Lecture / Ecriture
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14 juillet de Eric Vuillard

Eric Vuillard
  Conquistadors
  14 juillet
  Tristesse de la terre
  L’ordre du jour

Éric Vuillard est un écrivain et cinéaste français né en 1968 à Lyon.

14 juillet - Eric Vuillard

Une page d'Histoire
Note :

    Rentrée littéraire 2016
   
   L’auteur relate le jour qu’on appelle "fête nationale", du point de vue du peuple, des ouvriers employés artisans installés à Paris (souvent exilés d’une province) et vivant dans une extrême précarité. La rébellion débute le 23 avril lorsque le patron de la manufacture de papiers peints (florissante) décide de baisser le salaire des ouvriers déjà sous alimentés et manquant de tout. En même temps, le patron d’une fabrique de salpêtre fait de même. Le 27 avril les ouvriers s’attaquent à la "folie Titon" la principale manufacture de papiers peints, et s’introduisent chez Henriot l’autre patron. La répression sanglante fait 300 morts, la révolte empire, et nous voilà au fameux 14 juillet.
   
    C’est par le menu, que Vuillard raconte l’introduction dans la Bastille de petites gens fascinés et révoltés qui n’ont pas grand-chose à perdre, et dont beaucoup d’entre eux manient une arme pour la première fois. L’auteur cite beaucoup de noms : ceux qui étaient là et disparaissent de l’histoire (c'est-à-dire des traces écrites peu soucieuses du devenir du peuple) une fois leur geste achevée pour cette journée ; quelques uns œuvreront pendant toute la révolution (Jean Rossignol ; Louis Maillard) sans que cela leur apporte rien de bon.
   
   L’auteur présente une geste spontanée, autant que fougueuse et violente : dans son récit, rien n’est prémédité, les émeutiers avancent, forts de leur nombre sans cesse accru, vers la Bastille, symbole de ce qui les réprime. Certes, ils se sentent menacés.
   
   A peine l’auteur met- il en scène pour quelques lignes Mirabeau et Desmoulins ("La volonté du peuple entre dans l’histoire").
   
   "Camille propose au peuple la colère. Il grimpe sur une table devant le café de Foy. "On prépare une st Barthélemy des patriotes"lance-t-il.
   

   L’impression que nous laisse l’auteur est tout de même qu’il n’y a pas de chefs, que la foule des insurgés n’est pas manipulée par une quelconque instance. Les hésitations sont nombreuses, tout se décide en l’instant.
   
   Une écriture très efficace, souvent lyrique, le présent de narration bienvenu, pour nous mettre dans la peau d’inconnus en action, qui, leur héroïsme aidant, se retrouvent soudain seuls, ébahis, dans des lieux où ils n’avaient jamais imaginé se trouver.
   
   Le choix d’un vocabulaire trivial et savant à la fois, la frustration de voir que rien de bon n’est advenu de cette journée pour ceux qui ont vraiment combattu et qui avaient le plus de besoins.
   
   Pour moi qui ne suis pas historienne, ce récit est parfait, bien au-delà d'une leçon d'histoire, et, même si romancé, il laisse amer.
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critique par Jehanne




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The place to be
Note :

    En refermant ce livre, je ne peux que faiblement réaliser le travail de recherche qu'a certainement réalisé l'auteur (et j'aurais bien aimé savoir à la fin dans quelles archives il a risqué ses poumons et ses yeux). Le 14 juillet, prise de la Bastille, tout ça, on croît connaître, et on connaît un peu , rassurez-vous. Juste assez pour suivre l'auteur sans efforts, pas assez pour ne pas être ébloui par la masse d'informations nouvelles (à moins d'être un spécialiste ou un fan de l'époque). C'est le 14 juillet au plus près, pressé par la foule des émeutiers. Une foule qui ne reste pas 100% anonyme, Eric Vuillard égrenant leurs noms et professions, si connues. Une plongée dans le petit peuple, celui qui a faim, a du mal à joindre les deux bouts, loin des fêtes et gaspillages d'une minorité. "Beaucoup de parisiens ont à peine de quoi acheter du pain. Un journalier gagne dix sous par jour, un pain de quatre livres en vaut quinze. Mais le pays, lui, n'est pas pauvre. Il s'est même enrichi. Le profit colonial, industriel, minier, a permis à toute une bourgeoisie de prospérer. Et puis les riches paient peu d'impôts; l'Etat est presque ruiné, mais les rentiers ne sont pas à plaindre. Ce sont les salariés qui triment pour rien, les artisans, les petits commerçants, les manœuvres. Enfin il y a les chômeurs, tout un peuple inutile, affamé. C'est que, par un traité de commerce, la France est ouverte aux marchandises anglaises, et les riches clients s'adressent à présent à des fournisseurs étrangers qui vendent à meilleur prix. Des ateliers ferment, on réduit les effectifs."
    Heu ah oui, on est en 1789, je dois me frotter les yeux.
   
    Donc nos gens du peuple sont là, Legrand, concierge, Legros, capitaine, Legriou, monteur en pendule, Lesselin, manouvrier, Masson, cloutier, Mercier, teinturier, Minier, tailleur, Saunier, ouvrier en soie, je donne juste une tranche, tous pour la plupart jeunes, très jeunes. Des métiers disparus, souvent.
   
