   

    Grâce à la lecture, au récit de Gaël Faye, j'ai passé un superbe moment en Afrique avec cette alternance du début du roman, plutôt très joyeux et la fin tragique dans son ensemble... un petit roman mais un grand livre plein d'émotions qui se lit d'une traite (un trajet en avion en Bulgarie a presque suffi...!). Un voyage passionnant et noir (j'en rajoute) qui nous renvoie à l'européen, l'homme blanc et toute la période de la colonisation qui a tracé des frontières absurdes et déclenché des conflits par intérêt mercantile.
   
   Merci à Gaël Faye pour ce beau livre émouvant, fort et subtil dont voici les dernières lignes...
   
   "Le jour se lève et j'ai envie de l'écrire. Je ne sais pas comment cette histoire finira. Mais je me souviens comment tout a commencé."

critique par Laugo2




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