Lecture / Ecriture
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Le septième jour de Yu Hua

Yu Hua
  Brothers
  La Chine en dix mots
  Le septième jour
  1986

Yu HUA (余华) est un écrivain chinois né en 1960 dans la province de Zhejiang.

Le septième jour - Yu Hua

L' autre monde
Note :

   Cette lecture est difficile pour ce qu’elle raconte, qui est assez déprimant tout de même. Mais c’est une très très belle lecture et je vous confirme que Yu Hua est un auteur que je vais continuer à découvrir.
   
   Le roman se déroule sur sept jours, qui forment autant de chapitres. Il s’ouvre sur la mort du narrateur, âgé d’une quarantaine d’années, dans l’explosion / le feu du restaurant, dans lequel il était en train de manger. Plus exactement, on arrive juste après sa mort, quand il est rentré chez lui et qu’il se prépare pour aller au crématorium à 9h00, sa crémation étant prévue à 9h30. Il est seul et doit donc se préparer seul, et assez rapidement en plus car il est en retard. Il ne prend le temps de mettre qu’un brassard noir pour porter son deuil. Il arrive au crématorium et on découvre une certaine vision de la mort mais surtout de l’enterrement : d’un côté il y a les très riches, assis sur de luxueux fauteuils, qui portent de très beaux habits, qui discutent le prix de leur enterrement, et de l’autre il y a les autres, les gens normaux, avec des habits normaux, qui sont assis sur des chaises en plastique. Ceux-là sont déjà heureux quand leur famille a pu leur payer une sépulture. Mais comme je l’ai dit notre narrateur est seul, personne ne lui a donc payé de sépulture. Il décide de repartir du crématorium, car son âme ne peut retrouver la paix (et surtout il ne sait pas où aller). Il va donc errer pendant sept jours, découvrir un autre monde, celui d’après.
   
   Dans les chapitres suivants, il va se remémorer son mariage, son enfance avec son père adoptif suite à une naissance rocambolesque (qui en fait pratiquement un enfant né de nulle part), la pauvreté et la misère mais l’amour tout de même. Ces sept jours sont aussi l’occasion de rencontrer d’autres gens avec d’autres histoires, plus tragiques les unes que les autres et qui sont l’occasion pour l’auteur de décrire, voir dénoncer, des situations d’aujourd’hui : les mensonges d’état (parce que chez eux aussi tout va bien, parce que ce que l’on ne sait pas ne peut pas nous faire de mal), la corruption quotidienne, le pouvoir de l’argent et des marques (et la manière dont cela change une société), la destruction de maisons sans même se soucier s’il y a quelqu’un à l’intérieur, les logements de misère. Finalement, ce qui aidera notre narrateur à trouver le repos, c’est le fait d’avoir pu discuter avec son ex-femme, d’avoir eu une dernière confrontation avec elle mais surtout d’avoir pu embrasser une dernière fois son père adoptif.
   
   Il est facile de deviner, au vu de mon résumé, que ce qui m’a énormément plu est le fait que ce roman soit un roman social mais aussi un roman qui permet de connaître un peu mieux la société chinoise (même s’il est toujours mieux d’avoir plusieurs point de vue). J’en suis sortie avec l’impression d’une société très hiérarchisée, où la dégringolade sociale peut être très rapide et sévère, mais aussi d’une société où les gens acceptent leur sort, comme s’ils savaient qu’il y avait autre chose de plus important (je ne sais pas quoi par contre).
   
   Yu Hua n’écrit pas un roman désespérant. Bien au contraire, en faisant “vivre” ses personnages après leur mort, il peut envisager les deux points de vue (l’avant et l’après) et ainsi mettre une certaine solidarité entre les “morts” abandonnés, en tout cas les plus pauvres, puisque c’est eux que l’on suit dans une grande partie du roman. Cette relation entre les gens n’est que très peu mise en scène dans les moments “vivants” du roman (voire même plutôt le contraire).
   
   L’écriture est assez dépouillée et se met entièrement au service du discours. Il n’y a pas d’effets de style, en tout cas je pense, même s’il est très difficile de juger une écriture dans une langue que l’on ne connait pas. Je n’ai ainsi pas trouvé que l’on remarquait la présence de l’auteur. J’ai même eu l’impression de lire une sorte de journal intime du narrateur, comme un récit ou un témoignage. La seule faiblesse du roman (le pourquoi je ne lui ai mis que 4.5/5), ce sont parfois les transitions, en particulier les passages entre monde des vivants et des morts. Elles semblent factices ou bien on glisse d’un monde à l’autre sans s’en rendre compte.
   