   Sous la plume d'Eric Vuillard, l'Histoire est drue, vivante, échevelée parfois. Je n'en dirai pas plus, jetez-vous sur ce court (200 pages) récit absolument éblouissant.
   
    "Mais il n'y a pas que Louis et Aubin à jouer les équilibristes, il y a huit ou dix autres hussards sur ce toit. Il faut être attentif à ces vagues présences, contours, profils, à ces locutions dont tout récit se sert pour mener son lecteur. Gardons-les encore contre nous un instant, ces huit à dix autres, par la grâce d'un prénom personnel, comme de tout petits camarades, puisqu'eux aussi ils courent sur le toit, ils font peut-être les marioles, ils dansent sur l'horizon. Tournay est dans la cour, et là, ils disparaissent, on les abandonne définitivement, on ne les reverra plus jamais. Ce sont les petits bonhommes de Brueghel, ces patineurs que l'on voit de loin depuis l'enfance, ombres familières aperçues au fond d'un tableau, sur la glace. Ils nous font pourtant un curieux effet de miroir depuis leur brime. On se sent plus proches d'eux que de ceux qui campent au premier plan. Ce sont leurs silhouettes que l'on scrute, que nos yeux supposent, que le brouillard mouille. Et si nous rêvons, il n'y a plus qu'eux."

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critique par Keisha




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À l'assaut de la Bastille
Note :

   "Camille [Desmoulins] propose au peuple la colère. Il grimpe sur une table devant le café de Foy. "On prépare une Saint-Barthélemy des patriotes", lance-t-il. C'est sa formule la plus célèbre, son moment de grâce. Le mot patriote est alors une sorte de sésame. La foule tombe d'accord. Les paroles du jeune homme font écho à nos peurs, à l'inquiétude qui monte, au manque de pain. Oui, on prépare une Saint-Barthélemy. Mais on n'y arrivera pas. Le comte d'Artois n'entrera pas à la tête de ses mercenaires dans Paris. Les petits mots de Camille ricochent partout, ils pissent, ils suintent, ils sont la forme de ce monde ; comme ceux de Mirabeau, ils touchent à une matière sans preuve, un stigmate, une foi ; loin du menuet du langage, ils sont un signe, compréhensible à tous et pourtant insondable ; ce sont les mots de tout le monde."
   

   Éric Vuillard, dans "14 juillet", fait passer quelques vedettes de la révolution en vingt lignes, comme le jeune avocat Camille Desmoulins ou le délégué Thuriot dont Jules Michelet fit une gloire. Mais il faut surtout que la figure du sans-culotte s'efface pour "les quedalle", les anonymes, les Bizot, charpentier, Delâtre, buraliste, Cassard, tapissier, Drolin, serrurier, Desplats, maréchal-ferrant, Duffau, cordonnier, Évrard, passementier, Feillu, ouvrier en laine, Estienne, inconnu, pour n'en citer qu'une dizaine... "Ah ça en fait des mammifères, des petits bonhommes de Breughel", sans eux il n'y a pas de foule, pas de masse, pas de Bastille, "Ainsi, même quand il ne reste rien, seulement un nom, une date, un métier, un simple lieu de naissance, on croit deviner, effleurer. Il semble qu'on puisse entrevoir un visage, une allure, une silhouette. Et, entre les mâchoires du temps, on croit parfois entendre des voix, [...]".
   
   
Ce qui nous offre une prise de la Bastille comme on ne la lut jamais. À distance du classique historique "Quatre-vingt-treize" de Hugo, Vuillard fait un roman sans personnages où les noms défilent, où le peuple défile.
   
   Nous parvient aussi un flot de mots vieillots qu'on aurait crus abandonnés sur les vieilles barricades : tire-jus, marigot, gâtine, mandorle, casaquin, rogatons, gavotte, argotier, bouterolle, corroyeur,... Courir au dictionnaire quelquefois, mais c'est gênant, et on laisse le timbre des termes vaguement saisis couler dans le flux des sensations, des rumeurs et des humeurs, de la poudre et des boulets, des cris aux pieds des murs assiégés et des drapeaux enfumés en haut des tours de la forteresse ravie. L'écrivain français, si juste dans "Tristesse de la terre", maintient avec ce dernier texte une vigoureuse littérature personnelle.
   
   Comme le souligne un intéressant article (Les lettres françaises) signé Victor Blanc, l'engagement de l'auteur est manifeste, avec ce que cela comporte de partialité et de questions politiques assumées : "On devrait plus souvent ouvrir nos fenêtres. Il faudrait de temps à autre, comme ça, sans le prévoir, tout foutre par-dessus bord. Cela soulagerait. On devrait, lorsque le cœur nous soulève, lorsque l’ordre nous envenime, que le désarroi nous suffoque, forcer les portes de nos Élysées dérisoires". Et puis de l'ironie pour cingler les nobles, les affameurs.
   
   Une fois n'est pas coutume, parlons objet-livre, pour saluer le format Actes Sud réduit de deux centimètres et demi en hauteur, la couverture mobile souple satinée, avec dessous la vraie un peu gaufrée, c'est presque un livre de luxe. Un objet pratique, agréable aux yeux et aux doigts, un bonheur de lire participe aussi de cela.

critique par Christw




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