   En conclusion, je vais continuer à découvrir Yu Hua, qui me semble pour l’instant un auteur extrêmement intéressant.
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critique par Céba




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Poétique outre-tombe
Note :

   Depuis le succès de ses précédents romans ("La Chine en dix mots", "Brothers" entre autres), Yu Hua est devenu un auteur majeur de la scène littéraire chinoise. Un romancier reconnu et apprécié tant dans son pays qu’à l’étranger pour avoir trouvé le moyen de dénoncer les travers et les innombrables scandales qui secouent son pays sans tomber sous les coups de la censure. Pour cela, il prend tout d’abord la précaution de ne jamais mettre en cause directement le Parti. Et puis, il use d’une langue simple car il avoue ne pas connaître suffisamment d’idéogrammes classiques et de vocabulaire ce qui l’a obligé à inventer un nouveau style, beaucoup plus direct et populaire.
   
   Avant d’être écrivain, Yu Hua passa toute son enfance à côté de son père chirurgien d’un petit hôpital de Province, assistant à d’innombrables opérations, découvrant des cas médicaux spectaculaires, devenant un familier de la mort et de la morgue où il allait dormir, au frais, les jours de canicule ! Une façon de se blinder, de prendre du recul par rapport aux évènements. Il commença sa carrière comme dentiste avant de découvrir, par hasard, le métier d’écrivain pour lequel il abandonna finalement tout, avec succès.
   
   Son dernier roman, "Le Septième Jour" est un roman sur la mémoire doublé d’une critique allégorique de la société chinoise contemporaine. S’inspirant de faits divers bien connus et scandaleux ayant fait l’objet d’une couverture médiatique forte, il nous montre comment, à sa manière, le pouvoir chinois procède pour réinventer l’Histoire, maquiller le passé afin de dresser le portrait d’une nation puissante et victorieuse, s’arrangeant toujours pour minimiser la réalité de tous les accidents entraînant destruction et morts en grand nombre d’une société qui ne vit plus que pour l’accumulation frénétique de richesse et d’argent, ayant plongé sans vergogne d’un communisme réactionnaire au capitalisme forcené.
   
   Pour ce faire, Yu Hua nous convie au pays des morts, un monde parallèle que vient de rejoindre un jeune homme brutalement décédé dans l’explosion d’un restaurant où il avait ses habitudes. Même une fois morts, les âmes errantes continuent de fonctionner dans une société inégalitaire. Le principe en est simple. Tant que le défunt ne peut pas bénéficier d’une sépulture sur Terre, il est condamné à errer, voyant son corps se décomposer jusqu’à ne plus devenir qu’un squelette errant mais parlant tout en continuant d’exercer les gestes essentiels, les plus représentatifs de ce que fut son existence terrestre. Seuls les riches et les puissants peuvent donc accéder au repos éternel comme le montre de façon drolatique le mode de fonctionnement dans le crématorium où attendent les défunts.
   
   Pendant sept jours, le jeune homme récemment décédé va découvrir les nouvelles règles de fonctionnement de là où il se trouve. Au hasard des rencontres, il va de plus en plus souvent retrouver celles et ceux qui furent ses voisins ou sa famille, lui qui fut très tôt séparé de ses parents pour être élevé par un pauvre cheminot qui l’aura recueilli dans des circonstances rocambolesques. Bien des victimes sont le témoin d’une des manipulations du pouvoir. Certains ont péri dans l’incendie d’un centre commercial dont le bilan est largement minoré pour protéger le Maire ; d’autres dans l’effondrement d’un immeuble rasé pour permettre à la spéculation immobilière d’avancer ; d’autres encore sont les fantômes de bébés assassinés en masse ou bien ceux d’un Lumpen Proletariat vivant dans les abris antiatomiques et condamnés à vendre leurs organes pour survivre.
   
   Dans ce monde féroce où évoluent les morts, les relations semblent cependant apaisées, l’entraide de mise, la gentillesse l’évidence. Chaque jour permet au jeune défunt de comprendre mieux comment il quitta la vie tout en retrouvant, avec sérénité, les êtres qui lui furent chers, prenant un congé définitif de ce qui fit sa vie avant de s’enfoncer dans une éternité d’oubli.
   
   Yu Hua signe là un roman fabuleusement poétique, drôle, féroce et caustique qui dépeint fort bien tous les travers d’une société chinoise qui risque la catastrophe si on ne met pas un bémol à la frénésie qui l’agite.

critique par Cetalir




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